T18, la nouvelle chaîne qui ne sert à rien (sauf peut-être à dézinguer Mélenchon)

Sherlock Com' - - Médias traditionnels - Plateau télé - 29 commentaires

"Une chaîne de qualité qui fait le pari de l'intelligence", ça change, non ? Lancée en juin 2025, T18 est l'une des deux nouvelles chaînes qui a remplacé C8 et NRJ12, non reconduites par l'Arcom. Pour récupérer une fréquence de la TNT, le milliardaire Kretinsky et ses amis ont promis de mettre le paquet sur le documentaire (3000 heures par an) et les magazines d'information (1000 heures). Un projet notamment préféré à celui porté par "Le Média" dont l'intérêt pour le public et le gage du pluralisme ont été jugés plus limités (en clair, trop à gauche). C'est important le pluralisme et l'intelligence, alors on a voulu vérifier en regardant les programmes de T18. Atterrant.

Faire mieux que la téléréalité de NRJ12 et les émissions de Hanouna sur C8 ne représentait pas un défi particulièrement relevé.

Oui, fini La revanche des ex sur feu NRJ12. Les nouvelles chaînes, sélectionnées par l'Arcom, sont censées miser sur la qualité. A l'image de T18, la nouvelle chaîne de la TNT lancée par le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky. Six mois avant sa mise à l'antenne, Denis Olivennes (président de CMI France qui chapeaute les médias du milliardaire tchèque) et Christophe Baldelli (président de la nouvelle chaîne) ont multiplié les promesses, évoquant une "offre éditoriale exigeante, ambitieuse et raisonnablement divertissante". "Il n'est pas question de faire de la trash TV, ni de programmes qui tirent vers le bas", précisait Baldelli. T18 se veut"une chaîne de qualité qui fait le pari de l'intelligence du téléspectateur", "une chaîne sur laquelle nous apprenons des choses, sur laquelle nous pouvons réfléchir". Le slogan ? "La télé qui s'amuse à réfléchir".

Pour convaincre l'Arcom, les dirigeants de T18 ont donc pris des engagements forts, que l'on retrouve dans la convention signée en décembre 2024. Chaque année, T18 doit diffuser "au moins 3 000 heures de documentaires" sur des thématiques très variées : "sujets de société, d'histoire, de géopolitique, de culture, de sciences, de découverte, avec une attention particulière portée à l'Europe". L'autre pilier de la chaîne, ce sont les "magazines d'information, sociétaux ou d'intérêt général" (1000 heures par an), la diffusion à un rythme hebdomadaire d'une "émission culturelle et littéraire", mais aussi des "films d'art et d'essai" des "captations ou recréations de spectacles vivants".

Bref, on est sur du qualitatif, comme en témoigne l'annexe 2 de la convention, page 28 (oui, on avoue, on aime bien éplucher les conventions de l'Arcom à nos heures perdues). Cette fameuse annexe 2 comprend une grille indicative des programmes. Le jeudi par exemple, à partir de 7h, la matinée est consacrée à la diffusion de documentaires sur la "science", la "société", la "culture". S'ensuivent des émissions "santé/beauté", "gastronomie", etc. Sauf que ça, c'est sur le papier. A l'écran, on n'a pas vu la même chose. 

Une matinale mortelle

Ce jeudi 13 mars par exemple, dès 6h du matin, ce n'est pas de la "science" ou de la "culture" comme c'était indiqué sur le programme indicatif, mais plutôt du fait divers avec "passion mortelle à l'hôtel", "voyages de noces fatal", "rencontre mortelle sur internet". Ça change des matinales classiques...

Tous les jours sur T18, de 6h à 14h, les téléspectateurs peuvent ainsi s'enchaîner sept numéros de l'émission Indices.  La chance.  

Un programme de qualité et surtout de bon goût, où vous pouvez deviner les grandes lignes de l'affaire criminelle dans le pré-générique…

Bienvenue dans l'épisode...

Pas génial, mais le principal problème est ailleurs : Indices est un programme aussi frais que les cadavres qui se trouvent sur la table d'autopsie. Cette émission a  été diffusée entre 2015 et 2021, d'abord sur Numéro 23 (chaîne qui a disparu), puis sur RMC Découverte, puis RTL9. Un vieux programme donc.

La chaîne des "rediffusions inédites"

Après l'enchaînement de cadavres ce jeudi 13 mars, place au programme culinaire : à 14h, T18 propose Les carnets de Julie présentée par Julie Andrieu. Au menu du jour : couscous, avec une recette menée par le chef Thierry Marx.

Un couscous qui a eu bien le temps de mijoter, puisque le numéro avec Marx a été diffusé pour la première fois en 2016 sur France 3. T18 a en effet acheté tout le catalogue de cette émission diffusée sur le service public entre 2012 et 2025. Un catalogue sans doute bon marché, puisque l'autre nouvelle chaîne de la TNT, Novo19 (groupe SIPA Ouest-France), a aussi acquis une déclinaison du programme Les carnets de Julie, grand format. Le 28 décembre dernier, les deux chaînes l'avaient même programmé à la même heure, en prime time.

Bref, encore de la rediff. T18 a même inventé un nouveau concept : la "rediffusion inédite". Dès les premiers jours de la chaîne, en juin 2025, des téléspectateurs ont remarqué que certains programmes présentés comme "inédits" étaient en réalité des rediffusions de programmes diffusés dix ans plus tôt.  Face au tollé, Baldelli avait dû monter au créneau en précisant que tout était légal : "Tout programme qui a été diffusé uniquement dans un univers payant est considéré comme inédit lorsqu'il est proposé pour la première fois en clair. (...) Cela peut choquer ou surprendre car ces programmes n'ont jamais été en clair depuis dix ans mais juridiquement, ils sont bien considérés comme inédits et conformes à notre convention avec l'Arcom." Nous voilà rassurés.

Le retour du Ruquier du samedi soir

En réalité, les nouveaux programmes se comptent sur les doigts de la main et sont plus ou moins des reprises d'émissions diffusées sur d'autres chaînes, comme M comme maison, qui est le sosie de La Maison France 5, diffusée pendant vingt ans sur le service public. Parmi ces nouveaux programmes déjà vus, il y a Chez Ruquier, diffusé le samedi soir.

Chez Ruquier est une copie de son émission On n'est pas couché, diffusée sur France 2 pendant quinze ans, mais en version nettement allégée : sans les moyens techniques, sans les chroniqueurs et sans responsables politiques. Mais la mécanique est la même. Par exemple, comme sur France 2, Ruquier commence son émission par les invités qu'il ne recevra pas ce soir.

Côté invité, il mise sur  des petits jeunes comme Francis Huster et Michel Boujenah. Ou encore Michel Cymès, dont l'ancienne émission, Les pouvoirs extraordinaires du corps humain, autrefois diffusée sur France Télévisions, est désormais en rediffusion sur T18 (décidément).

Bref, rien n'a changé. Ruquier a d'ailleurs les mêmes travers que lorsqu'il était sur France 2. L'animateur Ruquier continue de faire la promo des artistes propulsés par le producteur Ruquier. C'est le cas par exemple de l'imitateur Michael Grégorio reçu le 7 février 2026 sur T18.

Le retour d'Arrêt sur images (ou presque)

Une bonne nouvelle tout de même dans cette grille consternante : le dimanche midi, sur le même créneau qu'Arrêt sur images version France 5, T18 propose une nouvelle émission consacrée aux médias. Présenté par l'animatrice Virginie Guilhaume, Puremedias l'hebdo est un programme qui veut "décrypter ce monde des médias en pleine révolution".

Concentration des médias ? Dérive droitière de toutes les chaînes d'info ? Guerre culturelle de Bolloré et consorts ? Mais non voyons ! Il est plutôt question de cuisson à l'étouffée ou en papillote dans le dernier numéro, diffusé le 7 mars. Vu le contexte géopolitique et médiatique, il était en effet urgent d'inviter le chroniqueur culinaire de TF1 Laurent Mariotte pour retracer toute sa carrière.

Vient le moment de la rubrique "Arrêt sur images" (on le prend comme un hommage) : l'invité doit commenter des captures d'écran qui résument les moments clés de son parcours. 

Mince, Laurent Mariotte a bossé sur Europe 1. "Vous avez quitté la station en 2025, est-ce que vous étiez en désaccord avec la ligne éditoriale ?", ose lui demander Virginie Guilhaume. S'ensuit un dialogue de sourd où visiblement il ne faut pas prononcer le nom de Bolloré. "La ligne éditoriale a beaucoup évolué comme vous avez pu le remarquer effectivement. C'était encore une radio généraliste quand j'y étais", glisse Mariotte. C'est-à-dire ? "Bah c'est une radio comme CNews, dans la continuité, ce sont des choix, mais il y a moins de programmes généralistes."

A aucun moment le nom de Bolloré n'est prononcé, la fin de l'échange est lunaire : "Vous dites, pas généraliste, pourquoi ? Parce qu'ils ne faisaient plus de cuisine ? Parce que quoi ? Je ne comprends pas le côté « pas généraliste »", insiste l'animatrice sans mettre véritablement les pieds dans le plat. "Europe 1 devient une radio de plus en plus d'actu et d'info quand même, regardez les programmes." Fin de l'échange. 

"Pour tout dire", un C dans l'air "pluraliste" ?

Dernière "innovation" de la chaîne : 1h30 de débat sur l'actualité, tous les jours, à 22h30. C'est présenté par l'ancien journaliste de L'Obs et de BFMTV, Matthieu Croissandeau. Si on y croise des invités qu'on ne voit pas ailleurs, on retrouve aussi des spécialistes de l'exercice comme Carl Meeus, rédacteur en chef du Figaro Magazine.

Un pilier de C dans l'air, des émissions de Calvi et de Pujadas depuis une bonne quinzaine d'années.

On croise aussi Pascal Perrineau...

Lui, on le voit tous les jours, partout, tout le temps, sur BFMTV, CNews, Franceinfo, LCI, France 5, RMC, France inter, Europe 1, RTL, Radio Classique. A part peut-être Gulli, il est vraiment passé partout.

Pour tout dire, c'est donc une sorte de C Dans l'air. Ce qui en soi est presque une innovation puisque ça nous change de l'hystérie habituelle des chaînes d'info sur l'insécurité et l'immigration. Cette semaine, on s'est surpris à suivre un débat sur l'immigration, sans référence au "grand remplacement", ni à "l'invasion" de musulmans sous OQTF. Ça nous change de CNews.

En cela, T18 se distingue des émissions de feu C8 où l'extrême droite était invitée quasiment tous les jours. C'était d'ailleurs une exigence de l'Arcom. Dans son communiqué annonçant les projets retenus, l'autorité de régulation assurait avoir sélectionné les dossiers "en appréciant notamment l'intérêt de chaque projet pour le public au regard de l'impératif prioritaire de pluralisme des courants d'expression socio-culturels."  C'est au nom de cet "impératif prioritaire de pluralisme" que le projet porté par Le Media TV avait par exemple été recalé.  Oui, c'est important le pluralisme, mais faut pas que ça penche trop à gauche sur les chaînes de la TNT.

Sauf qu'en matière de pluralisme, il y a tout de même un petit problème avec T18. Car sous des apparences de débat équilibré, on retrouve les mêmes biais sur les thématiques économiques (Ah, la dette...) ou sur le traitement, au hasard, de la France Insoumise. Prenons l'émission du 28 février avec un débat intitulé "Mélenchon, la politique de la terre brûlée ?"

Dix jours après la mort du néonazi Quentin Deranque, le débat porte sur LFI, Mélenchon et la Jeune garde. Autour de la table, tous les invités étrillent Mélenchon. A commencer par un éditorialiste pas comme les autres, Denis Olivennes, le président de CMI France lui-même.

Eh oui, sur T18, le super patron donne son avis sur l'actualité. Un avis très tranché s'agissant de Mélenchon : "Il y a vraiment une nature léniniste dans sa façon de faire la politique, et il est bon qu'on en soit éclairé parce que si d'aventure il arrivait au pouvoir, ça aurait des incidences gravissimes. (...) Le culte du chef, l'absence d'élection au sein de son parti, la purge des opposants, la contestation très forte des contre-pouvoirs démocratiques, les médias, les juges (...), tout ça, ça compose les éléments d'un projet anti-démocratique. Le point le plus visible de ce projet, c'est la violence. (...) La violence fait partie de son projet, elle était d'abord verbale et elle a fini par s'exprimer dans la rue parce que c'était la conclusion logique de ce vers quoi il était engagé." Personne, sur le plateau, n'a rien trouvé à redire à la démonstration du patron. C'est sans doute ça l'impératif prioritaire de pluralisme, cher à l'Arcom.

En choisissant le projet de Daniel Kretinsky, l'autorité de régulation a donc offert à un nouveau milliardaire la possibilité d'étoffer un empire médiatique déjà conséquent : Elle, Franc-Tireur, Marianne, Loopsider… mais aussi Editis, deuxième groupe d'édition français, et dans une certaine mesure Libération, qu'il ne possède pas mais maintient sous perfusion (59 millions d'euros de prêts en un peu plus de trois ans). Et maintenant T18. Un outil d'influence de plus, acquis à bas coût : à part une émission d'actualité à 22h30 recyclant les mêmes éditorialistes omniprésents, le reste est essentiellement un replay de la vieille télé d'il y a dix ou quinze ans. Un véritable scandale, car rappelons-le, une fréquence de la TNT est un bien public, attribué gratuitement pour une durée de dix ans pour une première attribution. Pour le pluralisme, rendez-vous en 2035.

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