Immigration : nouvelle invasion sur les chaînes d'info

Sherlock Com' - - Médias traditionnels - Plateau télé - 30 commentaires

Janvier revient avec ses rituels immuables : la galette, la fève… et la panique médiatique autour de l’immigration. Ce mercredi 28 janvier, les chaînes d'info ont déployé tout leur savoir-faire pour imposer leur récit sur ce "suicide français" que représente la hausse du nombre de titres de séjour en 2025, annoncée par le ministère de l'Intérieur : bandeaux orientés, images d'illustration caricaturales, plateaux déséquilibrés, propos racistes, on a tout eu. On a même eu le droit à du mime. Un an tout pile après les déclarations de Bayrou sur la "submersion migratoire", les chaînes d'info ont visiblement voulu fêter ça. Alors nous aussi, on y retourne.

Oh la flemme.

Comme nous, il n'en peut plus de ce sujet Pascal…

Oui, mais Bolloré le paye pour ça. Alors pour le chauffer un peu, ce mercredi 28 janvier, la production lui a mis sous le nez la Une de Libération qui présente l'immigration sous un jour positif alors que les chiffres sont en hausse (+11,5 % de nouveaux titres de séjour en 2025 par rapport à l'année précédente).

Effet immédiat : "C'est ingérable, c'est hors de contrôle, c'est foutu, enrage Pascal Praud. Sur l'immigration, c'est fichu. Et ça va être des vagues, des vagues, des vagues". Une submersion mimée à l'antenne…

Si ça le met dans cet état, c'est parce que "Tout découle de ça. Certains ne veulent pas le voir mais l'immigration massive est le sujet numéro 1 de la société française. Pourquoi ? Parce qu'elle a changé complètement la France. C'est aussi simple que ça. (…) Il y a deux choses qui ont changé depuis 1945, fondamentalement, la déchristianisation et l'immigration massive. Ce n'est plus la même France. (...) Quid de nos mœurs, quid de nos traditions, quid de nos habitudes, quid de notre vie, quid de l'art d'être Français." On devrait lui filer le portable de Stéphane Bern.

Eric Naulleau, jadis de gauche, abonde dans son sens : "Le débat est existentiel et civilisationnel. Les êtres ne sont pas interchangeables. (...) Ce n'est pas vrai qu'on peut remplacer les Français de naissance - je parle de la chute de la natalité - par des êtres venus de l'autre bout du monde et penser que la France va rester la France. C'est ça le véritable débat."

Oui, ce mercredi 28 janvier, c'est jour de fête sur CNews, avec cette journée continue sur l'immigration. Un an, jour pour jour, après la "submersion migratoire" de Bayrou.

Et c'est jour de fête pour tout le monde, les éditorialistes mais aussi les documentalistes de Bolloré qui ont mis le paquet sur les images d'illustration. L'immigration ? Ce sont des files d'attente, des tentes sous les ponts, des douaniers qui attendent avec des flingues…

Bref, on s'éclate sur CNews et on dézingue tout ce qui ressemble à un étranger. Même quand il s'agit d'accueillir des étudiants. C'est vrai ça, la France en accueille beaucoup mais le problème, c'est que ce n'est pas vraiment le haut du panier. "Les étudiants étrangers, notamment les Marocains, les Algériens (...) la plupart ne vont pas au bout de leurs études, ils ne deviennent pas prix Nobel de mathématiques", déplore Alexandre Devecchio, rédacteur en chef au Figaro.

"En ce qui concerne l'Algérie, par exemple, on a vu que ça avait augmenté (...) mais le rayonnement de la France en Algérie, pour l'instant, ça ne nous éblouit pas les yeux", renchérit Thomas Bonnet, journaliste CNews.

Oui, le problème, c'est qu'on n'accueille que des nuls, comme l'explique Joachim Le Floch-Imad, "essayiste enseignant" : "On accueille l'immigration la plus extra-européenne de toute l'Europe, trois fois plus africaine en moyenne, l'immigration la plus précaire (...) et au niveau éducatif, c'est l'immigration qui est la moins diplômée, avec 35 % des immigrés qui ont un niveau brevet du collège ou qui sont carrément sans diplôme."

Au milieu de ces plateaux épouvantables, un ancien journaliste de l'Humanité, Frédéric Durand, s'est visiblement trompé d'adresse.

C'est le seul qui va apporter un semblant de contradiction sous le feu nourri de tous les autres. Quand il ose émettre l'idée que les Français "sont d'accord avec le fait qu'on accueille des gens qui sont en danger dans leur pays", l'éditorialiste de la chaîne, Yoann Usaï, bondit : "Les Afghans sont pour partie en danger dans leur pays, les Gazaouis sont pour partie en danger dans leur pays. Mais les Français ne veulent pas accueillir d'Afghans et de Gazaouis". C'est vrai ça, il ne manquerait plus qu'on accueille des Gazaouis. Pour Usaï, tous ces chiffres reflètent un "suicide français".

Face à l'insistance de Frédéric Durand à rappeler la nécessité d'accueillir des réfugiés, la journaliste Nelly Daynac, censée juste animer le débat, se lâche : "Oui mais à ce moment-là, ça fait du monde ! Donc ça veut dire accueillir tout le monde, parce qu'il y en a beaucoup de réfugiés politiques !". "Moi je comprends très bien qu'aujourd'hui quand vous vivez sous le régime des Mollahs en Iran…" rétorque Durand, aussitôt coupée par Daynac qui va donner le chiffre de la population totale de l'Iran : "Oui mais alors là, 90 millions de réfugiés ? À un moment donné, où vous placez la jauge ?"

Ils sont forts en mime sur CNews. "Moi j'ai pas envie d'accueillir des millions d'Afghans dans mon pays", reprend Yoann Usaï. Des millions ? Durand rappelle que s'agissant des Afghans, on parle de 79 000 réfugiés, pas de millions. "Ça va venir", conclut Usaï.

Immigration, délinquance et guerre civile sur BFMTV

Ça fait bien longtemps qu'il n'y a plus d'informations sur "la première chaîne d'info de France". Mais la chaîne de Bolloré a fait tâche d'huile. Au même moment, sur BFMTV, ce n'est pas vraiment mieux…

Ça hurle moins, on n'entend pas de propos racistes, mais les formats sont tout aussi biaisés. Dès 7 h 55, l'éditorialiste BFMTV - Figaro, Arthur Berdah, se réjouit que sur l'immigration, "les propositions fusent déjà en vue de la prochaine présidentielle avec un relatif consensus désormais sur le triptyque, moratoire, quota, référendum, consensus qui va des nationalistes lepénistes, ça on le savait déjà, jusqu'aux centristes macronistes et ça c'est la nouveauté. Mieux vaut tard que jamais."

A 9 h, Apolline de Malherbe anime un débat pseudo-contradictoire entre Didier Leschi, directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (qui se définit lui-même comme de gauche) et Nicolas Pouvreau-Monti, directeur de l'Observatoire de l'immigration et de la démographie. Pouvreau-Monti ? Vous l'avez déjà croisé sur ASI.

Cet "expert" adore aligner les chiffres et statistiques alarmistes. Son observatoire n'est ni un institut de recherche reconnu, ni un organisme scientifique, mais un think tank au positionnement clairement anti-immigration. Ses données, souvent issues de sources officielles, sont jugées exactes mais systématiquement sorties de leur contexte, ce qui produit un discours anxiogène. 

Et si le débat est si biaisé, c'est parce que lorsque Didier Leschi, l'alibi de gauche, prend la parole, il est très bien entouré par des bandeaux qui vont tous dans le même sens : "Jamais eu autant d'immigrés", "Les migrants détournent-ils le droit d'asile ?", "Droit d'asile : 90 % des migrants restent après un refus", "49 % des délinquants sont des étrangers"De magnifiques bandeaux avec des chiffres montrant une hausse exponentielle du nombre d'étrangers en France. Rendez-vous compte : +30 %, +51.5 % et même +306 %.

Ça va, vous tenez bon ? Pas trop démoralisé ? Allez, on continue la chronique en musique grâce à BFMTV. Du Sardou avec "Le Temps des colonies" ? Non… Houellebecq. Il sort un album.

Mais pourquoi Houellebecq. On le comprend une minute après : il a accordé une interview exclusive à BFMTV. Et devinez ce que la chaîne en a retenu ? C'est écrit sur le bandeau…

Sur le plateau, Laurent Neumann, un brin gêné, prend ses distances : "Je pense qu'il manie un certain nombre de concepts, comme il avait manié le concept de soumission. Ce sont des concepts extrêmement forts, qui dépassent et de très très loin ce que l'on vit en France."

La réplique d'Apolline de Malherbe, c'est cadeau : "Est-ce que c'est pas le rôle d'un écrivain justement, de ne pas minimiser, au contraire peut-être même, d'accentuer par un récit..."

Ah, et on oubliait. Au milieu de ces chiffres, Apolline de Malherbe a eu la bonne idée d'évoquer l'histoire d'un étranger sous OQTF, censé quitter le territoire mais souhaitant tout de même se marier en France. Une bien belle histoire qui n'a rien à voir avec les chiffres sur l'immigration, mais on se comprend. 

Bref, on n'est pas sur CNews, mais BFMTV a quand même bien progressé. Et si la chaîne maintient les apparences d'un débat contradictoire dans ses tranches horaires, ce n'est que de l'apparence.

Un dernier exemple pour la route ? Prenez Marc Fauvelle, le transfuge de France Inter qui a facilement digéré la ligne éditoriale de son nouvel employeur.

Qui a-t-il invité ce soir-là pour débattre de l'immigration ? Laurent Jacobelli, député RN de Moselle et porte-parole du Rassemblement national et Vanessa Edberg, avocate en droit des étrangers. Mais pas que, il y a un troisième intervenant, Guillaume Tabard, rédacteur en chef au Figaro. C'est du deux contre un, et comme il fallait s'y attendre, ils ont eu deux fois plus la parole que l'avocate en droit des étrangers.

D'ailleurs, Fauvelle, sur ce sujet, il est un peu perdu, il ne sait plus où se situent les uns et les autres : "Est-ce que ça va être le sujet, je ne sais même pas si on peut dire clivant, parce que je ne sais pas où mettre la barrière aujourd'hui entre la droite et la gauche... Est-ce que l'immigration et l'identité française vont être le sujet de la présidentielle ?" Réponse de Tabard : bah oui !

Sur LCI aussi, les chiffres de l'immigration ont alimenté l'antenne. Le propos est à peine plus nuancé. Christophe Barbier évoque non pas la hausse du nombre de titres de séjour mais "les chiffres explosifs de l'immigration".

Ruth Elkrief s'inquiète de la "déconnexion terrible entre les élites politiques qui parlent, qui font des constats (...) et les Français qui se disent : « non mais ça va pas, là il y a des problèmes ». Là il y a des quartiers où il y a un regroupement trop important d'immigrés qui fait qu'ils ne vivent pas bien, qui fait que l'environnement ne va pas. En revanche, à d'autres endroits, ils sont intégrés, ils vivent très bien et c'est parfait. Mais il y a une déconnexion entre les politiques et le sentiment des français et ça c'est fatal".

Et quand bien même la chaîne invite des éditorialistes qui ne tiennent pas de discours anti-immigrés (Isabelle Saporta et Renaud Pila), Eric Brunet veille pour recentrer le débat. La nécessité de recourir à l'immigration pour couvrir les besoins de main d'œuvre dans certains secteurs ? Ça le rend fou Brunet : "Non mais attendez, vous partez du principe que plus jamais en France des gens qui disposent de papiers français, du passeport français, n'accepteront de faire des métiers. Mais vous vous trompez, il y a des ouvriers dans le bâtiment qui sont français, enfin j'hallucine quand je dis ça. Il y a des serveurs de restaurants qui sont français".

"Je ne vois pas comment on va contraindre 3 millions de chômeurs à aller prendre des boulots dont ils ne veulent pas", glisse le chroniqueur éco Pascal Perri. "Avec peut-être une indemnisation du chômage moins élevée, peut-être moins d'aide sociale", lâche Brunet.

Ah bah oui tiens, et si pour limiter l'immigration, on cassait un peu plus la protection sociale ? Si CNews finit par se séparer de Morandini, on a un nom à leur suggérer.

En 2024, dans une précédente chronique, on avait cité Diane Bolet, une enseignante-chercheuse, spécialisée dans la sociologie électorale qui expliquait qu'en Australie, l'essor des tabloïds d'extrême droite liés à Rupert Murdoch avait contribué à une droitisation générale du champ médiatique. Au point que trente ans plus tard, aucun média ni parti politique, y compris à gauche, ne traitait l'immigration autrement que comme un problème. Selon elle, "en France, on n'en est qu'à la genèse de ce processus". A priori, on est quand même bien en avance sur les temps de passage. Cocorico.

Lire sur arretsurimages.net.