Bolloré, Arnault, Niel : dernières nouvelles des milliardaires de la presse

Daniel Schneidermann - - Médias traditionnels - Financement des medias - Obsessions - 2 commentaires

Un des (nombreux) inconvénients de la mainmise de quelques milliardaires sur la presse française, c'est qu'elle oblige à une lecture exhaustive des quotidiens et hebdomadaires, quiconque souhaite une information complète sur l'actualité des groupes industriels de ces milliardaires. Pour tout journaliste travaillant aujourd'hui au sein d'un de ces médias, la vie de leurs actionnaires est un sujet vendeur...s'il s'agit du propriétaire d'un média concurrent.

Ainsi, depuis quelques semaines, Le Monde (propriété indirecte de Xavier Niel) lâche ses  coups, à propos de l'agente pro-Poutine Xenia Fedorova, multi-promue dans tous les médias du groupe Bolloré, de CNews au JDD. La terreur exercée par Fedorova contre tout contradicteur potentiel de sa propagande sur les plateaux de CNews, y a été racontée en détail. 

D'enquête en enquête, Le Monde multiplie même guillemets et circonlocutions pour faire comprendre aux lecteurs, sans franchir la sacro-sainte frontière de la vie privée, que la "protégée" Fedorova ne devrait pas son influence auprès du patron à la seule qualité de son éloquence (circonlocution que je reproduis ici). Non sans envoyer un coup de patte à la presse people, qui "s’est pour l’instant soigneusement tenue à l’écart de cette « affaire » politico-diplomatique – il est vrai que Voici appartient désormais à Prisma Media, une filiale de Vivendi." 

Très instructif sur cette sidérante instrumentation des médias Bolloré en faveur de la Russie, sujet incontestablement d'intérêt public, Le Monde l'est moins sur les dissensions au sein du groupe LVMH.  

Ces dissensions entre enfants du premier et du second lit du fondateur Bernard Arnault se sont par exemple manifestées à propos du projet de vente à Bolloré du quotidien Le Parisien, les deux camps, comme l'a rappelé Libération, s'opposant sur le sujet. Le projet n'a finalement pas abouti.

C'est de loin, que les enquêteurs du Monde, pourtant friands de ces sagas économico-people, suivent cette version française de la série SuccessionsLa dernière enquête du Monde sur le sujet remonte à 2021. Depuis lors, silence radio. Il faut ici rappeler que le propriétaire indirect du journal Xavier Niel est le compagnon et le père des enfants de Delphine Arnault, fille du premier mariage du fondateur de LVMH, situation qui complexifie incontestablement toute tentative de décryptage de la médiatisation de LVMH dans les médias du groupe.

Et pourtant, la succession inéluctable du fondateur, 77 ans, est actuellement le théâtre d'un affrontement familial d'une rare intensité entre Hélène Mercier-Arnault, seconde et actuelle épouse de Bernard, et le couple Xavier Niel-Delphine Arnault, la première (qui multiplie les interviews à propos de sa carrière de pianiste) accusant le second (officiellement muet) d'être à l'origine de la plus mince information défavorable concernant les héritiers du second lit, tous détenteurs de postes de responsabilité dans l'état-major du groupe. Au fil de deux enquêtes récentes, se découvre, sur fond d'échecs industriels des héritiers, une incroyable galerie de soupçons de malveillance d'un clan contre l'autre.

Dans une enquête de L'Obs(groupe Le Monde) publiée en avril dernier, et imperceptiblement plutôt défavorable à Hélène Mercier, on apprenait par exemple que cette dernière appelait Niel "Les ténèbres". Echantillon, qui donne l'ambiance : "Quand « la Lettre » – un média d’informations confidentielles– dresse le bilan de son fils Frédéric chez l’horloger Tag Heuer et son échec dans les montres connectées, pour elle, c’est l’œuvre de Niel. Quand BFM publie les mauvais chiffres du joaillier américain Tiffany, dont Alexandre Arnault était un des dirigeants, c’est encore Niel." 

Dans une nouvelle enquête de L'Expresspubliée ce 17 juin, on apprend que Hélène attribue même à la malveillance de Xavier la fuite d'un extrait de son interview à RTL du 23 février dernier, extrait pourtant censuré par la radio, où l'épouse de l'homme le plus riche du monde assurait que certains SDF avaient fait "un choix de vie" et "décidé de lâcher la société." Les communicants du groupe avaient dû ensuite sortir les rames, contre le tollé général suscité par l'aveuglement social et humain manifesté par cette déclaration.

Impossible de citer ici toutes les perles de cette enquête de L'Express (propriété de l'homme d'affaires Alain Weill, fondateur de BFM, et parfois présenté comme conseiller officieux de l'actuel actionnaire de BFM, Rodolphe Saadé), mais retenons le passage sans doute le plus savoureux, à  lire et relire pour se convaincre que ce paragraphe a bien été écrit : "Quand une journaliste d’une lettre confidentielle joint, fin mai, son fils Alexandre, directeur général adjoint de Moët Hennessy, pour lui demander s’il est vrai qu’il aurait voici quinze ans renversé en voiturette de golf la fille de Thierry Breton, au retour d’une soirée animée sur leur île Indigo, dans les Bahamas, elle analyse sur-le-champ qu’exhumer l’incident, soldé par une fracture du talon pour l’enfant Breton, ne vise qu’à nuire à Alexandre."

Les querelles de succession dans l'empire LVMH sont-elles moins "d'intérêt public", que la saga Bolloré-Fedorova ? On peut le soutenir. On peut aussi soutenir l'inverse. Reste que la liberté de ton et d'enquête d'un média sur son actionnaire, et sur ses annonceurs, est le principal critère d'appréciation de son indépendance.

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