À "Libé", Jean Quatremer provoque (encore) la colère de la rédaction

Loris Guémart - Pauline Bock - - Médias traditionnels - 65 commentaires

Il dénonce un "harcèlement" et répond qu'il reste "droit dans [ses] bottes" dans un message transmis à la rédaction

La Société des journalistes et personnels de "Libération", qui représente la rédaction du quotidien sur tout le volet éditorial, a demandé à la direction de faire cesser les interventions jugées outrancières du journaliste et éditorialiste Jean Quatremer.

11 février 2026, sur le plateau de l'émission de LCI, 24 Heures Pujadas, Jean Quatremer, journaliste à Libération, se penche sur "l'incroyable banalisation" dans "le gratin international" (dixit David Pujadas) de l'antisémitisme. Dans le cadre de sa pastille hebdomadaire Quatremer en liberté, il s'appuie sur un montage tronqué incluant la citation controversée de la rapporteuse spéciale de l'ONU pour les territoires palestiniens Francesca Albanese évoquant un "ennemi commun" lors d'un forum au Qatar. Malgré les vifs démentis de la rapporteuse, et le fait que rien dans cette vidéo ne permette d'affirmer qu'elle fait directement référence à IsraëlJean Quatremer assure que c'était bien le cas. 

Après un détour par de multiples posts de la députée LFI Rima Hassan qu'il considère antisémites, Jean Quatremer partage sa vision de ce qu'est l'antisémitisme, "signal faible du totalitarisme". Et de ce qu'il représente à gauche, c'est-à-dire chez LFI. Il loue aussi "la presse de droite", citant le Figaro et le Point qui "ont couvert la montée de l'antisémitisme", contrairement à "la presse de gauche". Il poursuit : "L'antisémitisme, c'est plus qu'un racisme. Parce que le racisme, c'est : vous détestez les Arabes, vous détestez les Noirs, vous détestez les Asiatiques. C'est une chose. Mais l'antisémitisme, c'est ce qu'on appelle une épistémologie, un facteur explicatif du monde. «Les Juifs sont responsables du communisme», «les Juifs sont responsables du capitalisme», «les Juifs sont responsables de mes malheurs personnels»..."

Cette intervention ressurgit un mois plus tard dans son propre journal, au sein d'une communication interne de la Société des journalistes et personnels de Libération (SJPL), représentante de la rédaction concernant les sujets liés à l'éditorial. "Il a hiérarchisé les formes de discrimination", s'émeut le bureau de cette instance interne, regrettant aussi qu'il n'ait pas cité "le travail de son propre journal" sur la montée de l'antisémitisme alors qu'il louait celui de la presse de droite.

"Des entorses graves à la charte éthique"

"Vous êtes nombreux·ses à interpeller régulièrement le bureau de la SJPL au sujet des interventions extérieures d'un salarié de Libération", débute ce texte ne nommant jamais Jean Quatremer, envoyé aux journalistes le 9 mars, et qu'Arrêt sur images a pu consulter. Le bureau de l'instance interne indique avoir "échangé à plusieurs reprises avec la direction" à propos de "ce qu'il considère comme des entorses graves à la charte éthique" du quotidien. Et fait suivre cette affirmation d'une litanie d'interventions de Jean Quatremer, sur LCI, mais aussi et surtout sur les réseaux sociaux. 

Outre son intervention du 11 février, citons entre autres "invectives" évoquées par la SJPL un post ensuite supprimé qualifiant le chercheur Nedjib Sidi Moussa d'"égorgeur" (en 2024), "des journalistes d'autres médias désignés à la vindicte en raison de leurs prises de position", les qualificatifs "crétin malfaisant" destiné à Daniel Schneidermann, fondateur d'Arrêt sur images et chroniqueur régulier à Libération, ou "Rima Hamas" pour Rima Hassan. 

Dans d'autres publications, il affirme que des médias comme le Monde ou France Télévisions "seraient [...] antisémites". Mais aussi le fait que le travail de Libération soit "directement ou indirectement mis en cause". Par exemple lorsque Jean Quatremer relaie des articles de Franc-Tireur "critiquant" le "traitement de la campagne de Zohran Mamdani" dans le quotidien. Ou lorsqu'il partage un post"d'une journaliste du Point mettant en cause le travail de Libération et le manque de déontologie supposé de ses  «jeunes journalistes»" concernant la mort d'Adama Traoré. 

Le texte fait aussi référence à un post du 3 mars : "L'Espagne, dévorée par un antisémitisme d'État, officiellement représentante des intérêts de la mollahrchie et du Hamas." Des qualificatifs "au simple motif que son gouvernement refuse de soutenir la guerre des États-Unis et d'Israël contre l'Iran", relève la SJPL. Ces "quelques exemples" ne seraient "qu'une petite part de ce que le bureau de la SJPL a relevé au cours des derniers mois".

Jean Quatremer est, de longue date, habitué des déclarations outrancières hors des colonnes de son propre journal dans lesquelles il couvre l'actualité bruxelloise – avec un talent historiquement reconnu, même si sa couverture du Qatargate vient de susciter des critiques, et un triple droit de réponse de confrères journalistes belges qu'il a mis en cause. Lorsqu'ASI lui avait tiré le portrait, en 2020, il avait déclaré que "l'islamophobie en France est une invention", et se proclamait fièrement "contre le voile".

La SJPL "souhaite que cette situation cesse au plus vite"

En juin 2024, il repostait sur X un mème islamophobe comparant un manifestant arabe au personnage du vizir d'Aladdin : une "blague" (son mot) qu'il a ensuite effacée, mais pas avant d'avoir provoqué, au sein de la rédaction de Libération, un nombre record de plaintes de journalistes. Le CSE et la Société des journalistes et du personnel de Libération (SJPL) avaient été saisis, comme vous le racontait déjà ASI.

Ces protestations ont eu pour principale conséquence... le retrait de toute mention de Libération des biographies du journaliste sur les réseaux sociaux, depuis novembre 2025. Une mesure "prise en accord avec la direction afin que ses propos n'engagent plus le journal", expose la SJPL. "Mais force est de constater que son image et celle de Libération demeurent indissociables, d'autant qu'il continue d'écrire dans nos colonnes." 

Vu de la SJPL, les interventions de Jean Quatremer jetteraient "le discrédit sur l'ensemble de l'entreprise" alors même que la charte éthique de Libération engage le quotidien "contre toutes les formes d'injustice et de discrimination". Elle demande d'ailleurs à ses journalistes de garder à l'esprit qu'ils et elles "exercent leur activité au sein d'un collectif, et que leur expression publique peut avoir des conséquences tant sur l'image du journal que sur le travail de leurs collègues", les invitant à "respecter dans leur utilisation des réseaux sociaux" l'esprit de la charte. "Quels que soient les désaccords que l'on peut avoir avec des personnalités publiques, rien ne justifie de les insulter ainsi, mettant en péril le travail des collègues qui doivent échanger avec ces mêmes personnes au quotidien", ajoute la SJPL. Dont le bureau "souhaite que cette situation cesse au plus vite", conclut le texte.

Jean Quatremer dénonce des "campagnes récurrentes" pour le "réduire au silence"

Joint par ASI, Jean Quatremer ne souhaite rien ajouter à la réponse qu'il a envoyée à la SJPL, au Conseil social et économique (CSE) et à la direction de Libération. Une réponse ensuite transmise, à sa demande, à l'ensemble de la rédaction ce 12 mars. Il y dénonce d'abord les "campagnes récurrentes de la part des instances représentatives du journal" pour le "réduire au silence", estimant que "ce harcèlement est violent" et "sans précédent dans l'histoire du journal". Rappelant qu'il s'exprime désormais en son "nom propre" à la télévision ou sur les réseaux sociaux depuis l'effacement de toute mention à Libération, qu'il "prend soin de ne jamais citer", Jean Quatremer se dit "sidéré de découvrir que des journalistes – anonymes, toujours anonymes – se sont plaints" à cause de ses propos publics. "Ce qui est pour le moins curieux pour des gens dont le métier est justement d'accepter le débat contradictoire et la diversité des opinions sans en souffrir."

Déplorant encore que ses propos ou "bouts d'échanges sur X" soient utilisés "sans les remettre dans leur contexte et dans leur continuité", avec des accusations qui reprendraient "mot pour mot celles que me porte LFI", il revient sur quatre des exemples cités par la SJPL. 

Jean Quatremer assume d'abord son analyse d'un "antisémitisme d'État" en Espagne, parce que son Premier ministre a déclaré Israël "État génocidaire" en mai 2025, ou dit son admiration pour les manifestants opposés à la participation de l'équipe d'Israël de participer au tour d'Espagne, ou appelé à l'expulsion d'Israël de l'Eurovision, entre autres. "C'est dans le fil de ces analyses que s'inscrit mon tweet." 

Quant à son intervention à propos des racismes et de l'antisémitisme sur le plateau de LCI, "il suffit d'écouter l'extrait [...] pour voir la stupidité de l'accusation" puisque "l'antisémitisme est une épistémologie, ce que n'est pas le racisme", et ce "même si la souffrance au quotidien est la même, comme [il l'a] précisé". Jean Quatremer ajoute qu'il "ne faut pas confondre le racisme, inadmissible, avec la critique de la religion musulmane et les stéréotypes antisémites, homophobes ou transphobes qu'elle véhicule", car "la religion n'est pas une race"

Et le traitement de l'antisémitisme par la presse de gauche ? "Il suffit de regarder les «unes» consacrées au sujet pour comprendre qu'il y a un malaise, malaise que vivent au quotidien les Français juifs qui se sentent abandonnés par la gauche", répond le journaliste. Qui demande : "Nous passons notre temps à dénoncer la terreur qui règne chez Bolloré et taire toute divergence interne d'opinion, toute critique interne, tout pluralisme ? Mais chez nous, ce serait donc la même chose ? Chez eux, c'est la direction qui garantit l'orthodoxie, mais chez nous, c'est le CSE et la SJPL ? Est-ce cela la différence entre un média de droite et un média de gauche ?"

Enfin, Jean Quatremer revient sur son partage d'un post de la rédactrice en chef au Point – et chroniqueuse de 24 Heures Pujadas – Géraldine Woessner. Celle-ci y partageait un article de son confrère Erwan Seznec sur la "non-affaire" Adama Traoré avec le commentaire suivant : "Un article que tous les étudiants en école de journalisme devraient lire – de même que les jeunes gens" de Mediapart, de Libé ou du Conseil de déontologie journalistique et de médiation (CDJM).

"Mea culpa. J'ai lu en diagonale. Je peux le retirer, car c'est une généralité un peu rapide", lance Jean Quatremer à propos de ce quatrième exemple. "Mais sur le fond", nuance-t-il aussitôt, "nous qui redressons les torts de tout un chacun, sommes-nous capables de reconnaître les nôtres ?", questionne-t-il. "Maintenant que la Cour de Cassation a définitivement innocenté les gendarmes, n'aurions-nous pas dû donner à cette conclusion définitive la place qu'elle méritait et revisiter de manière critique notre couverture de l'affaire et de ses retombées politiques ?", demande-t-il encore – un unique article appuyé sur une dépêche AFP a été publié par Libération depuis le jugement. Et ce au nom de "l'État de droit", alors que "nous célébrons les juges de Nicolas Sarkozy"

Il accuse la SJPL de "trahir l'esprit" du quotidien

Une fois ces exemples énumérés, le correspondant à Bruxelles de Libération déplore n'avoir été soutenu ni par la SJPL ni par la direction "lorsque qu'Aymeric Caron m'a menacé de mort ou lorsque des députés LFI m'ont régulièrement collé une cible dans le dos". Il fait aussi remarquer que s'il a bien qualifié Daniel Schneidermann de "crétin malfaisant", celui-ci l'"épingle régulièrement dans le journal" et le prend "à partie violemment sur X", ce qui "ne semble pas non plus émouvoir les instances représentatives du journal" alors que s'il lui répond "sur le même ton, là, ça coince"

Jean Quatremer rappelle aussi l'un des posts de Daniel Schneidermann (ensuite supprimé) à propos d'un chant hébreu à bord d'un vol de la compagnie Vueling. Et estime que celui-ci aurait "craché au visage de Charlie Hebdo" en écrivant un livre-manifeste à propos de l'hebdomadaire. Deux situations qui n'auraient pas "provoqué de remous internes", ironise-t-il dans sa réponse à la SJPL.

Rebondissant sur l'évocation de Charlie Hebdo, il écrit, "dans le même esprit", attendre "toujours la critique dans Libération des livres de Richard Malka, d'Omar Youssef Souleimane ou de la courageuse Nora Bussigny", bien que celle-ci, "heureusement", ait fait l'objet d'un portrait de derAlors, Jean Quatremer, qui ne veut "pas davantage [se] justifier", reste "droit dans [ses] bottes". Et "accuse" à son tour la SJPL et le CSE "de trahir l'esprit de Libération, de ne pas tolérer la diversité des opinions, de vouloir instaurer une orthodoxie qui est le contraire du journalisme"

Joint par ASI, le directeur de Libération, Dov Alfon, n'a pas souhaité s'exprimer. Il a seulement indiqué,  concernant son point de vue sur la situation : "Il a été présenté la semaine dernière à la SJPL et le sera dans les jours qui viennent au CSE, et je ne peux donc légalement en discuter avec vous."


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