"Opération patrimoine" : Bern veut "sauver" la France, mais de quoi ?
Sherlock Com' - - Médias traditionnels - Plateau télé - 28 commentairesFallait forcément que ça tombe sur nous : la mission, si toutefois on l'acceptait, regarder un programme de Stéphane Bern. Super. Mercredi 14 janvier, France 3 diffusait une émission inédite intitulée "Opération Patrimoine, sauvons nos fêtes traditionnelles". Fini les vieilles pierres et les châteaux en ruine, l'agent Bern veut désormais "sauver" la bourrée, les fanfares, les Bigoudènes, le chant corse, la "fête" du riz, les "bals trads". Mais les "sauver" de quoi au juste, puisque ces fêtes et ces danses folkloriques reviennent à la mode ? On a un peu peur de la réponse…
Disons le tout de suite, regarder une émission sur les fêtes folkloriques, ce n'était pas en haut de nos priorités pour démarrer l'année.
1h40 d'émission avec Stéphane Bern, avouez que ça donne envie...
1h40 pendant lesquelles Stéphane Bern va tout essayer (cornemuse, grosse caisse, danse traditionnelle...).
Bref, vous avez compris.
Une émission sur les fêtes et les danses folkloriques en 2026 ? Afin de "d
époussiérer
"
ce type de programme, la chaîne a imaginé une mise en scène hollywoodienne en s'inspirant explicitement de la saga "Mission impossible"
(wouah...). Par exemple, quand Bern se rend à une fête traditionnelle dans le Berry, c'est pas vraiment en touriste mais plutôt en mode agent secret…
Au bout de trente minutes, il est sur zone…
Reste à trouver l'entrée de ce festival. Une vraie galère.
Après les châteaux en ruine, la bourrée et les bigoudènes
Jusqu'à présent, l'animateur s'était contenté de restaurer le patrimoine matériel (les châteaux et les églises en ruine) en organisant par exemple un "loto du patrimoine", opération qui est surtout bien rentable pour la Française des Jeux.
Dans cette nouvelle émission de France 3, il ne veut plus sauver les pierres, mais les traditions. Grimé en Tom Cruise, l'agent Bern va partir en mission quasi-impossible pour "sauver nos fêtes traditionnelles".
Il doit notamment relancer une "fête du pain"
organisée dans un petit village situé dans l'arrière-pays niçois. Pour cela, il va rencontrer "ceux qui se battent pour sauvegarder nos fêtes traditionnelles et populaires"
, "découvrir de jeunes combattants qui revitalisent les costumes traditionnels"
et mettre en avant ces "défenseurs acharnés de notre patrimoine festif"
. Le vocabulaire est combatif, mais c'est Tom Cruise en même temps.
Pendant tout le programme, il va sillonner la France : fanfare dans le nord de la France, festival de Cornouailles à Quimper, fête du riz en Camargue, concert de chants polyphoniques en Corse, rien ne l'arrête.
Bref, une très belle immersion dans la France des territoires. Mais ne vous y trompez pas : il ne s'agit pas d'une simple balade, c'est bien une mission. Car toutes ces festivités sont très importantes. Les fanfares ? C'est "un bon moyen pour se réunir, construire quelque chose ensemble, jouer ensemble (...) c'est une œuvre sociale"
. Les danses ? C'est être "en connexion les uns avec les autres"
car "par la main ou par la regard, l'intérêt porté à l'autre est central, la danse devient un acte social et collectif"
. Porter un costume traditionnel ? "C'est ranimer la mémoire de nos ancêtres, faire battre le cœur du patrimoine et raconter la France dans toute sa diversité"
. Bref, "le patrimoine, ça réunit les gens"
.
Outre les séquences tournées dans différentes régions, le programme alterne avec des images d'archives...
Un programme télé plébiscité par la presse. Pour Les Dernières Nouvelles d'Alsace
, c'est un "programme vivant, mêlant découverte et images d'archives"
. De son côté, Le Parisien
estime que cette émission animée "par un présentateur en grande forme"
fait "du bien aux neurones"
. France inter a également bien aimé : "Stéphane Bern s'amuse et nous amuse, grâce à une mise en scène moderne"
. Et si Telerama
n'a pas vraiment conseillé le programme (un simple "T", synonyme de "bof"), la critique relève que la production a trouvé"des festivals réjouissants et des personnalités locales aux réels talents qui, au-delà du cabotinage bernesque, confèrent à l'émission une véritable sincérité"
.
Bern veut "sauver une part de nous-mêmes"
En réalité, derrière le folklore et les artifices du divertissement, le programme a un objectif bien précis, résumé en introduction par Stéphane Bern : "Notre identité ne réside pas seulement dans nos monuments, mais aussi dans ces moments de ferveur partagés qui font vibrer nos territoires. Sauver nos fêtes traditionnelles, c'est donc sauver une part de nous-mêmes".
Cette dimension identitaire, il l'a répétée à longueur d'interview dans la presse pour faire la promo de son émission : "À travers les traditions, la quête d'identité, les fêtes, la langue, les chants, la musique, c'est l'âme de leurs ancêtres
[que les gens] recherchent. Ces coutumes diverses et variées rassemblent toutes les générations autour d'un passé commun dans un même élan de ferveur"
, explique-t-il par exemple à Télé 7 jours
. A TV Magazine
, Bern avoue avoir "vécu ça comme un combat"
: "des villages ne veulent pas mourir, veulent garder leur tradition, leur histoire et leur vivre ensemble"
. Dans cette même interview, il insiste d'ailleurs sur le fait que cette émission est coproduite par Hugo Clément: "Il y a un côté «Sur le front». C'est un engagement, en fait"
. Traduction : Hugo Clément tente de "sauver la planète", Bern veut "sauver les fêtes", "les traditions" et à travers elles l'identité de la France.
Sauf qu'il y a un décalage entre l'objectif affiché ("sauver nos fêtes"
), le vocabulaire employé ("combats", "combattants", "ceux qui se battent", "défenseurs acharnés"
) et ce qu'on nous montre dans l'émission. Car loin d'être en voie de disparition, ces fêtes semblent mobiliser de plus en plus de jeunes. Bern s'en étonne presque à chaque étape quand ils croisent des adolescents. "Ce qui me frappe, c'est la jeunesse des participants"
reconnaît Bern en voix off.
A l'image, on a plutôt l'impression d'un renouveau. Dans les fêtes mises en avant par France 3, il n'y a d'ailleurs pas de problème de fréquentation. Le festival du "son continu"
observé par l'agent Bern dans le Berry ? C'est plus de 20 000 personnes en quatre jours. Le festival de Cornouailles à Quimper ? Il vient de fêter son centenaire et attire plus de 100 000 personnes en moyenne, chaque année.
Cette dynamique est d'ailleurs subventionnée par l'Etat. En 2021 par exemple, le gouvernement a lancé un "plan fanfare"
pour soutenir le développement de ces ensembles. Plus de trois millions d'euros de subventions ont été versées à 900 projets en région.
Bref, on a du mal à comprendre ce que le Tom Cruise de France 3 est censé faire. Que faut-il sauver au juste ? Et contre qui ? Si le programme ne le dit pas, il correspond bien à l'air du temps. Derrière la célébration des fêtes populaires et des traditions locales, l'émission de Bern véhicule une vision figée et idéalisée de la France : une France de carte postale, homogène, attachée à des racines supposées communes, comme si l'identité nationale pouvait se résumer à ce folklore.
Bien évidemment, le problème n'est pas le sujet mais le traitement de celui-ci : Bern ne veut pas "préserver" des manifestations culturelles, il veut les "sauver". Ce n'est pas un simple documentaire sur les fêtes populaires, le programme est anglé comme une "opération" de la dernière chance. Oui, cette émission colle parfaitement au narratif de l'époque et au repli identitaire. "Sauver nos fêtes traditionnelles, c'est sauver une part de nous-mêmes"
, dit Bern. Mais de quel "nous" parle-t-il ? Certainement pas de la France des grandes villes, de Paris, Marseille ou des quartiers populaires, absents de cette représentation. S'il assure que "porter un costume traditionnel, (...) c'est raconter la France dans toute sa diversité"
, il ne parle ici que de diversité régionale. À l'écran, la population apparaît peu diversifiée, comme si la France n'était pas un pays d'immigration. Cette représentation correspond davantage à un peuple fantasmé qu'à la réalité du pays.
Et sur 1h40, il faut être bien attentif pour voir passer des images d'archives de fêtes qui ne seraient pas en métropole…
Si nos amis de CNews sont en train de nous lire, on n'est pas en train de dire que c'est une émission de facho et que Bern est d'extrême droite. Mais se focaliser ainsi sur les fêtes populaires sous l'angle du "sauvetage", ce n'est pas neutre. La preuve ? En 2024, un label nommé "Les plus belles fêtes de France"
a été créé dans cet objectif. A l'origine de ce label, il y a une société baptisée "Studio 496" (le chiffre fait référence au baptême de Clovis). Et devinez qui est entré au capital de cette agence "spécialisée dans la conception et la production d'événements festifs"
? L'incontournable milliardaire d'extrême-droite, Pierre-Edouard Stérin. Quand L'Humanité
a révélé cette information en juillet 2025, des organisateurs ont renoncé au label et un homme a pris ses distances avec cette association: un certain Stéphane Bern, qui avait soutenu l'initiative sans savoir que Stérin était dans le coup.
Bref, "Mission patrimoine"
n'est pas une émission d'extrême droite mais si l'audiovisuel public peut s'inquiéter de l'arrivée au pouvoir du RN, on parie qu'on n'aura pas besoin de se mobiliser pour défendre les programmes de Bern.