Le Monde : avènement d’une dynastie Niel ? Par Julia Cagé et Benoît Huet

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L'économiste des médias et présidente de la société des lecteurs du Monde critique les nouveaux statuts du quotidien et son fonds de dotation, a priori favorables à une sanctuarisation du capital préservant l'indépendance du Monde, mais qui donnent à Xavier Niel le contrôle de la gouvernance. Nous publions ci-dessous le texte qu'elle a adressé au journal, co-signé avec l'avocat Benoît Huet. Le Monde n'a pas publié cette tribune.

Une page importante est en train de s’écrire dans la riche histoire du journal Le Monde. Créé en 1944 sous l'égide du journaliste résistant Hubert Beuve-Méry, le célèbre "quotidien du soir" était contrôlé depuis 2010 par une alliance de circonstance entre trois hommes d’affaires : Pierre Bergé, Xavier Niel et Matthieu Pigasse. 

Quatre ans après le décès de Pierre Bergé, le tribunal de commerce de Paris a acté en mai dernier que ses actions devaient être cédées à ses deux partenaires. Matthieu Pigasse s'est toutefois entre temps lui-même associé à parts égales avec l’industriel tchèque Daniel Kretinsky. Et surtout, Xavier Niel vient de transmettre toutes ses actions du Monde (ou plus exactement du groupe Le Monde - Le Monde, Télérama, La Vie, etc. – et de L'Obs) à un "fonds de dotation", dont les statuts ont été rendus publics le 3 août dernier. Fini donc le trio "Bergé-Niel-Pigasse", le principal actionnaire du Monde, avec environ 30% du capital, est désormais le "Fonds pour l’indépendance de la presse", créé cet été par Xavier Niel, avec la promesse d’offrir au journal "une indépendance capitalistique et financière renforcée"

Cette ambition n’est pas rien pour le groupe Le Monde qui, en termes d’indépendance, a su poser un certain nombre de jalons depuis 2010. Un "pôle d'indépendance", qui réunit notamment la rédaction et les lecteurs, possède ainsi 25% du journal ; la rédaction a obtenu un droit de véto sur la désignation du directeur du journal ; et le Pôle d’indépendance a également obtenu (au moment de l’entrée de Daniel Kretinsky au capital) un droit d'agrément qui lui donne la possibilité de se prononcer en cas de changement d’actionnaire majoritaire. Qu'en sera-t-il avec le fonds de dotation de Xavier Niel ? Entité juridique à mi-chemin entre l’association et la fondation, le fonds de dotation a fait son entrée en fanfare dans le secteur médiatique français avec Mediapart en 2019, Libération en 2020 et Le Monde aujourd’hui. 

Démarche financièrement désintéressée

Ces expériences ont montré qu'au-delà des mots, le principe de "fonds de dotation", pouvait recouvrir une multitude de réalités, selon ce que l’on choisissait d'inscrire ou de ne pas inscrire dans ses statuts. Ceux du Fonds pour l’indépendance de la presse comportent d'abord certains engagements qu'on ne peut que saluer. Xavier Niel s'est par exemple engagé à ne pas revendre ses participations dans le groupe Le Monde et dans L'Obs sans l’accord du Pôle d’indépendance. Cette sécurité n'est pas négligeable dans un paysage médiatique dans lequel les acquisitions se font régulièrement de manière hostile, sans que les rédactions ne soient consultées – on pense à I-Télé en 2016 ou encore à Europe 1 cette année. 

L'apport des titres de Xavier Niel au Fonds pour l’indépendance de la presse s'inscrit ensuite dans une démarche financièrement désintéressée, puisqu'il s’agit d’une donation, et que Xavier Niel a indiqué qu'il n'en retirerait pas d'avantage fiscal. Un point qui se doit d'être souligné, tant c’est loin d'être toujours le cas. Enfin, si Xavier Niel a pris la peine, le 28 juin 2021, de retirer discrètement 25 millions d’euros de la société apportée (NJJ Presse) avant d'effectuer la donation, il fait don au fonds de dotation d'un actif valorisé de plusieurs dizaines de millions d'euros, et renonce également à tout dividende.  

En même temps, en y regardant de plus près, on serait tenté de dire "quoi de plus normal ?" puisque le Fonds pour l'indépendance de la presse aurait pu s’appeler le "Fonds Xavier Niel". Statutairement, Xavier Niel est le fondateur unique de l’entité, sur laquelle il est assuré de conserver les pleins pouvoirs. Le président du Fonds est ainsi désigné exclusivement par le fondateur, qui peut en changer "à tout moment" (article 5 des statuts). On ne saurait être plus clair. Par ailleurs, le conseil d’administration est composé de six à douze membres, dont seulement deux (et potentiellement un seul à l'avenir) ne sont pas directement désignés par Xavier Niel. Certes, le Pôle d’indépendance du Monde a obtenu une voix, mais dans les faits, le contrôle de la gouvernance est entièrement entre les mains du seul fondateur. 

vous avez dit démocratie ?

Vous avez dit démocratie ? Cette construction est d'autant plus problématique qu'elle permet à Xavier Niel de donner le contrôle du Fonds de dotation à toute personne de son choix (y compris à un acteur extérieur), simplement en le nommant au conseil d'administration du fonds. Une brèche vient ainsi s'ouvrir dans le mécanisme d'agrément, qui avait été durement négocié par le Pôle d'indépendance du Monde en 2018, et qui permettait au journal de se prémunir contre l'entrée d’un actionnaire indésiré. Difficile de s'enthousiasmer quand on sait par ailleurs que l'influence que Xavier Niel en retire reste énorme, et que le gain recherché en termes d'image doit clairement peser dans la balance. L'opération a par ailleurs été présentée comme vertueuse car permettant de "sanctuariser" le capital des journaux possédés par le Fonds, et plus particulièrement d’empêcher que Le Monde et L'Obs ne puissent un jour être revendus. 

Certes, cette règle peut apparaître comme une protection. Mais elle revient également à geler pour les décennies à venir une part non négligeable du capital du groupeLe Monde entre les mains d'un homme… et de ses descendants, puisque l’article 14 des statuts stipule qu' "en cas de décès du Fondateur, les droits du Fondateur au titre des présents statuts se transmettront de plein droit à ses ayants droit". Une transmission aux héritiers assez inhabituelle dans un fonds de dotation, et qui semble construite pour quela propriété du Monde demeure ad vitam aeternam entre les mains d'une seule famille. L'avènement d’une dynastie Niel ? Le pari est le bon si l'on pense que, dans un monde où les milliardaires à la tête des médias sont souvent prompts à décrocher leur téléphone, Xavier Niel serait du côté des "gentils", c’est à dire de ceux qui laissent les rédactions faire leur travail. Les journalistes qui l'ont pratiqué tout au long de la dernière décennie confirment d'ailleurs qu'il n'a pas cherché à s'ingérer dans la ligne éditoriale de "ses" journaux, à la différence par exemple d'un Vincent Bolloré qui piétine allègrement la liberté d’informer. Certes. 

le cas Jules niel, 20 ans

Mais les hommes peuvent changer. Les pratiques de l'actionnaire à date ne garantissent ni sa bonne volonté dans quelques années, ni celles de ses héritiers dans quelques décennies. Est-il ainsi bien prudent de lier le destin du plus grand journal français à des ayants droit dont on ne connaît pas le rapport à l'indépendance des médias ? Le cas de Jules Niel, fils de Xavier, qui se retrouve du haut de ses vingt ans – avec quelle légitimé, si ce n'est celle du sang – propulsé au conseil d’administration du fonds de dotation, est emblématique de la difficulté posée par la transmission héréditaire du pouvoir dans un groupe de presse. 

À titre de comparaison – et puisque le quotidien britannique est souvent pris en exemple – le conseil d'administration du "trust" qui possède le Guardian (le Scott Trust Limited) compte trois représentants salariés et huit personnalités indépendantes sur douze membres. On n'y trouve qu'un membre de la famille Scott (à l’origine du trust) et surtout, ce sont les membres du conseil d'administration qui choisissent leurs remplaçants, et non pas le fondateur (c'est également le cas dans la structure mise en place récemment par Mediapart). Dès lors, la "sanctuarisation" du capital qui peut apparaître, lors d'une lecture trop rapide, comme une vertu de ce Fonds pour l’indépendance de la presse, peut de fait être interprétée comme une façon détournée de s'assurer que la propriété du Monde demeure entre les mains d’une seule famille. Autre écueil, rien n’interdit aujourd’hui dans les statuts du fonds qu'un acteur extérieur vienne demain le doter (via une donation par exemple) et obtienne, en échange, des représentants au conseil d’administration. En l'état actuel des statuts, cela relèverait de la seule volonté de Xavier Niel et de ses descendants. Une brèche vient ainsi de s'ouvrir dans le mécanisme d'agrément obtenu par le Pôle d’indépendance du Monde en 2018, et qui lui permettait de se prémunir contre l'entrée d'un actionnaire indésiré. 

Il est enfin prévu dans les statuts du fonds qu'en plus de ses participations dans le groupe Le Monde et dans L’Obs, Xavier Niel puisse y apporter ses autres journaux, tels que Nice-Matin, Var-Matin, France-Antilles, France-Guyane, La Provence ou encore Paris Turf. S'ils sont comme Le Monde et L'Obs apportés au Fonds, ces journaux ne se verront toutefois pas attribuer les mêmes droits. Certes, les statuts leur accordent une place de "censeur", mais cela ne leur donne pas voix au chapitre puisque, simples observateurs, ils ne disposeront d’aucun droit de vote. Ce qui implique qu'ils ne pourront rien faire si demain ils se retrouvent vendus par le Fonds, ce que rien n'empêche. Une perspective qui semble d’autant plus probable que Xavier Niel a discrètement anticipé, dans la documentation juridique, la revente de La Provenceet du groupe Nice-Matin. Le 24 mai 2021, Xavier Niel a ainsi décidé de donner à deux de ses proches des actions de ces journaux (via la société NJJ Presse Sud), en insérant un mécanisme incitatif selon lequel plus La Provence et Nice-Matin seront revendus vite (et cher), plus ces personnes empocheront une plus-value importante. Le mécanisme interroge d'autant plus qu'un de ses bénéficiaires est un certain Louis Dreyfus, par ailleurs président du directoire du groupe Le Monde. Un mélange des genres qui ne devrait pas ravir les rédactions concernées.

dreyfus : plus-value importante, si...

Cette faculté de revendre les "petits" journaux pour préserver l'indépendance des plus prestigieux devrait-elle inquiéter ? Si l'on pense à nouveau au Guardian, on ne peut s'empêcher de se rappeler que si le journal se porte bien aujourd'hui, c’est parce que d'autres titres ont été sacrifiés par le Scott Trust sur l'autel du quotidien britannique. Pour sauver le journal dans les années 2010, le Scott Trust s'est en effet défait non seulement du site de vente d'automobiles Auto Trader mais également de ses titres régionaux et de sa station de radio. Comment ne pas craindre que le même sort ne soit réservé demain à Nice-Matin, quand on connaît la valeur de son patrimoine immobilier ? L’avenir du Monde ne peut se jouer au prix de déserts médiatiques locaux. 

les médias, des biens pas comme les autres

Alors certains diront que chacun est libre de faire ce qu’il veut de son argent ; Xavier Niel aurait pu tout aussi bien ne rien faire, ou bien se défaire de ses actions et s'offrir un vol dans l’espace aux côtés de Jeff Bezos, par ailleurs propriétaire du Washington Post. Ils ne manqueront pas également de souligner que la démarche de Xavier Niel est philanthropique. Soit. Sauf qu'il nous semble nécessaire d'interroger le présupposé selon lequel chacun est libre de faire ce qu'il veut lorsqu'il s'agit de médias d’information. Car l'information étant un bien public indispensable au bon fonctionnement de nos démocraties, les médias ne sont pas des biens comme les autres. C’est d'ailleurs pourquoi ils bénéficient d’aides à la presse, c’est-à-dire d'un statut fiscal avantageux et d'un financement public conséquent, et sont encadrés par des régulations spécifiques – et de toute évidence aujourd’hui insuffisantes. 

Qu'aurait-il fallu faire ? Un fonds de dotation, pourquoi pas, mais avec une gouvernance donnant beaucoup plus de poids aux salariés et à des personnalités indépendantes, et ne mettant pas l'avenir des journaux concernés entre les mains d'une dynastie familiale. Les alternatives garantissant une gouvernance plus démocratique et davantage d'indépendance ne manquent d’ailleurs pas. Les statuts du "Fonds pour une presse libre" imaginés par les fondateurs de Mediapart diffèrent ainsi en de nombreux points de vue de ceux que l’on vient de détailler ici. On peut regarder également du côté de ce qui a été fait récemment par Arrêt sur images [Julia Cagé et Benoît Huet ont conseillé Arrêt sur images dans le cadre de sa transmission à l'équipe de salariés, ndlr].

Certains diront que cela n'est viable qu'avec des médias de petite taille mais l'argument ne tient pas, comme nous le rappelle le cas du Guardian. Aucun de ces modèles n'est parfait, et chacun peut encore être amélioré ; il reste qu'il y a beaucoup à apprendre de ces expériences. La leçon générale est claire : ce n'est pas le fonds de dotation qui fait l’indépendance, mais le degré de démocratisation de sa gouvernance, et sa capacité à survivre à ses fondateurs. Puisse ce débat sur l’indépendance des médias se développer sereinement à l’avenir, à l'intérieur du groupe Le Monde comme sur la place publique.

Julia Cagé, professeure d’économie à Sciences Po Paris, et Benoît Huet, avocat au barreau de Paris, ont co-écrit L’information est un bien public. Refonder la propriété des médias (Le Seuil, 2021). Julia Cagé est également présidente de la Société des lecteurs du Monde et à ce titre membre du Pôle d’indépendance. Les propos tenus dans cet article n’engagent nullement la SDL et le Pôle, et relèvent de la seule liberté d’expression de la chercheuse. 

Itinéraire d'un texte

Ce texte a été soumis par ses auteurs au Monde, pour publication, en début de semaine. Le Monde n'a jamais répondu, et sa direction n'a pas davantage retourné nos appels. Libération a donné un accord de principe pour publication, mais demandé que le texte soit sensiblement réduit, ce que les auteurs ont refusé. Au jour de la publication, les lecteurs du Monde n'ont donc pas connaissance des informations publiées ici. Précisons enfin qu'une partie de ces informations avaient été révélées par le journaliste de Mediapart Laurent Mauduit, le 23 août dernier. DS.


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