Attard : "Les politiques fricotent avec les lobbys et les patrons de presse"

La rédaction - - Déontologie - Financement des medias - 134 commentaires

iTELE, fichier monstre, Trump : le regard d'une non-alignée


Et au 31e jour, les salariés d’iTELE votèrent la fin de la grève, mettant fin au mouvement le plus long à la télé française depuis mai 68. Quels sont les premiers enseignements de cette grève ? De la domination des médias traditionnels français par une poignée de grands propriétaires ? Questions que nous posons à la députée écologiste Isabelle Attard, qui suit attentivement les questions de communication à l’Assemblée nationale, et à Guillaume Auda, un des porte-paroles de la Société des journalistes et grand reporter à iTELE – ou plutôt ancien de la chaîne : il a annoncé son départ.

Résumé de l'émission, par Anne-Sophie Jacques

[Acte 1]

Après plus d’un mois de grève à iTELE, débutée le 17 octobre dernier, les salariés ont décidé de mettre fin au mouvement "comme un seul homme" explique le journaliste de la chaîne Guillaume Auda : la fin de la grève a été votée à la quasi-unanimité (moins deux voix). Un protocole d’accord de sortie de conflit a été signé avec la direction. 23 départs ont été annoncés dont celui du journaliste présent sur notre plateau qui a signifié son départ sur Twitter en citant le poème de William Ernest Henley, Invictus, le préféré de Nelson Mandela. "On a beaucoup pleuré" confie Auda qui se dit en colère parce que "tout ça pour ça".

Autrement dit : les salariés n’ont pas obtenu tout ce qu’ils exigeaient. Et notamment le retrait de Jean-Marc Morandini. L’animateur, mis en examen pour corruption de mineurs aggravée, a en effet trouvé refuge sur iTELE pour une émission quotidienne sur les médias à 18 heures. Pour sa première, le 17 octobre, il a fait très fort en interrogeant une fausse experte en politique américaine comme nous le racontions ici puis, dès le lendemain, une fausse correspondante aux Etats-Unis comme nous le racontions . Cette dernière n'est autre que la fille de la co-animatrice de l'émission, Rachel Bourlier… et elle n’est ni journaliste ni aux Etats-Unis. Deux gros manquements qui ont valu au groupe Canal+ une mise en demeure du CSA… et même deux : le Conseil supérieur de l’audiovisuel a également mis en demeure le groupe de créer sans délai un comité éthique.

Est-ce la mise en examen de l’animateur qui a braqué les journalistes – qui ont voté la grève le jour de la première de son émission ? "On était très nombreux à penser que Morandini n’était pas un modèle de rigueur absolueet que sa présence à l’antenne était susceptible de nuire à l’image de la chaîne" explique Auda. Mais c’est bien sa mise en examen dans une affaire de mœurs qui représente la ligne rouge aux yeux du reporter. Quand la direction rétorquait la présomption d’innocence, Auda répliquait par le principe de précaution. D’ailleurs, précise-t-il, l’animateur a été écarté d’Europe 1 (même s’il reste salarié de la radio jusqu’à la fin de l’affaire) tout comme d’NRJ12. La direction n’a rien voulu savoir – même sous la pression de certains annonceurs qui ont boycotté l’émission. Aujourd’hui, la direction assure que les journalistes ne seront pas tenus de travailler avec Morandini et que ce dernier sera "extrêmement encadré". Oui mais comment ? On ne sait pas vraiment.

Autre revendication des salariés : séparer les fonctions de directeur de la chaîne et de directeur de la rédaction cumulées aujourd’hui par Serge Nedjar, ancien de Direct Matin, quotidien gratuit qui appartient à Vincent Bolloré. Et très "corporate" avec l’entreprise comme nous le racontions ici, ou . Une revendication non satisfaite même si la direction prévoit la nomination d'un directeur délégué à l'information. Victoire en revanche avec la mise en place d’un comité éthique comme le stipule de toute façon la loi Bloche sur l’indépendance des médias votée le 16 octobre dernier et effective en juillet prochain. "Tant mieux si la direction a pris un peu d’avance mais elle n’a pas pris beaucoup de risque puisqu’elle s’est engagée sur une disposition obligatoire dans quelques mois" nuance la députée écolo Isabelle Attard. Auda se réjouit néanmoins que l’indépendance et l’éthique – un mot que ne connaissait pas la direction avant la grève – soient inscrites dans le marbre.

[Acte 2]

Les salariés d’iTELE n’ont pas été les premiers à être confrontés à la conception de Bolloré sur le journalisme. Quelques mois auparavant, Canal+ en a fait les frais… et notamment dans le domaine de l’investigation comme le racontait sur notre plateau le rédacteur en chef adjoint de l’émission Spécial investigation Jean-Baptiste Rivoire. Une émission par ailleurs supprimée à la rentrée. Interrogé par la Commission des affaires culturelles de l'Assemblée nationale en juin dernier sur la longue liste de sujets d’enquêtes retoqués par la direction selon Rivoire, le directeur général du groupe Canal+ Maxime Saada avait nié toute censure.

Ce qui est sûr, c’est que la loi sur l’indépendance des médias (dite aussi loi anti-Bolloré) ne s’est pas attaquée à la concentration des médias. Et ce alors que sept milliardaires possèdent 95% des médias en France. Quand nous avions interrogé le rapporteur de la loi Patrick Blochesur cette absence lors d’une émission en présence de Rivoire et de l’économiste Julia Cagé, le député socialiste, tout en reconnaissant que ce point était au programme du candidat Hollande, avait assuré qu’en effet, "un autre choix a été fait". Sans donner davantage de raison.

Comment Attard explique-t-elle ce renoncement ? Selon la députée, les politiques sont liés aux grands patrons de presse. Et de citer des membres de cabinets ministériels qui comptent bien pantoufler dans des entreprises privées. Ou l’inverse : le directeur de cabinet de Michel Sapin, par exemple, vient de la Société générale. N’est-ce pas un problème pour récupérer les 2,2 milliards d’euros que l’Etat a accordés à la banque sous forme de ristourne fiscale après l’affaire Jérôme Kerviel ? Quand Attard pose la question au ministre dans l’hémicycle, Sapin se retourne et dit : "qui ose me parler comme ça" ? "Nous sommes très Ancien régime" lâche la députée. Idem : quand elle vote contre l’embauche par un grand labo d’un membre du cabinet de la ministre de la recherche et de l’enseignement supérieur Geneviève Fioraso, elle se retrouve seule à le faire.

Ce n’est pas le seul combat d’Attard. Récemment, elle a appelé à la suppression du décret autorisant le regroupement des fichiers des cartes d’identité et des passeports des français de plus de douze ans - soit 60 millions de personnes. Autrement dit, un méga fichier – ou fichier monstre décrit ici – impulsé par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve et soutenu par presque tout le gouvernement dont le ministre de la Justice Jean-Jacques Urvoas… qui y était pourtant opposé en 2012 avant l’élection de Hollande.

Si l’objectif initial est de lutter contre les fraudes à l’identité, soit quelques milliers de cas, alors ce méga-fichier ne sert à rien, estime Attard. Mieux vaut suivre l’avis de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (CNIL) qui propose de placer une puce sur les pièces d’identité. "De toute façon, ce fichier sera détourné de sa fonction principale" assure Attard. Mais pourquoi un énième renoncement ? Pour des raisons budgétaires, estime Attard qui cite un article de Jean-Marc Manach paru dans Libération. Et comment lutter contre les lobbys du numérique ? En refusant leur invitation à dîner – elle-même a accepté celles de Google et de Microsoft avant de renoncer à ces rencontres trop conniventes à ses yeux.

[Acte 3]

Certes, la députée est aujourd’hui isolée mais elle sait prendre la parole pour faire avancer les dossiers qui lui tiennent à cœur. Ainsi, le 11 octobre dernier, en pleine discussion de la loi Montagne à l’Assemblée, Attard a interpellé le ministre de l'Aménagement du territoire, de la Ruralité et des Collectivités territoriales Jean Michel Baylet, entré au gouvernement en février, sur une affaire de 2002 résumée par @si. A l’époque des faits, Baylet est sénateur du Tarn-et-Garonne. Un soir, il frappe sa collaboratrice Bernadette Bergon qui dépose plainte, puis la retire après transaction financière comme le rappelait en mars le site Buzzfeed. Pourquoi aborder cette affaire ? "Au-dessus des lois", répond Attard, "il y a l’éthique. Hollande martèle qu’il veut un Etat exemplaire, alors qu’il le fasse."

De même, le président assure que la lutte contre les violences faites aux femmes est une exigence mais, pour la députée, qui fut de celles qui ont dénoncé les agressions de Denis Baupin, la France est très en retard sur la question des droits des femmes. Et de renvoyer au blog créé par des assistantes parlementaires, Chair collaboratrice, qui publient des témoignages sexistes glaçants. "J’ai découvert le sexisme lors de mon entrée en politique" assure Attard. Comment lutter à l’Assemblée sur ce sujet ? En appuyant les figures emblématiques qui défendent le droit des femmes ou en proposant des amendements comme celui qui permet, par exemple, de condamner le revenge porn (amendement déposé avec la complicité du député écolo Sergio Coronado).

[Acte 4]

On le voit, Attard est atypique. Dernière preuve : la députée a parcouru en avril dernier sa circonscription du Calvados en marchant, histoire de partir à la rencontre des habitants. Que répondre à cette vendeuse sur le marché qui prétend que les réfugiés sont mieux traités qu’elle ? Attard rétorque qu’il faut aller chercher l’argent où il se trouve, dans l’évasion fiscale par exemple, et non s'en prendre aux immigrés. "Mais c’est un long combat", reconnaît Attard. Est-ce une faillite des grands médias classiques qui, lors de l'élection américaine, ont pourtant tout fait pour dénoncer les mensonges de Donald Trump sans empêcher son élection ? Est-ce la faute aux médias en ligne ou aux réseaux sociaux qui colportent ces fausses informations ? Attard s’en défend : dans sa circonscription, les gens ne lisent qu’un seul journal, Ouest-France. Certains n’ont même pas accès à Internet. Il y a une discrimination géographique, assure la députée.

Pour Attard, Internet est la seule façon aujourd’hui d’avoir accès à une autre source d’information pour développer son esprit critique. Mais quand on ne lit qu’une source, comme la Presse quotidienne régionale, c’est plus compliqué, d’autant qu’elle est très dépendante de la publicité, et notamment celles des collectivités locales. Elle invite tous les journalistes de France, quelle que soit leur rédaction, à démonter une par une les mensonges du Front national. L'émission se conclut par la chronique de Mathilde Larrère, démontant les assertions sur la Révolution et la Commune, de Karine Le Marchand et Thierry Ardisson.

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