Mélenchon et les insurrections : "les gens veulent de l'amour"

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Du Chili au Liban, de Catalogne en Irak, pleuvent les images d'insurrection et de répression dans les pays les plus éloignés et apparemment les plus dissemblables. S'agit-il d'une étonnante coïncidence ou alors de l'amorce d'une insurrection de grande ampleur, voire même, planétaire? Nous allons tenter d'explorer ce qui réunit et ce qui sépare ces soulèvements, avec nos invités Romaric Godin, journaliste à Mediapart et auteur de "La guerre sociale en France" et Jean-Luc Mélenchon, président du groupe La France insoumise. L'émission a été préparée par Adèle Bellot et Laura Raim. Elle est animée par Daniel Schneidermann.

Crise de la mobilité ou du néolibéralisme ?

Qu'y a-t-il de commun entre toutes ces insurrections qui éclatent aux quatre coins du monde ? Taxe sur Whatsapp au Liban, augmentation du ticket de métro au Chili, augmentation du carburant en Équateur : dans tous ces cas, le déclencheur est lié à la difficulté d'accéder aux réseaux et à la mobilité, souligne Mélenchon, qui définit, précisément,  le "peuple"comment étant "ceux qui ont besoin d'accéder aux réseaux du collectif pour reproduire leur existence quotidienne", les riches s'en passant plus facilement. Exemple à Rio, où "les riches sont peu affectés par les bouchons dans la rue puisqu'ils passent en hélicoptère d'une tour à l'autre".  Romaric Godin interprète pour sa part ces soulèvements comme à la fois la conséquence de la crise du néolibéralisme,  qui se fonde sur la mise au service du capital de l’État, la financiarisation de l’économie et la marchandisation de la société.

Les "consommateurs" ou le "peuple"' dans la rue?

Pour Romaric Godin, ces protestations sont culturellement "néolibérales", au sens où ce sont des protestations non pas de producteurs/travailleurs mais de "consommateurs", confrontés à une "perte du pouvoir d'achat".  Mais à partir du moment où ils "se retrouvent dans la rue avec des milliers d'autres individus consommateurs et qu'ils se rendent compte qu'il y a derrière des sous-jacents économiques très forts, il y a un rejet de quelque chose de plus profond."  Pour Mélenchon c'est "le peuple" qui est descendu dans la rue, même si "les classes sociales" n'ont pas disparu. L'auteur de l'Ere du peuple voit dans ces révoltes la vérification de sa théorie, qui identifie trois phases de la révolution citoyenne : 1. "Surgissement du peuple" avec "volonté énorme d'unanimisme" . 2. "destitution" de la classe politique "corrompue". 3. "la phase la plus dure à franchir : la phase constituante : le peuple met en place une assemblée qui va décider d'autres règles du jeu".

Révolte équatorienne : la faute au FMI?

En Équateur, la hausse du carburant entraînée par la suppression des subventions est une conséquence directe du plan de "réformes structurelles" imposé par le FMI en échange d’un plan d'aide de 4 milliards de dollars. Si le rôle "néfaste" de l’organisation ne fait pas débat, nos deux invités estiment que les causes de la crise équatorienne sont plus profondes. Pour Godin, la dépendance de l’Equateur vis à vis du FMI s'explique par la  "dollarisation" de son économie, une "impasse" monétaire de laquelle l’ancien président de gauche Rafael Correa avait échoué à s’extraire. Mélenchon souligne de son côté les effets paradoxaux des politiques fortement redistributives de l’ancien président sur la société : ceux "qu’on a sortis de la pauvreté se sont aussitôt identifiés aux demandes consuméristes de la classe moyenne". Correa, comme Chavez au Venezuela, n’ont pas su "interroger le sens de la richesse et de la croissance" et faire "la critique des modes de consommation" pour s’attaquer à l’idée "qu’il n’y a pas de meilleur avenir qu’une deuxième bagnole et une troisième télé".

le sens de la répression

Quel sens donner à la dure répression ? Au Liban, les manifestants scandant "vive l’armée" rêvent de faire basculer les militaires de leur côté. Une exception? Pas pour Mélenchon. Partout les manifestants ont, dans une première phase, aspiré à l’unanimité. "Les gens veulent de l’amour", constate-t-il, un brin lyrique. Les Gilets jaunes n'avaient-ils pas, eux aussi,  d’abord tenté de fraterniser avec les forces de l’ordre… avant de déchanter? "Aujourd’hui la France est une référence de la violence et de la brutalité".

Plus fondamentalement, Romaric Godin inscrit ce durcissement répressif dans un tournant autoritaire inhérent à la crise actuelle du néolibéralisme : "On a promis aux pays émergents qu’ils allaient rejoindre les pays avancés, avoir les mêmes modes de vie" or "le capitalisme néolibéral n’est pas en mesure de le faire". Il s'attend donc à voir "des poussées de violence contre cette impuissance que produit le système puis en face, un État qui reste au service du capital, qui se durcit et qui rejoint tous les mouvements néofascistes et nationalistes qui sont en train de se développer. Et on aura un capitalisme qui se recycle via ces mouvements fascistes pour essayer de survivre." L'émission se termine par quelques séquences de la télévision chilienne, dans lesquelles des Chiliens interrogés dans la rue profitent de l'occasion pour... critiquer les compte-rendus de la télévision (voir à ce sujet notre enquête "Au Chili, la télé ment, et les Chiliens le voient".

S'il n'était pas revenu depuis plusieurs années, Jean-Luc Mélenchon a déjà participé, sur notre plateau, à plusieurs émissions mémorables. On le reverra avec plaisir, dans cette émission culte de 2010, face au trader Marc Touati. Ou ici face à Attali, toujours en 2010. Ou encore, à propos de l'Europe et de l'Allemagne, avec Jacques Sapir



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