L'année 2025 vue par… Clara Barge
- La vie du site - 1 commentairesEn cette fin d'année, la rédaction (écrivante) d'ASI fait le bilan, plus ou moins calmement. Image la plus marquante, pire éditorialiste, plus mauvais coup de com', recommandations culturelles et un peu d'espoir malgré tout pour 2026 : chaque journaliste a répondu aux questions du rédacteur en chef, Robin Andraca, qui s'est aussi prêté à l'exercice. Bonne lecture !
L'image la plus marquante :
Gaza dans les yeux de Trump. Une image publiée par le président des Etats-Unis le 26 février. Générée par intelligence artificielle, on voit la bande de Gaza version caprice capitaliste, avec des statues en or à l'effigie de Donald Trump - revenu au pouvoir, à ce moment-là depuis seulement un mois, le 20 janvier. La concrétisation visuelle d'un Gaza modelé aux volontés israéliennes et américaines dans laquelle les Palestinien·nes n'existent pas : il déclarait même, quelques jours avant, encourager la déportation des Gazaoui·es. Derrière cette indécence, il y a le voeu d'un projet colonial, il y a le retour coup-de-poing de Trump dans la politique internationale et la cicatrice d'un an et demi de génocide.
J'ajoute une deuxième image, plus récente ; la caricature raciste de Charlie Hebdo. Soutien à Rokhaya Diallo.
La séquence la plus énervante :
Lorsque je découvre, le 18 novembre, les vidéos de Mediapart sur la répression policière à Sainte-Soline, c'est un soulèvement de cœur. "T'en crèves deux-trois, ça calme les autres". Pendant la manifestation de Sainte-Soline, dans les Deux-Sèvres, en mars 2023, 200 militant·es venu·es lutter contre l'installation des mégabassines ont été blessé·es. Face à elles et eux, "les flics en roue libre", comme titrent les consœurs et confrères de Mediapart. Une pensée à elles et eux, qui ont dû regarder plus de 84 heures d'enregistrements de caméras-piétons des policiers. On ne peut pas en dire autant du temps d'antenne télévisée dédiée à relayer ces vidéos.
La séquence la plus fascinante :
Fascinant orchestre médiatique d'une affaire politico-financière historique : Nicolas Sarkozy, du procès à la prison ! Choc, émotion ou scandale - les boucliers de BFM ou de CNews étaient levés comme pour dire tout haut (ou trop haut), "pas touche à Sarko". Largement documenté à ASI, Nicolas Sarkozy a été jugé coupable d'association de malfaiteurs dans le cadre de l'affaire du financement libyen, condamné à cinq ans de prison, mais éternellement "présumé innocent" pour une large partie de la presse. Souvent absente, pourtant, des bancs du tribunal correctionnel de Paris, pour couvrir le procès du 6 janvier au 25 septembre… Certains se sont constitués, eux-mêmes, comme tribunaux parallèles. Autre élément fascinant, la ruse du collectif Les Inveri.es. L'infiltration de militant·es dans la manifestation de soutien à Sarkozy, brandissant des pancartes aussi drôles que révélatrices : "Corruption = résistance", "bourgeois en souffrance", "I love Bolloré". Un contre-champ ironique, quand résonnaient dans la même manifestation des cris glaçants : "À mort les journalistes, à mort les juges".
Le sujet le plus maltraité :
Le génocide en Palestine. L'asymétrie généralisée : d'une exténuante mise en débat des massacres, de l'évitement des mots, à tout prix, ou alors, jamais trop fort. De la décrédibilisation des flottilles en soutien aux Gazaoui·es. Du pseudo cessez-le-feu qui légitime le silence médiatique. De la France, présentée comme sauveuse, lors de la reconnaissance de l'Etat de Palestine - un État de papier sans souveraineté. De l'invisibilisation des crimes de guerre ; où, l'invitation permanente de ceux qui les commettent. De l'habillage militant des représentants de l'ONU qui dénonce les crimes contre l'humanité, à l'image de Francesca Albanese. De l'augmentation des violences en Cisjordanie et la difficulté de les documenter. Des confrères et consoeurs journalistes tué·es en masse, dans l'indifférence de la profession. Ou encore, de la délégitimation de l'action humanitaire - que je vous racontais récemment.
Le plus mauvais coup de com' :
Rachida Dati, candidate à la mairie de Paris, en immersion éclair avec les éboueurs et dans les bars queers de la capitale. Un coup de com' classique, pour poser plus qu'écouter, où "Rachida Dati ne va pas sur le terrain, elle transforme le terrain en décor". Ces mots sont ceux de l'excellente critique médiatique de La Rasbaille, à découvrir ici et ici.
Un sujet bien traité dans les médias (sait-on jamais) :
Le 3 octobre, le photojournaliste Antoni Lallican est tué en Ukraine. Sa photographie plaçait l'humain au centre lorsque beaucoup cadraient la guerre. Mediaparta enquêté et interrogé des personnes sur place ; Antoni Lallican et son confrère ukrainien Heorhiy Ivanchenko, blessé, ont été victimes d'une attaque ciblée par un drone kamikaze, pendant un reportage. Antoni a reçu les hommages qu'il méritait dans la presse. Ses photos ont été publiées dans les colonnes du Monde et de Libération. Comme une manière, pour une profession, de formuler une sorte d'excuse : certains continuaient d'être sur le terrain au péril de leur vie, quand beaucoup avaient déjà détourné le regard.
L'éditorialiste le plus énervant :
Ruth Elkrief, Franz-Olivier Giesbert, Nathalie Saint-Cricq, Caroline Fourest… Le casting était large, j'ai donc tranché pour faire un pas de côté : Sophia Aram, elle, est chroniqueuse. Après tout, décorée de la légion d'honneur 2025, elle méritait aussi un ruban "vie du site" d'ASI. On se souvient de sa chronique islamophobe en juin sur la marche de Gaza, critiquée par la SDJ de France Inter. "T
rois teubés, deux Marie Coquillette et un Jean Barnabé". Rima Hassan et Greta Thunberg comparées sur le service public à des influenceuses "faisant semblant de sauver des migrants en mer avant de livrer ces malheureux heureux à Frontex parce que bah pas de keffieh, pas de voilier". Alors oui, Jérémie Patrier-Leitu (député Horizons et président de la commission d'enquête sur l'audiovisuel public), Sophia Aram produit des chroniques dont l'humour est raciste.
La pire émission télé :
J'aurais tendance à citer les diverses émissions produites par la sphère Bolloré. Mais varions : les émissions de la chaîne franceinfo tournent dangereusement vers l'extrême droite (comme le démontrait Pauline Bock en novembre), dont on garde en mémoire l'émission L'heure américaine, en février. "La bande de Gaza en Riviera, est-ce que ça a du sens pour le professionnel du tourisme que vous êtes ?". Robin Andraca vous racontait ce point de non-retour.
La meilleure :
C ce soir, dont je citerai une émission en particulier. Pendant le procès Le Scouarnec, alors que les journalistes avaient largement déserté le Tribunal, l'émission de Karim Rissouli a abordé cette question du déni collectif sur les violences sexuelles faites aux enfants. Marie Grimaud, avocate au barreau de Paris, était présente ; je me souviens d'une prise de parole essentielle envers notre profession. "Il faut que les journalistes réfléchissent à comment aborder ces faits de société", rappelait-elle, faisant référence aux confrères et consœurs, l'appelant parfois, en demandant : "Maître, est-ce que vous avez une victime qui parle ?". L'avocate ajoutait : "Un traumatisme d'enfant, on ne le réouvre pas deux minutes juste pour une interview". A garder en tête pour toutes les victimes, de pédocriminalité ou d'autres types de violence.
La pire interview :
Un podium : en troisième position, la maire LR du 8ème arrondissement de Paris, Jeanne d'Hauteserre sur BFM début octobre, interviewée sur les plus de 35 000 euros de note de frais investis dans sa garde-robe… et accueillie sur le plateau d'un compliment, "bien sapée". En deuxième position : Francesca Albanese surFrance Culture, interviewée insidieusement par Guillaume Erner le 18 novembre. Et en première position : Manuel Bombard, invité le 9 novembre sur l'émission Questions politiques sur le maire de gauche Zohran Mamdani, interviewé… gauchement.
L'émission de télé que tu regardes le plus (si tu en regardes encore) :
Pour le travail, L'heure des pros - et pour oublier le travail, Secret Story. Correction : c'était aussi pour le travail.
La chaîne Youtube que tu regardes le plus :
Histoires Crépues, qui propose un contenu d'intérêt public sur les actualités avec une lecture décoloniale et antiraciste. J'aime particulièrement le format "On discute !" : "Le racisme est plus fort à la campagne ou en ville ?" ou encore "Pour ou contre l'indépendance ?", les invité·es répondent sous forme de débat mouvant, en se situant dans l'espace. Aussi, je ne rate jamais, une semaine sur deux, les analyses et le trait d'humour de Lumi et Usul dans Rhinocéros, sur Blast. Vive le pluralisme, y compris dans la critique médiatique.
L'invité·e que tu aurais aimé voir/recevoir sur le plateau d'ASI :
Fatima Daas. Après La petite dernière, l'autrice publie un nouveau roman, Jouer le jeu le 22 août dernier, autour de la méritocratie ; l'occasion de l'entendre nous raconter, au delà de ces quelques lignes livrées à Libé : "Cela fait un an que le livre est sorti, et j'ai l'impression d'avoir vécu plein de vies. La médiatisation a été assez brutale, un plongeon dans l'eau froide. Les médias ont rendu visible mon travail et, en même temps, une partie de celui-ci s'est perdue. J'ai eu souvent l'impression de ne parler que d'islam et d'homosexualité, alors que j'avais surtout envie de parler de notre place, du fait de ne pas avoir sa place en général. Les hashtags islam, homosexualité, ça enferme, alors que j'essayais justement d'écrire un roman qui éclate tout ça".
L'invité que tu n'as pas aimé voir sur notre plateau :
Juan Branco. Je ne suis pas favorable à l'invitation de personnes accusées de viol.
Le meilleur papier :
Je recommande les séries d'articles en plusieurs épisodes des Jours : toujours fouillées, vivantes, mettant au grand jour des sujets originaux ou peu traités. Comme la détention des patient·es psychiatriques, les binationaux rejeté·s par la France ou les villes réfractaires à la loi SRU ; Les Jours racontent, avec l'écriture romancée - sans romantisation, la rigueur du terrain et la force de l'investigation.
L'article dont tu es la plus fière :
C'était un fait marquant de cette année 2025 : le mouvement du 10 septembre. Mi-août, je travaillais sur la difficulté pour les médias d'expliquer, qualifier et quantifier un mouvement n'ayant pas encore eu lieu… "C'est très politique, difficile et spéculatif de décrire un mouvement social avant qu'il n'existe"
analysait, dans cet article, Nicolas Framont. A défaut d'élément, souvent, la presse utilise le précédent (ici, les gilets jaunes), au risque de coller au mouvement une image pré-existente.
Le meilleur livre :
Les Rapaces de Camille Vigogne Le Coat, à relire pour saisir la menace que représente l'extrême droite à l'échelle municipale ; ici, à Fréjus, plongée dans le système corrompu de David Rachline. Mais aussi Soeurs de plainte, d'Alizée Vincent, et Plouc Pride : un nouveau récit pour les campagnes, de Valérie Jousseaume - pour préparer mon émission sur les ruralités.
La meilleure série :
J'en regarde peu - mais comme beaucoup, j'ai visionné Des vivants de Jean-Xavier de Lestrade, sur les survivant·es des attentats du Bataclan, il y a dix ans. Une série intéressante sur la reconstruction des victimes, la solidarité qu'elles peuvent tisser, mais surtout ; pour les questions de représentation qu'elle soulève. ASI invitait l'un·e des victimes (et personnage de la série) au lendemain de la sortie pour en discuter.
Un souhait médiatique pour 2026 :
2025 aura été, pour moi, l'arrivée à Arrêt sur Images. Un apprentissage profondément stimulant. Alors un souhait évident ; continuer ce travail enrichissant, l'approfondir, l'affiner… tout en ayant un peu moins de dérives médiatiques à déconstruire, au moment du bilan 2026.