ONG à Gaza : la bataille des récits, avant leur possible interdiction

Clara Barge - - 21 commentaires

Jean-François Corty : "Non seulement il n’y a pas d’information à la hauteur de la crise, mais en plus certains déforment l’info"

En décembre, plusieurs actualités ont secoué les organisations humanitaires à Gaza, pendant que les bombardements se poursuivent. Alors que de nombreuses ONG risquent de se voir interdire leur exercice en Palestine à compter du 1er janvier, certains médias ont relayé des soupçons de liens avec le Hamas, en s'appuyant notamment sur un rapport controversé. Parmi ces médias, "Marianne", avec qui ASI s’est entretenu.

Si la médiatisation des crimes commis à Gaza a faibli depuis le "cessez-le-feu" du 10 octobre 2025, plusieurs actualités ont placé les ONG, qui opèrent justement à Gaza, sous pression. "Non seulement il n'y a pas d'information à la hauteur de la crise, mais en plus certains déforment l'info", soulève Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, auprès d'Arrêt sur Images. En cause : la menace par les autorités israéliennes d'interdire l'accès à Gaza à des dizaines d'ONG. Et le relais par certains médias d'informations invérifiables mettant en avant des liens supposés entre ces organisations et le Hamas.

Cette séquence débute le 16 décembre. Radio France révèle l'existence d'une liste israélienne de plusieurs ONG interdites d'exercice dans la bande de Gaza. Ces expulsions interviennent dans le cadre du renouvellement par Israël des critères d'enregistrement des ONG travaillant en Palestine. Ce nouveau cadre administratif semble destiné à contrôler plus étroitement des acteurs humanitaires autorisés à opérer sur place. Parmi les 14 ONG déjà concernées par l'interdiction, Save the Children, dont l'aide médicale se déploie auprès de 120 000 enfants palestiniens. En cas de refus, les ONG ont un mois pour rapatrier leur personnel international de Gaza et de la Cisjordanie, et n'ont plus le droit d'envoyer d'aide humanitaire par la frontière.

Aujourd'hui, seulement 100 à 300 camions acheminent actuellement cette aide, contre 600 prévus par l'accord de cessez-le-feu. Les Nations Unies ont rappelé le 17 décembre que l'exclusion des ONG aurait un "impact catastrophique sur l'accès aux services de base". De Libération au Parisienen passant parla Croix et le Figaro, la presse a relayé de manière factuelle ce moment de crise que traversent les organisations humanitaires, tout en leur donnant la parole.

Un pic de médiatisation qui arrive malgré tout "trop tard", selon Jean-François Corty, alors que les humanitaires ont connaissance depuis des mois des nouvelles règles d'Israël, considérées comme une "épée de Damoclès". Deadline officielle : le 31 décembre. Un pic tardif, donc, qui se heurte en plus à la reprise notable d'articles de presse alimentant le soupçon de liens entre les ONG et le Hamas. Un "processus de délégitimation opérationnelle des ONG, qui rend plus difficile notre travail pour faire entrer une aide proportionnée au regard des besoins", selon le président de MdM. 

"Comment le Hamas a infiltré les ONG"

Un récit qui, dans l'actualité récente, s'est incarné dans des publications médiatiques précises. En plus deThe Time of Israel eti24News (deux médias israéliens), en France, c'est le cas de Valeurs Actuelles, Atlantico et Le JDD. Marianne a aussi publié dans son magazine deux articles "Comment le Hamas a infiltré les ONG occidentales à Gaza" et "Gaza : l'Europe sommée de durcir ses contrôles sur le financement des ONG", tous deux publiés en ligne le 22 décembre, suivis d'une vidéo.

Les articles de Marianne s'appuient principalement sur un rapport publié par NGO Monitor le 3 décembre, intitulé "Régime fantoche : l'emprise coercitive du Hamas sur l'aide humanitaire et les opérations des ONG à Gaza". NGO Monitor est un groupe de pression pro-israélien, créé pour promouvoir et défendre des intérêts. Il est régulièrement sous le feu des critiques. En octobre 2024, Le Monde rappelait notamment que l'organisation cherchait à "délégitimer les ONG et les agences onusiennes par des campagnes politiques et médiatiques soigneusement orchestrées"En mars dernier, l'enquête de Forbidden Stories évoquait de son côté le militantisme de NGO Monitor "contre les organisations internationales critiques d'Israël". Mais dans son article, Marianne définit  NGO Monitor comme "une ONG israélienne", ou comme une "organisation de recherche située à Jérusalem" dans son encadré, sans mentionner aucune deces controverses. 

Un rapport très controversé 

Le rapport affirme que le Hamas exerce un contrôle étroit sur les acteurs humanitaires opérant dans la bande de Gaza, et que certaines ONG dissimulent des abus commis par le groupe armé. Mais sa méthodologie soulève de nombreuses questions. Les conclusions reposent sur des documents fournis par l'armée israélienne, supposés être des documents internes du Hamas (datant de 2018 à 2022), puis traduits et analysés parNGO MonitorAucune vérification par un organe judiciaire ou international n'a été réalisée, et aucune ONG n'a été interrogée dans ce rapport. 

Autant d'étapes qui empêchent d'appréhender ces documents de manière indépendante et sans interprétation. Plusieurs ONG, comme Handicap International, dénoncent des "allégations non fondées et dommageables". Oxfam déclare n'avoir "trouvé aucune preuve crédible des allégations de NGO Monitor"Marianne fait pourtant référence à un "document explosif" et des "enquêtes très poussées".

Un document sur lequel s'est appuyé le ministre français chargé de l'Europe, Benjamin Haddad, qui s'inquiétait, le 9 décembre, de potentiels détournements de fonds des ONG au profit du Hamas. Suite à quoi, la Commission nationale consultative des droits de l'Homme (CNCDH) a réagi dans une lettre adressée au ministre, le 19 décembre, dénonçant des accusations "graves", qui mettent "sérieusement en danger le personnel humanitaire", de nature à "décrédibiliser l'ensemble de leurs opérations, en plus de nourrir la désinformation dont elles sont les victimes."

Ahmed El Keiy, rédacteur en chef du service "Monde" de Marianne depuis octobre 2025, et auteur de l'un des deux articles, explique à ASI que le fait d'être "arabisant", lui permet "d'analyser et de [s]'intéresser aux documents bruts présentés par NGO Monitor. Ces documents suggéraient de façon assez claire la volonté des administrateurs du Hamas de contrôler tout ce qui se passe à l'intérieur des organisations humanitaires." 

Un rapport qu'il dit traiter "comme une source" et ce, "avec du recul", en indiquant avoir mentionné "qu'il est contesté" (effectivement, et ce dans un des deux papiers - les dernières lignes de l'article de son confrère Pierre-Simon Assouline - donnent le point de vue de trois ONG).

Ahmed El Keiy ajoute qu'il "[s]'intéresse aux réactions politiques liées à son contenu. Il est reçu, commenté, utilisé… comment ne pas en parler ?". Son objectif "n'est pas de valider ce rapport, mais de parler de risque d'ingérence ou de coercition du Hamas"

"j'ai préféré me concentrer sur les interdictions d'ONG

A Marianne, le rapport de NGO Monitor semble avoir servi de point d'appui à un sujet jugé pertinent par la rédaction. "Quand on sait qu'un groupe armé et autoritaire comme le Hamas a la mainmise sur tout Gaza et sa population, a-t-on besoin de NGO Monitor pour comprendre ça ? C'était un prétexte pour en parler"estime Ahmed El Keiy. Le rédacteur en chef soutient que "ce qui [l]'intéressait dans ce rapport, c'est de dire : « attention, il y a un besoin criant d'aide humanitaire »". Selon le journaliste, "il ne faut pas que cette aide soit discréditée à cause du Hamas, qui peut détourner cette aide pour réaliser ses objectifs et servir ses intérêts". La démarche, qualifiée de "mise en garde", est claire : "Cette vigilance est fondamentale pour la crédibilité de l'aide humanitaire.

Une mise en garde que Jean François Corty, reçu sur franceinfo le 25 décembre, juge "contre-productive" : "cela fait le jeu d'une propagande qui rend notre travail encore moins possible et ça crée les conditions pour nous faire partir". Pour le président de Médecins du Monde, la simple diffusion de ce rapport "est très orientée" : "Quand on veut créer du doute pour nous délégitimer, on emploie des pseudo-scientifiques pour soutenir des points de vue politiques".

Fallait-il alors relayer ce document controversé ? Un des premiers journalistes à avoir médiatisé la liste des ONG bloquées (préférant rester anonyme), indique s'être interrogé sur la place à accorder à NGO Monitor : "Je me suis demandé si j'allais parler de ce rapport, mais j'ai préféré me concentrer sur les interdictions d'ONG". Comme un certain nombre de médias, il a privilégié le traitement d'une autre actualité : les risques d'expulsion encourus par les ONG. 

contexte tendu

Comme indiqué précédemment, Israël a modifié ses critères d'enregistrement des ONG, mettant sur la sellette la présence de très nombreuses ONG internationales en territoire palestinien occupé. Plusieurs raisons sont invoquées par le ministère israélien de la Diaspora : l'organisation "est tenue de soumettre des documents et de fournir des mises à jour via le système de gestion des demandes", et elle peut voir sa demande d'enregistrement refusée si l'organisation "soutient une lutte armée menée par un État ennemi" ou si elle "mène des campagnes de délégitimation contre l'État d'Israël". Autrement dit, tout le plaidoyer mené par les ONG, dont une partie du travail repose sur le travail d'information et d'influence auprès des décideurs politiques et du grand public, concernant la réalité humanitaire à Gaza.

Dans la présentation de ces différents critères, certains articles, comme celui de franceinfo, mettent pourtant en avant dès les premières lignes les "risques de collusion" avec le Hamas - une focalisation qui occulte les autres motifs d'expulsion. 

Yotam Ben-Hillel, un avocat israélien qui aide plusieurs ONG dans cette procédure, a indiqué à l'AFP que les demandes de certaines d'entre elles avaient déjà été rejetées pour le motif du plaidoyer (lorsque l'organisation "mène des campagnes de délégitimation contre l'Etat d'Israël"): "Israël considère la moindre critique comme une raison de refuser leur enregistrement... Nous ne savons même pas ce que signifie réellement la délégitimation", peut-on lire dans la dépêche. Selon la directrice d'une de ces organisations internationales, interrogée par ASI et qui préfère rester anonyme dans ce contexte, "l'objectif réel des nouvelles règles imposées aux organisations (internationales, palestiniennes et israéliennes) est de nous silencier"

Impasse

Concernant l'obligation "de soumettre des documents et de fournir des mises à jour via le système de gestion des demandes", la directrice constate aussi une impasse : "Israël demande aux ONG des informations (personnelles sur nos employés et les bénéficiaires), qu'en tant qu'humanitaire, nous ne sommes pas censés donner. Nous sommes sous occupation militaire, donner à l'occupant des informations sur les civils pose des questions éthiques très importantes". 

Une centaine d'organisations déclarent d'ailleurs conjointement que "le partage de ces données est illégal (notamment au regard des lois pertinentes sur la protection des données), dangereux et incompatible avec les principes humanitaires". Des éléments lus dans Le Monde, mais nulle part ailleurs. Des précédents l'attestent : fournir des données confidentielles peut entraîner des risques sécuritaires. En 2024, l'ONG World Central Kitchen avait diffusé des informations sur ses employé·es aux autorités israéliennes, qui avaient exigé une enquête sur ses pratiques d'embauche à Gaza. Après quoi, l'ONG a dû licencier 62 de ses employé·es, sous prétexte de "liens avec des groupes terroristes".

Avec ces nouvelles règles d'enregistrement, Israël impose aux ONG des conditions contraignantes et parfois contraires à leurs principes humanitaires, dont le refus pourrait mettre en péril leurs opérations. Une situation de blocage à laquelle la directrice de cette ONG répond : "Le droit international prévoit que chaque partie au conflit (belligérant, ndlr) doit autoriser l'aide humanitaire, favoriser son acheminement et protéger son accès. Tout ce qu'on voit, particulièrement depuis mars 2025, c'est une guerre permanente contre le système humanitaire - et donc, contre les Palestiniens". Dans un contexte où l'accès à Gaza est fermé aux journalistes internationaux et où les journalistes palestinien·nes sont ciblé·es par l'armée israélienne, les ONG restent parmi les derniers témoins directs de la situation à Gaza. 

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