Sur nos plateaux : ASI est-il revenu à la parité ?

Clara Barge - - La vie du site - 8 commentaires

Sur 86 émissions, 49% des invité·es d’ASI étaient des femmes en 2025

En 2025, comptabiliser la parité sur les plateaux d'Arrêt sur images a été un exercice moins désagréable que l'an dernier : 49% de femmes ont été invitées dans les 86 émissions, contre seulement 37% en 2024. Sur 211 invité·es, 103 femmes et 108 hommes ont été accueilli·es sur l'ensemble de nos formats, lors de l'émission hebdomadaire, mais aussi dans Proxy, les interviews,Je vous ai laissé parler,Post-pop et Sur la planche. Ces résultats, fruits d'une vigilance collective sur la représentation, ne doivent pas masquer des déséquilibres persistants : certaines émissions restent dominées par des voix masculines, âgées et blanches. Les défis d'ASI s'inscrivent dans des inégalités structurelles, quand 60% des personnes vues à la télévision sont des hommes selon l'ARCOM. Quand plus de 80% des personnes vues à la télé sont perçues comme blanches selon le CSA. Quand le handicap à l'antenne représentait moins de 1% en 2020.

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"La question de la parité et de la diversité se pose dès le départ", explique Nassira El Moaddem, qui garde toujours en tête, "viser la parité, inviter des personnes racisées, sortir de l'entre-soi parisien". La méthode est presque routinière, le lundi, en conférence de rédaction, "on décide un sujet collectivement, puis on regarde les personnes qu'on voudrait entendre sur le sujet : éviter celles qu'on voit partout, privilégier celles qui ont une approche originale, qu'on n'a pas forcément entendues". Écarter les visages surexposés, chercher les angles singuliers.

Robin Andraca essaye "de caler d'abord une femme pour avoir le plus de chances d'arriver à la parité". Concrètement, le rédacteur en chef cherche des profils sur le site "Les Expertes", et lance ses requêtes pour des suggestions d'invitées. Histoire d'éviter, à tout prix, les plateaux exclusivement masculins : "En tant qu'animateur, l'image renvoyée avec des émissions entre hommes seulement, c'est le pire". 

Sur l'ensemble de l'année 2025, certaines émissions hebdomadaires ont néanmoins échappé à cet objectif, avec quatre plateaux 100% occupés par des hommes (celles sur la mort de Jean-Marie Le Pen, sur l'antisémitisme, sur le JT de Léa Salamé et sur l'audiovisuel public). Pour Daniel Schneidermann, qui a quitté la présentation d'Arrêt sur images fin 2022, la parité doit être un "effort permanent" : "En composant tous mes plateaux (comme dans le recrutement de l'équipe), j'ai toujours eu en tête l'objectif de parité, je crois que les générations successives de journalistes chargé·es du casting peuvent en témoigner".

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Si l'on regarde de plus près, les résultats diffèrent selon les émissions. 77 femmes et 77 hommes ont participé à l'émission hebdomadaire, animée le plus régulièrement en 2025par Nassira el Moaddem, Robin Andraca ou Alizée Vincent. Soit 50%. Des émissions qui ont un délai de préparation d'en général une semaine : "Un petit laps de temps et plus de concurrence ; ça nous arrive de ne pas accueillir les personnes qu'on souhaite car elles ont déjà fait les plateaux de Mediapart, de France Inter, de France Culture…" précise Robin Andraca.

Sur Proxy, l'émission animée par Loris Guémart un mardi sur deux, 53% des interviewé·es étaient des femmes (20 femmes et 18 hommes). Depuis plusieurs années, le journaliste privilégie d'accueillir des femmes : "Le résultat est très dépendant du temps de préparation : plus j'ai de la flexibilité en amont dans le choix des interviewés possibles, plus j'ai une chance d'avoir des femmes en les priorisant. C'est plus confortable pour rebondir, sinon on se retrouve avec 100% d'hommes, car les femmes sont toujours moins disponibles". Loris Guémart reconnaît avoir eu plus de mal sur le second semestre à réaliser ses objectifs : "j'ai eu beaucoup de duo, des doubles interviews avec un homme et une femme. En général j'essaie d'avoir deux ou trois idées d'interviews potentielles, ce qui me permet d'être exigeant et prioriser les femmes. Cette année, j'ai moins eu le temps de le faire sur la seconde partie de l'année. Il faut donc que j'arrive à renouveler mes sujets d'interviews". La parité, ici, se joue en amont : plus le temps de préparation est long, plus grandes sont les chances de l'atteindre.

Le tête-à-tête, une nette domination masculine

Dans Je vous ai laissé parlé, Daniel Schneidermann, qui à la suite de la parution de cet article a souhaité réagir dans notre forum, a invité Blanche Gardin, Meriem Laribi ainsi que Nathan Devers, Edwy Plenel, Pierre-Yves Bocquet, Juan Branco, Johann Chapoutot, Frédéric Taddeï, Guillaume Erner ; soit 80% d'hommes. A noter que Rima Hassan devait s'ajouter à cette liste de JVALP, mais la rédaction a choisi cette semaine-là, pour des raisons d'organisation uniquement, comme une émission hebdomadaire - elle ne compte donc pas dans les 80%. Aussi, l'exercice du tête-à-tête, en plaçant toute la charge de parole sur une seule personne, amplifie et révèle les inégalités structurelles. Un facteur qui pourrait jouer sur le résultat, comme l'explique Daniel Schneidermann. "Les cas d'ASI et de JVALP sont en effet différents. ASI est construite autour d'un sujet. JVALP est construite autour d'un.e invité.e. Je ne sais toutefois pas dans quel sens ça joue, je livre ça à la réflexion générale". 

L'animateur de JVALP ajoute d'autres chiffres : "Depuis sa création, JVALP a invité huit femmes (Rima Hassan incluse) sur 22 invité·es au total, soit 36,3% selon mes calculs". Un déséquilibre que le présentateur ne cherche pas à minimiser : "C'est encore éloigné de la parité, ce qui me contraint à tourner moins d'émissions que je le souhaiterais, notamment avec des hommes, pour ne pas aggraver encore ce déséquilibre (ainsi ce week-end encore j'ai dû décliner la proposition de Robin d'inviter Philippe Bilger, invité théoriquement possible, mais qui aurait aggravé le déséquilibre)". Parmi les autres émissions animées en 2025 par Daniel Schneidermann, Post-pop a accueilli deux femmes et deux hommes, et Sur la planche a reçu Jul, auteur de Silex in the city.

Ajouté à ce décompte, plusieurs entretiens vidéos ont été publiés cette année 2025, réunissant deux femmes et deux hommes. Pauline Bock a reçu Elie Hervé, à propos du livre qu'iel a écrit sur la transphobie dans les institutions françaises, dont les médias. "L'inviter pour en parler était donc aussi naturel que n'importe quel.le autre auteurice dans la même situation. De plus, en tant que journaliste et que personne trans, Elie Hervé pouvait parler du point de vue d'un journaliste critique vis-à-vis de sa profession, et d'un membre de la communauté trans visée par une partie de ladite profession : sa parole m'intéressait donc à deux points de vue". J'ai moi-même, Clara Barge, convié dans nos studios deux femmes journalistes en juillet, constituant volontairement un plateau 100% féminin ; approprié au format témoignage de l'émission.

"c'était mon plateau idéal, 100% féminin et très queer"

Dans le détail, on constate que parmi les émissions hebdomadaires publiées en 2025, six d'entre elles étaient des émissions spéciales "Été" ou "Noël", animées par l'ensemble de la rédaction. Sans ces dernières, l'émission hebdo réunissait 62 femmes pour 72 hommes, soit 46% de femmes. Ce sont ces émissions spéciales, plus "froides" et préparées sur un temps parfois un peu plus long, qui tirent le bilan annuel vers la parité, atteinte de justesse. 

Pendant notre série d'été dédiée aux jeunes, 13 femmes ont été reçues contre 4 hommes (soit 76%), et pour Noël, deux femmes contre un homme (la deuxième émission de Noel ayant été diffusée en janvier 2026). Dans cette émission sur le traitement médiatique des ruralités, réalisée par moi-même, Clara Barge, j'avais à cœur d'inviter des femmes, mais aussi des invité·es habitant hors de Paris et des métropoles, pour tenter de s'extraire au maximum du regard urbano-centré.

Pauline Bock, pour son émission d'été sur les représentations LGBT+ dans les dessins animés, souhaitait inviter "un.e journaliste, un.e chercheureuse, et une personne concernée (en l'occurence quelqu'un qui travaille dans le milieu des dessins animés). J'ai fait le choix de ne contacter que des femmes, cis ou trans, dans un premier temps, et de contacter ensuite des hommes si ces invitées n'étaient pas disponibles". Ajouté à la parité, une autre attente : "Je souhaitais aussi donner la parole à au moins 1/2, ou 2/3 personnes queer. Je fais toujours d'abord un plateau « idéal », si possible uniquement féminin, si pas possible à la parité voire à deux femmes pour un homme. Pour cette émission, mes trois invitées ont répondu favorablement, et j'ai pu créer mon plateau idéal, 100% féminin et très queer aussi, donc j'étais ravie !"

le refus genré : "je ne suis pas la meilleure personne pour en parler"

Les principales difficultés observées par les journalistes d'ASI sont souvent les mêmes : "Il arrive souvent que des invitées refusent ou décommandent car elles estiment qu'elles ne sont pas les meilleures pour en parler" remarque Alizée Vincent. "Dans le champ de la recherche, il y a une quête de l'exhaustivité, de la précision, de la scientificité. Toute volonté de vulgarisation, qui est inhérente au travail d'une émission journalistique pose parfois problème, et plus souvent aux femmes qu'aux hommes" observe Alizée Vincent. "Je note une réticence importante des femmes chercheuses à faire un pas de côté ou un travail de généralisation, alors que les hommes acceptent plus volontiers de sortir de leur pré-carré pour avoir un propos un peu plus large" poursuit-elle. 

Pour parer à cela, Alizée Vincent travaillait cette barrière en amont, dès les mails de contact. "J'ai tendance à rédiger de long mails, précis, en démontrant que j'ai bien lu les travaux de la personne contactée". Faire cet effort "a tendance à rassurer, j'ai beaucoup plus de réponses positives", observe-t-elle.

Pour ces émissions hebdomadaires, Nassira El Moaddem constate également une véritable différence sur la disponibilité des invité.es : "Les hommes sont bien plus souvent disponibles que les femmes". Parmi celles qui lui partagent les raisons de leur refus : "Il y a les enfants à aller récupérer à l'école, la question de la garde alternée, des travaux à rendre et des échéances professionnelles importantes… mais aussi le fait de dégager du temps non rémunéré pour venir en plateau, qui fait perdre du temps et donc de l'argent". Selon la journaliste, la question financière et celle de la disponibilité sont bien plus mentionnées par les femmes. "Aucun homme ne m'a dit qu'il n'était pas disponible ou qu'une question d'ordre financière l'empêchait de venir". Une solution envisagée par Robin Andraca : "prévenir le maximum en avance".

la parité n'est pas linéaire

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Même si sur l'année, ASI note une répartition positive, les efforts doivent se poursuivre. Comme on l'observe sur le graphique ci-dessus, les émissions ne sont pas paritaires d'un mois à l'autre. Un souhait, pour 2026 : "toujours plus de diversité sur les plateaux d'ASI, pas seulement sur la question du genre", lance Robin Andraca. Surtout par les temps qui courent : "Cette année 2026 a commencé avec des actualités géopolitiques, liées à la guerre... plus souvent commentées par les hommes". Une vigilance renforcée s'impose, d'autant plus qu'ASI a récemment rencontré ce problème. L'émission du 9 janvier 2026, sur le Venezuela, a reçu deux hommes sur le plateau. "Ici, le résultat final en termes d'affichage peut paraître catastrophique, mais ne témoigne aucunement d'une mauvaise volonté de notre part". Précisément, "j'avais à la base programmé deux chercheuses et un chercheur. L'une d'elle n'avait pas le temps pour des émissions non payées (ASI ne rémunère par la participation aux émissions), et l'autre chercheuse avait accepté. Mais trente minutes avant le tournage de l'émission, elle a annulé, et je me suis retrouvé avec un plateau 100% masculin".

Nassira El Moaddem conclut avec un souhait plus général : "Former tous les spécialistes à la prise de parole et au training média !". Selon la journaliste, "la question de la légitimité cache parfois, derrière la question de la compétence, le fait d'être à l'aise en plateau. Tout le monde y gagnerait, et nous pourrions mettre en valeur leur travail convenablement !"

Un axe à envisager, vers une prise de parole sans monopole masculin. Autre écueil : il ne suffit pas toujours d’être invité·e, pour être écouté·e. Même quand les femmes sont visibles sur les plateaux de télévision et à la radio, elles parlent en général moins que les hommes : l’INA relevait, en 2019, que les hommes accaparent environ deux tiers du temps de parole.

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