Ruffin écrivain : "j'ai conscience d'être nettement supérieur à Macron !"

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Ni tout à fait un tract, ni tout à fait un reportage, ni tout à fait une confession mais un peu de tout cela à la fois. Le livre de François Ruffin "Ce pays que tu ne connais pas" est un ovni éditorial, un peu comme son auteur est un ovni politique. Quelques passages de cet ovni éditorial ont suscité des commentaires assez violents. Pour essayer de démêler dans ses écrits et dans ses discours la part de sincérité, la part de posture, la part de discipline et la part d'insoumission, Ruffin est l'invité de notre émission aux côtés de notre nouvelle chroniqueuse, Laélia Véron, linguiste, qui décortique ligne à ligne le livre de Ruffin.

Langue politique, langue de bois et langue oralisée... 

"Ce pays que tu ne connais pas" de François Ruffin (Les Arènes), un livre "politique atypique" ? "Ce n'est pas comme ça que je le définirais, objecte l'auteur, reçu plusieurs fois sur notre plateau (ici et ici). Je n'ai pas le sentiment d'avoir rédigé un livre politique, c'est plutôt l'inverse. Dans ma chambre d'adolescent, j'avais un dessin de Cavanna, une citation de Desproges, Milan Kundera, j'espère être plus écrivain que politique." Et d'ajouter : "J'espère que ce n'est pas parce que je suis devenu élu, que ma langue est devenue une langue de bois." 

Vous placez la barre très haut , car les grands écrivains politiques s'appellent François Mitterrand ou Charles de Gaulle, rétorque Daniel Schneidermann. "Eux ont une carrière politique, je me vois pas comme ça, se défend le député de La France Insoumise (LFI). "Mais c'est quand même une langue et un style politiques", fait remarquer notre chroniqueuse et linguiste Laélia Véron. "Sans mandat", maintient Ruffin, il aurait "écrit le livre de la même manière". Véron observe que le livre reprend les articles du journal Fakir, créé à Amiens par Ruffin lui-même. Pour Véron, la langue employée dans Ce pays que tu connais pas s'inscrit dans la continuité de celle de Fakir, qui "se présente comme une langue oralisée", c'est-à-dire "pas une retranscription pure de l'oral, sinon cela deviendrait illisible"

Et la linguiste de passer en revue des citations de "discours direct" dans le livre de Ruffin. Un exemple : "C'est son cœur qui est "blessé", je crois. (page 14)." Commenter son propre discours se fait systématiquement à l'oral."C'est ce qu'on appelle le métalinguistique et on le retrouve ici à l'écrit", précise Véron. 

Comment est née l'idée du livre ? C'est Laurent Beccaria, éditeur de son premier ouvrage Les petits soldats du journalisme (Les Arènes, 2003) qui lui suggère un parallèle entre son parcours et celui du président, et lui souffle au passage l'idée du titre. "Je sais d'emblée que ce n'est pas Macron et moi, mais qu'il y aura un troisième personnage, c'est la France."

"Les pages par exemple sur Henry Hermand, grand-père matériel, "réseauteur" et financier d'Emmanuel Macron : il prend une place au moment où je décide de me mettre dans la peau de Macron. "

passages polémiques sur le physique de macron

Ce livre,"un jet écrit en un mois", a reçu un accueil violent en raison de certaines attaques sur le physique de Macron. On écoute un montage sur les réactions outragées de l'animateur Pascal Praud, Bernard Poignant, maire de Quimper, Jean Garrigues  professeur à Science Po, etc. Certains dénoncent des allusions antisémites (voir notre émission sur l'antisémitisme), d'autres "un délit de faciès" ou encore de "la haine de Macron" et "la haine de soi". Vous aviez conscience de transgresser des tabous en vous en prenant au physique ? demande Daniel Schneidermann. Ruffin n'est "pas surpris" par la réaction des journalistes qui "s'efforcent objectivement de servir de bouclier au président de la République". "Ce que je vois dans la réaction des lecteurs, c'est une énorme surprise à la découverte du livre", pointe le député LFI, en raison du décalage avec la médiatisation de ces passages. 

"C'est ce que j'ai ressenti aussi, abonde Véron. J'ai d'abord entendu ces extraits-là, par conséquent je m'attendais à lire des choses beaucoup plus violentes et  plus pamphlétaires envers Macron." Or, la linguiste n'a trouvé que "seulement trois phrases sur le physique", contrairement à ce que pouvait laisser entendre la bronca médiatique. Ruffin se défend : "Ce sont de propos en réalité très flatteurs, c'est du délit de belle gueule, plutôt que du délit de sale gueule. Je dis qu'il a le nez très droit, qu'il est très beau, qu'il transpire une classe." S'attendait-il à prêter le flanc aux accusations antisémites ? "J'étais complètement stupéfait. Si on va sur le terrain de la description physique, Macron, c'est l'aryen."

Des ambiguïtés du rôle de porte-parole : sur certains ronds-points, Ruffin a entendu dire : "Macron va finir comme Kennedy". Et rapporte cette parole de haine dans les médias, alors qu'il assure la désamorcer sur les ronds-points. Pourquoi ce paradoxe ?  Pour que Macron, plongé dans une forme "de surdité du peuple" entende. "Je suis convaincu que le pouvoir rend sourd", assène le député. "Mais vous ne cherchez pas à convaincre Macron, vous cherchez à le dégager !" oppose Schneidermann."Je le dis dans le livre, admet-il. Je ne veux plus de ce président et du président Soleil, autour duquel la vie politique tourne." 

le "dolder", club ultra secret

Depuis le lancement du Grand débat national, Macron est en permanence plongé au milieu des citoyens. On regarde un extrait de reportage diffusé sur BFMtv, avec le président face à un retraité du Lot. "Je trouve un certain charme à ces séquences, commente Ruffin. Macron doit y prendre du plaisir, lui qui a vécu dans les cocons d'un entre-soi bourgeois et dans les remparts d'institutions comme l'ENA, ou Bercy."  Il y voit une façon de montrer qu'il va au "contact", terme employé à tout-va par les communicants de l'Elysée. "Mais aller au contact suppose un heurt et il est fier d'aller contre le peuple de le remettre à sa place, explique Ruffin qui précise qu'il a fait des études de linguistique. Mais je note qu'il ne va pas au contact des riches, il baigne dedans. C'est un lien affectif. Avec Bernard Arnault (homme d'affaire, propriétaire de la marque de luxe LVMH), c'est un dîner par semaine."

Autre thème abordé dans le livre : l'industrie du médicament. Ruffin révèle l'existence d'une réunion annuelle des dirigeants mondiaux des laboratoires pharmaceutiques, totalement clandestine. Une sorte de conférence comme Bilderberg, rassemblement annuel et informel d'environ 130 personnes (diplomates, hommes d'affaires, politiques, médias), essentiellement des Américains et des Européens, thème abordé dans une de nos émissions avec Monique Pinçon-Charlot. Cette fois, il s'agit du Dolder, club ultra secret n'ayant même pas de site internet. Ruffin a essayé d'interpeller les médias sur ce club discret, alors que Macron accueillait ses dirigeants lors d'un dîner sans presse ni caméras. Pour lui, "on touche à un point : l'absence de morale." 

Revenons au style. Dans son pamphlet, Ruffin s'amuse à comparer l'incipit (première phrase) d'un livre de Macron (Révolution), à des incipits de grands classiques (Aragon, Camus, Flaubert). Mais quid de l'incipit de Ruffin lui-même ? "Vous avez fait pleurer Marie, j'achevais hier ma traversée de la France en jaune, une semaine à rencontrer le peuple des ronds-points (...)." La linguiste y voit "un contre-incipit politique et littéraire à celui de Macron." En avait-il conscience ? "J'ai nettement conscience d'être supérieur à Macron (...), s'enflamme Ruffin. Sur le plan de l'auteur, j'ai de l'orgueil là-dessus." Et d'ajouter : "On nous présente Macron comme un intellectuel en politique, or c'est une imposture. Il est dans une posture de l'écrivain, de l'intellectuel. Macron, c'est le vide derrière la vitrine. C'est l'homme de la séduction immédiate."

Ruffin déprimé dans sa cuisine

On diffuse un extrait des fameuses vidéos de Ruffin filmées dans sa cuisine. Le député y raconte sa déprime et ses succès,  les ventes de son livre et les salles pleines pour son nouveau film "J'veux du soleil". Ce mélange d'auto-dévalorisation et d'auto-glorification n'échappe pas à la linguiste, qui met en perspective également la mise en scène dans la "cuisine" et le "registre affectif" que l'on retrouve à la fois dans sa vidéo et dans le livre. Véron souligne l'abondance de "je vous aime", dans le texte ruffinien. Assume-t-il cette stratégie politique fondée sur l'affectif ? "On est dans une gauche qui plane avec des concepts. De mon côté je pars sur des situations concrètes", se justifie l'élu.

Et son rapport aux réseaux sociaux ? "C'est inconvenant mais je dis merci à Mark Zuckerberg tous les jours, lâche Ruffin. C'est quoi Facebook ? C'est la possibilité pour moi d'accéder directement aux gens sans avoir  à affronter le pare-feux des journalistes." Il estime que "le compte rendu" de son livre dans la presse est "inexistant" : "L'objectif est de me construire comme un repoussoir et le livre comme un repoussoir. Heureusement que j'ai Facebook."

citer chouard, "pas ce que j'ai fait de mieux"

Ruffin moins "corporate", plus "électron libre" par rapport au groupe. Cela s'est vu à l'occasion du Référendum d'initiative citoyenne (voir notre émission sur le sujet). Dans une conférence de presse à l'Assemblée nationale, face à des députés insoumis éberlués, Ruffin cite le nom d'Etienne Chouard, qui a toujours revendiqué de maintenir le contact avec le polémiste antisémite Alain Soral. "C'est mon côté Monseigneur Myriel dans Les Misérables, s'explique Ruffin. Est-ce qu'on doit fabriquer des parias ? Ca fait quatre ans qu'il n'est pas allé chez Soral." Regrette-t-il néanmoins de l'avoir cité ? "Chouard n'est pas quelqu'un d'extrême droite, mais je vois qu'il sert parfois de passerelle pour l'extrême droite. Donc ce n'est pas ce que j'ai fait de mieux", conclut-il.

On finit comme une interview politique classique. Ruffin se voit-il président ? "Le job ne m'intéresse pas, répète-t-il à deux reprises. Je n'envie pas la position d'être à l'Elysée. J'espère que Mélenchon ne va pas me piquer ma place." Laquelle ? "Celle que j'occupe là. Ma liberté de ton, la possibilité de m'absenter des médias, de rien faire d'important, pour pouvoir faire un livre pendant trois mois et faire un film. Et je remarque que plus on a de pouvoirs, plus on est enfermé, cadenassé dans un rôle, dans une fonction."

Ruffin face aux "Tuches 3"

L'émission s'achève sur une scène de cinéma, tirée du film Les Tuche 3, réalisé par Olivier Bardoux, et décortiqué dans notre émission PostPop (à voir ici). Ruffin ne l'a jamais vu, mais l'extrait (le débat du second tour de la présidentielle, entre le héros Jeff Tuche, naïf et truculent, et le président sortant, tout en arrogance) lui met à l'eau à la bouche. "Ce que je vois dans cette scène, c'est l'opposition de deux légitimités. Il y en a un qui possède la connaissance théorique et lointaine de la situation sociale, et l'autre qui a la connaissance charnelle. On aimerait que les dirigeants politiques aient la connaissance charnelle de ce que c'est de vivre aujourd'hui avec 800 euros." 

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