Du bon usage de Xenia Fedorova en avant-guerre

Daniel Schneidermann - - Intox & infaux - Déontologie - Obsessions - 46 commentaires

Dans un contexte d'avant-guerre, le cas Xenia Fedorova pose la question plus générale de la gestion des propagandes de guerre.

Pour ceux qui ne suivent pas, rappelons que l'ex-présidente et directrice de Russia Today France, devenue l'an dernier collaboratrice régulière de CNews, se trouve au centre d'une polémique depuis la révélation par Le Monde, le 26 mai dernier, qu'une ministre en exercice, Annie Genevard (agriculture) a participé à un déjeuner organisé par Vincent Bolloré en compagnie de Fedorova, parmi de nombreux autres convives.

Dans un pays en guerre, la propagande dominante est mécaniquement la propagande domestique, celle du pays en question. Elle se déploie partout, médias publics ou privés, presse écrite, radio, télé, d'autant plus efficace qu'elle est aussi invisible que l'air qu'on respire. Elle transite par cent visages familiers, elle prend l'aspect du bon sens, des affirmations présentées depuis toujours comme des évidences, elle désigne tout naturellement, par mille subterfuges de présentation, les bons et les méchants. Dans le cas de la France, on peut parler, depuis 1945, d'une propagande franco-européeo-atlantiste, avec selon les canaux et les périodes des dosages différents de ces trois composantes.

Pour les citoyens d'un pays donné, parvenir à se décoller de la propagande nationale est à mon sens d'intérêt général. Cela suppose d'avoir accès à la propagande de l'adversaire. Si les peuples français et allemands, avant 1914, avaient eu accès aux arguments de l'adversaire, s'ils n'avaient pas été assommés par le bourrage de crâne de leurs presses respectives, n'auraient-ils pas eu une chance d'échapper au massacre inutile de la Grande guerre ? Ce fut tout le sujet de notre série d'été de 2014, commémorant le centenaire du déclenchement de la grande guerre.

C'est pour cette raison, par exemple, que nous avons aussi créé ici en 2015 un dossier d'articles et d'émissions titré : Poutine et la Russie, épouvantails médiatiques. Pour faire entendre, notamment à propos du conflit russo-ukrainien, d'autres voix que les voix majoritaires pro-ukrainiennes et anti-Poutine, portées par nos médias nationaux.

Pour cette raison encore nous avons par exemple  reçu ici le chercheur spécialiste de l'économie russe Jacques Sapir à quatre reprises, entre 2008 et 2017. A une époque où la Russie et son président étaient démonisés par les médias français, il nous semblait important que puisse se faire entendre du public français la voix de ce grand pays. Mais sur notre plateau, Sapir a toujours été confronté à un contradicteur.

Pourquoi s'offusquer alors, comme un emballement médiatique ces jours-ci, que l'antenne de CNews, les colonnes du JDD, bref tout l'espace de l'empire Bolloré soit offert à l'ex-directrice de RT France, chaîne de l'Etat russe, interdite en Europe après l'invasion de l'Ukraine ? Après tout, cela dure depuis un an, comme nous l'avons déjà signalé à plusieurs reprises l'an dernier, ici ou. C'est que depuis 2015, tranchant brutalement les controverses historiques et géopolitiques, la Russie a envahi un pays européen souverain, entrainant l'Europe tout entière dans la logique de guerre. Par de multiples voix officieuses, par ses multiples ingérences multiformes, l'envahisseur a désigné l'Union Européenne comme son ennemie. Pour sa part, l'Europe a placé la Russie sous sanctions économiques. L'efficacité de ces sanctions, l'état du front, les avancées, les reculs, les territoires perdus ou reconquis, sont devenus des arguments quotidiens de la bataille de propagandes.

Naguère bannie de l'espace public, la propagande russe, outre ses ingérences, s'exprime par mille voix. A la fois dans l'Empire Bolloré, et sur les réseaux sociaux. Une propagande d'ailleurs étrangement anachronique : à l'époque de la guerre froide, et encore bien après, on soutenait l'URSS "socialiste" dans la mesure où l'on détestait les USA capitalistes. Ce soutien et cette détestation étaient correllés.  Que l'URSS plonge à son tour dans le libéralisme débridé depuis la fin de l'ère Gorbatchev, puis qu'arrive aux Etats-Unis un président vouant une apparente adoration au dictateur russe, autrement dit qu'un mot comme "atlantisme" n'ait désormais plus aucun sens, n'a manifestement pas encore suffi à éradiquer ce vieux réflexe.

Cela doit-il conduire la France à bannir toute propagande russe de ses médias institutionnels ? Non, aussi longtemps que l'état de guerre n'est pas formellement déclaré, et que la France ne "perd pas ses enfants", selon la forte parole récente du chef d'état major français. Mais si la France n'est pas en état de guerre, tout indique que le pouvoir se place en état explicite d'avant-guerre, comme en témoigne son projet (complexifié par les surenchères internes à la droite) d'accroître significativement le budget militaire.

En cette période d'avant-guerre, la puissance inédite des relais de la propagande russe rend d'autant plus nécessaire que cette propagande soit identifiée et nommée comme telle. SurCNews comme sur tous les médias Bolloré, Xenia Fedorova, qui relaie fidèlement la propagande du Kremlin, ne doit pas être simplement présentée comme "journaliste", sans que soit jamais rappelée sa qualité d'ex-dirigeante de Russia Today France.

Il est inacceptable qu'elle n'y soit jamais soumise à aucune contradiction. Pour lui avoir tenu tête dans un échange où elle n'a pas eu le dessus, un intervenant régulier de CNews, le général Bruno Clermont est venu s'ajouter à la liste des nouveaux bannis de l'Empire sans préavis, du jour au lendemain. Bref, Bolloré en a fait trop. Eût-il simplement introduit Fedorova dans un cercle pluraliste d'intervenants, n'eût-il pas fait pression jusque dans une prestigieuse librairie de l'Empire, L'écume des pages, pour le lancement du livre de sa protégée, cela pouvait passer.

Autour de l'eurodéputée macroniste Nathalie Loiseau, monte une revendication pour que la carte de résidente de dix ans de Fedorova (accordée dans des conditions opaques en 2024, soit deux ans après l'invasion russe) ne soit pas renouvelée, et qu'elle soit elle-même placée "sous sanctions". Ce serait une erreur, immédiatement exploitée par la propagande russe, sur le thème inusable des entraves à la liberté d'expression. Elle doit pouvoir s'exprimer en France. Mais dans un cadre explicite, et contradictoire. Comment ?  Vaste question, sans réponse évidente. Il y faudrait un organe de régulation de l'audiovisuel. Vous avez dit ARCOM ?

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