Viol avec torture à Cherbourg : histoire d'un énième dérapage déontologique
Isabelle Bordes - - Déontologie - Source police - 35 commentairesQuand l'info sert de prétexte au voyeurisme
C'est l'histoire d'une femme qui a subi plusieurs viols avec torture un matin chez elle et dont toutes les souffrances ont été médiatisées en détail. Au mépris de sa dignité, et jusqu'après le procès de son bourreau, malgré une audience d'assises à huis clos. L'histoire d'un énième dérapage déontologique.
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Article 8 de la Charte d'éthique mondiale des journalistes, adoptée en 2019 : "[Le ou la journaliste] respectera la dignité des personnes citées et/ou représentées [...] Il/elle fera preuve d'une attention particulière à l'égard des personnes interrogées vulnérables."
Cela paraît simple. Évident. Puisque c'est aussi le premier article de la Déclaration universelle des droits humains : notre égalité en dignité et en droits.
Ben oui mais non. Pas évident, apparemment, même quand il s'agit d'une victime d'un viol d'une exceptionnelle gravité, le crime étant accompagné de ce que le Code pénal qualifie de "tortures ou d'actes de barbarie".
L'affaire de viol qui a secoué Cherbourg en août 2023, et qui vient d'être jugée en mars 2026 par la cour d'assises de la Manche à Coutances, le démontre tristement.
La loi ne spécifie pas les détails qui peuvent caractériser la torture ou les actes de barbarie, ne décrète pas ce qui devient sous la plume des journalistes de "la sauvagerie" ou de la "monstruosité". Non, ce qu'elle signifie simplement, c'est qu'il y a une intention de l'auteur des faits de faire souffrir la victime. Et que la souffrance occasionnée à celle-ci est particulièrement aiguë.
Alors, dans le compte-rendu d'un fait divers sur la commission d'un viol particulièrement atroce, jusqu'où faut-il aller pour faire comprendre au lecteur le caractère exceptionnellement grave du crime? La formule du procureur de la République et citée par Ouest-France,
"un viol d'une grande violence",
ne suffit-elle pas ? Alors même que le chef d'accusation est précisément aggravé, "avec torture ou
actes
de barbarie"
? L'annonce d'un "pronostic vital engagé" ne signifie-t-elle pas le caractère exceptionnel de l'agression ? Faut-il vraiment communiquer les circonstances les plus détaillées ?
La question peut se poser. Mais à lire tout ce qui a été dit et écrit dans cette affaire, la conclusion s'impose assez vite. L'obligation déontologique de respecter la dignité des personnes a été largement piétinée. Dès les premiers jours après les faits. Pour la victime, mais aussi le suspect, d'ailleurs.
C'est le Figaro
qui tient "le scoop". Tellement plein de compassion que le journaliste annonce tout de suite, le 11 août 2023 à 12h45, et tout à l'indicatif, alors que le parquet n'a pas encore communiqué, de "source policière" -
mais aussi sûrement des pompiers qui ont secouru la jeune femme -, tous les détails de l'agression. Y compris les plus triviaux, qui font mention de l'usage d'un ustensile, une des raisons de l'aggravation du chef d'accusation. Cet ustensile de ménage, on ne peut plus prosaïque, reviendra dans nombre de comptes-rendus, comme s'il était utile de le nommer, voire, de le décrire. Comme si l'état de la jeune femme ne suffisait pas à mesurer le degré de cruauté du viol : l'article précise que le pronostic vital est engagé -encore une semaine après les faits - et que la victime a été placée en coma artificiel. Dès ce vendredi 11 août, Le Figaro
est en mesure de donner le détail des organes touchés, de tous les dégâts corporels subis que "les médecins ont diagnostiqués".
Tout va bien, donc, du côté du secret médical, comme du secret de l'enquête... (Il faudra un jour qu'on se pose la question de la responsabilité des forces de l'ordre dans certains emballements médiatiques.)
"Le Figaro" révèle les faits et donne le la
Actu17
, puis Ici Cotentin
, BFMTV, la Manche Libre
, l'AFP, puis France 3 et TF1 emboîtent le pas au quotidien le même jour. Suivis d'autres médias nationaux ou régionaux, car l'histoire commotionne la France entière. La plupart citent et répètent les collègues qui ont fait assaut de détails sur le modus operandi
et les lésions infligées. Comme Libération
le 13 août, qui cite abondamment le Figaro
sans paraître avoir vérifié, ou le Dauphiné libéré
, le 15 août.
Pourquoi cet emballement ? Quand on peut vérifier que d'autres faits analogues ne provoquent pas une telle publicité -un autre viol avec torture dans le Cotentin, d'autres sur un jeune homme dans les Deux-Sèvres, sur des femmes à Saint-Denis ou en Gironde, la liste étant terriblement longue ?
Et pourquoi cet étalage de détails ? Plusieurs facteurs ont sans doute joué. D'abord, il s'agit d'un crime sexuel à domicile, par un inconnu. Un fait bien plus rare que les agressions par des personnes connues (90% des cas de viols ou tentatives de viol, rappelle la gendarmerie), mais qui colle au préjugé tenace du prédateur extérieur. Et l'intrusion chez la victime accentue la peur ressentie devant cette nouvelle.
Le délit de faciès est aussi une atteinte à la dignité
Ensuite, l'affaire s'enflamme très vite en raison de l'identité de l'auteur alors présumé. Un grand classique, hélas, depuis que la bollosphère donne le la de la couverture des faits divers. Le Figaro
révèle le prénom du suspect, et le fait qu'il ne figure pas parmi les saints du calendrier autorise certains politiques à tirer des conclusions hâtives, voire racistes, comme Zemmour dès le 12 août, qui parle d'un "francocide". Parce que la victime est blanche et que le jeune auteur présumé -Français- a la peau noire (!). Dès le 14 août, Valeurs actuelles
creuse le sillon, titrant et illustrant son papier sur Olivier Faure, lui reprochant un "tweet douteux".
En effet, il a voulu parer au feu et rappelé que "la barbarie [... n'a] ni couleur de peau, ni nationalité"...
En vain, bien sûr. Le militant d'extrême droite Damien Rieu publie deux photos du jeune homme le 16 août sur X, le nommant "le monstre de Cherbourg",
imité par les collectifs d'extrême droite Némésis et Fdesouche. Côté médias, pas mieux : le Nouveau Détective
diffuse une photo du jeune homme le 18 août (puis une écœurante vidéo sur TikTok le 23), le Figaro
le 22. Faute déontologique caractérisée, puisqu'il publie au risque de provoquer racisme et amalgames (article 9 de la Charte mondiale). Et parfait mépris, bien sûr, de la présomption d'innocence. Tout ceci donne prétexte à une manifestation à Cherbourg le mois suivant, à l'appel d'Argos, groupe identitaire d'ultradroite et pourtant dissous.
Autre facteur d'emballement : Cherbourg n'est pas une si grande ville et l'identité de la victime circule rapidement, suscitant compassion et passions. Alimentées sans doute par les déclarations de la famille, et particulièrement du père, relativement connu dans la ville, et qui, dépassé par le chagrin et la colère, demande justice à l'antenne de sa propre radio locale mais aussi sur BFMTV, TF1, ou dans les colonnes du Parisien,
en septembre 2023, sa fille étant sortie du coma.
Sans scrupules ni déontologie
L'abondance voyeuriste de détails intimes concernant la victime dès août 2023 provient aussi des méthodes mêmes de certains journalistes à ce moment-là. Des "pratiques inqualifiables",
s'est indignée Me Catherine Besson, avocate de la victime et partie civile, en les révélant à l'ouverture de l'audience du procès aux assises de la Manche, le 11 mars 2026. Comme les médias présents au tribunal de Coutances l'ont rapporté, et comme elle l'a confirmé à Arrêt sur images,
elle a déploré que des journalistes se soient introduits à l'hôpital "en se permettant d'apporter des fleurs"
à la victime ou "en se faisant passer pour des soignants"
. Exactement ce que les chartes déontologiques qualifient de "méthodes déloyales"
. Faisant état de la grande vulnérabilité de sa cliente, y compris en raison de "traque médiatique", comme le titre de la Presse de la Manche
, Me Besson a alors demandé le huis clos : "Ma cliente a déjà beaucoup souffert de ce qui a été dit, écrit, ou fait". Un huis clos total, sans public, mais aussi sans journalistes, fait plus rare.
Le huis clos est de droit pour les victimes de délits ou de crimes sexuels, rien n'obligeait donc Me Besson à justifier sa demande. Son exposé souligne le caractère exceptionnel de cette médiatisation outrancière, déplorée à son tour par sa consœur en défense, Me Barakat. "Je déplore cette intrusion de journalistes pour avoir la primeur de l'info, moyen assez peu déontologique en effet, et qui nuit à la dignité des parties. Car il y a eu aussi atteinte à la dignité de mon client qui a vu sa photo et son nom publiés dès les premiers jours, dont la mère a ététraquée jusqu'à son domicile, avec des menaces de mort taguées sur l'immeuble. Le secret de l'instruction est prévu pour permettre la sérénité des débats. Or la jeune femme a dû revivre au grand jour la souffrance qui a été la sienne. Et le battage médiatique a empêché mon client, tout jeune homme qui s'est retrouvé dans l'univers carcéral
[avec ce chef d'accusation infâmant] de pouvoir réfléchir",
explique-elle à ASI.
Un huis clos, mais toujours les dÉtails les plus crus
Avec une telle ouverture de procès, on était donc en mesure d'attendre que nos collègues journalistes se soient assagis. Qu'ils aient pris de la distance pour évoquer à nouveau les faits, mais cette fois avec une retenue appréciable pour les parties, et particulièrement la victime. Puisqu'ils ne peuvent plus ignorer qu'elle a souffert, aussi, du battage médiatique. Eh bien non. Il faut vendre du clic, et comme on ne peut pas raconter l'audience, faute d'y assister, on repasse tous les plats, tous les détails, jusque dans la titraille. L'esprit du huis clos, qui consiste à protéger la victime de souffrances supplémentaires, est balayé.
Citons-en seulement deux. Le
Figaro
, trop vexé sans doute de ne pas pouvoir assister au procès alors que c'est lui qui a publié le "scoop" le 11 août, raconte à nouveau tout, dans le détail, le 13 mars au matin. Recasant tous les éléments glanés depuis 3 ans, y compris dans ce reportage comme envoyé spécial en juin 2024. Tant pis si les précisions données sur les circonstances atteignent la dignité de la jeune femme, en permettant à chacun d'imaginer la scène, en révélant lesquels de ses organes ont été blessés.
Quelques heures plus tôt, à 23h59 le 12 mars, le Parisien
a annoncé le verdict. Bien conscient de "tortures dans des conditions sordides"
, voire "indescriptibles"
, puisqu'il l'écrit ainsi, ce qui ne l'empêche pas de les détailler après. Ce "sordide" atteignant forcément celle qui a subi, puisqu'elle a été "réduite au rang d'objet",
comme titre aussi le quotidien. Au mépris de sa dignité. Elle
, journal a priori plein d'empathie pour les femmes, juge aussi utile de préciser les circonstances sordides des viols, en ligne le 13 mars.
identification : une Faute professionnelle
Ce traitement médiatique est cynique, compte tenu de la demande de huis clos qui a été faite et acceptée. Mais il constitue aussi une faute professionnelle. Car tous ces journalistes patentés ont négligé le fait que la victime est devenue une personne identifiée. Parce que son prénom a été répété depuis 3 ans. Parce que l'identité de son père, qui a publiquement et abondamment témoigné de sa douleur, a été dévoilée par les médias qui l'ont interrogé. Enfin, parce que de multiples médias ont montré le domicile de la jeune femme, où a eu lieu le crime : la Presse de la Manche
plusieurs fois sur le site actu.fr, France Bleu aussi, le 17 août 2023, le Figaro
, et TF1 à l'antenne mais aussi sur son compte TikTok le 15 août 2023.
Or, les victimes d'infractions sexuelles ont droit à l'anonymat. Et permettre l'identification d'une victime de crime sexuel est un délit au regard du droit de la presse. C'est le fameux article 39 quinquies de la
Le cas où les victimes souhaitent parler rend le travail journalistique tout à fait différent. Comme le cas de cette femme victime de son compagnon, dont Libération
relate les sévices subis, non sans un avertissement préliminaire d'ailleurs, qui aurait pu être une précaution prise par Le Figaro et tous les autres dès le mois d'août 2023. C'est le manque de consentement à la publicité de la victime qui avait choqué la fille de Gisèle Pélicot dans un article du Monde
annonçant le procès de son père, alors que les identités de celui-ci et de sa victime n'étaient pas encore publiques, et la question du huis clos de l'audience pas encore levée.
Le courage inouï d'une Gisèle Pélicot, qui l'a amenée à accepter finalement que le procès de ses bourreaux soit public, et que le détail des sévices subis le soit aussi, par conséquent, ne modifie en rien les droits des parties civiles au huis clos, et donc à la retenue côté médiatique.
Le voyeurisme en question
À l'occasion de ce moment historique pour la compréhension de la culture du viol, de nombreux médias ont expliqué cette difficulté, pour les professionnels de l'information, à cerner jusqu'où les détails, les qualificatifs précis, voire les images, sont utiles pour l'information du public, et à partir de quand ils sont inutiles et viennent abîmer la dignité ou la vie privée des personnes dont on parle, ou encore favoriser des préjugés ou des amalgames. "Si ça n'apporte rien, il ne faut pas le faire",
estime Aurélien Martini, vice-procureur à Melun, au micro de France Info. Ce que recommande aussi le Conseil de déontologie journalistique et de médiation pour le traitement de points délicats dans les faits divers : "
Il est nécessaire de questionner la pertinence, pour l'information du public, de détails racoleurs, macabres, sordides ou scabreux. [...] Les mots, les images doivent dire quelque chose qui ne soit pas gratuit, qui ne réponde pas simplement à la satisfaction de la pulsion qui pousse chacun à regarder la mort ou à lire l'horreur."
Malgré les 18 mois de réflexion possible après les faits de Cherbourg, beaucoup de journalistes s'en contrefichent, visiblement. Jusqu'au bout. Jusqu'au moment où ils apprennent le recours en appel de l'accusé. C'est, encore et encore, l'occasion pour plusieurs médias de répéter les détails. Même quand l'appel est annoncé en deux brefs paragraphes, comme sur le site de la Manche libre
le 24 mars, il y a encore la place pour citer l'outil des tortures. On peut faire autrement. Ainsi, la Presse de la Manche
du même jour se contente de rappeler "l'extrême gravité des blessures infligées".
Avec une retenue inversement proportionnelle à l'indécence de son article du 13 mars, quand elle avait battu des records de voyeurisme, décrivant les gestes mêmes des tortures infligées.
On pourra prétendre "qu'il faut bien raconter", pour que le lecteur "puisse se faire une idée". Mais de quoi exactement? De la capacité humaine à faire souffrir ? Quand le moindre écolier de CM2 en sait déjà beaucoup via ses cours d'histoire ? Alors pourquoi, vraiment
, aurait-on besoin d'avoir tous les détails des gestes, des accessoires utilisés pour faire mal ? Sinon pour s'imaginer la scène ? Mettre des images, pour voir. "Voir", comme voyeurisme, c'est-à-dire, une "curiosité malsaine"
, ou encore, une "tendance à se repaître de la souffrance et des malheurs d'autrui"
, comme définit Le Larousse
.
Pourquoi est-ce dans les cas de viols particulièrement qu'on a le détail des blessures infligées dès le démarrage de l'instruction ? Irrespect des victimes ? Ou irrespect séculaire des femmes et de leurs corps ?