Hélène, Bernard et ses fils : succession sans vergogne
Maurice Midena - - Coups de com' - Quoi qu'il en coûte - 34 commentairesPianiste de renom, Hélène Mercier est aussi l'épouse de Bernard Arnault, PDG de LVMH. Ses récentes sorties médiatiques ont révélé les dissensions au sein de la fratrie au sujet de la succession de l'empire du luxe. Ainsi que l'âcreté du fond idéologique de la grande bourgeoisie.
Il faudra regarder avec attention l'Iran et le Moyen-Orient, les Etats-Unis qui se la jouent justiciers d'un peuple qu'il bombarde, le détroit d'Ormuz et les bateaux qui n'y passent plus, le cours du pétrole, les conséquences sur les économies mondialisées, et cerner les impérialismes pétroliers américains et leurs futurs relais médiatiques. Pour le moment tout est trop frais, et plutôt que de boursicoter sur le sort d'une nation qui n'a rien à apprendre de nous, restons en France, son luxe et sa volupté.
Ainsi, une fois n'est pas coutume, il faut lire Vogue, son ambiance feutrée sur pages glacées, qui laisse aux personnes qui comptent, le temps et l'espace pour disserter sur leurs goûts. Le 27 février dernier, la version française publiait un long entretien de la pianiste Hélène Mercier-Arnault, artiste reconnue de la musique classique. Elle vient y faire la promotion de son nouvel album, avec le violoniste Daniel Lozakovich. On y apprend que l'artiste aime la nostalgie, qu'elle apprécie les Beatles et le rappeur Kendrick Lamar. Elle explique avoir rencontré son mari lors d'un dîner en 1990 et avoir été charmée par son amour du piano et sa connaissance de morceaux complexes. Son mari, Bernard Arnault.
Hélène Mercier-Arnault est donc en tournée promotionnelle, elle qui ne donne "jamais d'interviews" comme l'a rappelé TF1, qui lui a brossé son portrait dans Sept à Huit, à cette femme qui "a deux vies : de jour, elle est l'épouse d'un des hommes les plus riches du monde, est la mère de leurs trois fils ; de nuit, elle est pianiste-concertiste de renommée internationale. Deux vies entremêlées depuis 35 ans", expose la voix off d'Audrey Crespo-Mara.
L'échange transpire la culture, le bon goût, l'élégance et le savoir. D'élégance, il en est question dans Le Figaro, qui lui consacre également un portrait, et qui offre un petit modèle d'ambiance si chère au journalisme de palace : "Pour notre entretien, qui se déroule, à l'heure du thé, dans le salon privé d'un restaurant du 8e arrondissement, sis à deux pas de l'Élysée, elle a enlevé la magnifique veste brodée de chez Dior (maison du groupe LVMH) qu'elle avait revêtue pour la photo et a enfilé une chemise. Naturelle, mais aussi professionnelle." Allons bon.
Photoshop familial
Mais HMA n'a pas fait la tournée des popotes de la complaisance seulement pour parler Chopin et broderies. Il a été beaucoup question de guéguerres de successions entre les cinq enfants Arnault, qui essaime dans la presse. Il y aurait deux camps : d'un côté les ainés, fruits d'un premier mariage de Bernard (Delphine, PDG de Dior, Antoine, directeur de l'image du groupe LVMH), et les trois suivants, fils de l'union avec Madame la concertiste (Alexandre numéro deux de Moët Hennessy, Frédéric, directeur général de Loro Piana et Jean, directeur du pôle horloger de Louis Vuitton.) Une opposition qui s'est traduite notamment au sujet du Parisien, propriété de LVMH : les ainés voulaient le garder comme outil d'influence - les cadets voulaient plutôt se débarrasser de ce panier percé, comme l'a très bien raconté Libé.
Mais madame Mercier-Arnault veut prétendre le contraire . Tout va bien dans le meilleur des mondes, et personne ne veut se tirer la bourre. "Je considère cette famille comme très unie", dit-elle chez TF1. Dans le Figaro, elle a même le droit a une très longue citation en fin d'article, plutôt rare dans ce genre de format : "Il n'y a pas deux familles [mais] une seule grande famille Arnault avec cinq enfants, et qui s'est toujours très bien entendue. Il n'y a jamais eu de dispute, même pas pour des histoires de vie quotidienne. Quand nos trois fils sont nés, Delphine et Antoine étaient les premiers à accourir à la maternité, et, dès notre arrivée à la maison avec les nouveau-nés, ils se sont occupés des petits. Depuis trente-cinq ans, nous avons bâti beaucoup de souvenirs ensemble lors de toutes nos réunions de famille : Noël tous les ans, les nombreux anniversaires, les week-ends et les vacances. Les cinq enfants s'entendent à merveille, essentiellement parce qu'ils ont les mêmes intérêts et qu'ils partagent les mêmes valeurs." À ce compte-là, autant publier un communiqué de presse.
Cette opération de com' est en fait cousue de fil blanc, comme on l'a appris dans la Lettre, avec Louis Jublin, ancien conseiller d'Attal à Matignon au tricot. Un coup de com' donc, organisé dans le dos de son mari... quelques semaines après la nomination d'Antoine Arnault - premier fils de Bernard - au comité exécutif de LVMH. Dans le petit monde des affaires parisiens, le bruit court que madame Arnault aimerait plutôt que ce soit un de ses fils qui prenne la relève du père, et pas ses progénitures issues de sa précédente union. Mais l'épouse a voulu faire comme si tout allait bien. Jusqu'à transmettre à Sept à Huit une photo de famille rafistolée pour faire plus décontracté - une info de la Lettre encore.
Impensés de classe et conscience de dominant
Au fond, ces farces familiales dans les coulisses du CAC 40 intéressent surtout ceux qui préfèrent à l'analyse marxiste des rapports de force, la psychologisation bourgeoise des querelles de transmission. Mais la facilité déconcertante avec laquelle cette femme a fait le tour des plateaux –alors qu'il n'est pas certain que sa parole soit d'intérêt public – a donné à voir justement, que la parole des puissants, quand elle n'est pas aussi maitrisée que l'on croit, permet de révéler les impensés de classe, et même les consciences de domination.
Ainsi, HMA s'en fut chez Marc-Olivier Fogiel sur RTL, le 23 février dernier. L'animateur évidemment, ne manque pas de questions sans saveur ("vous la femme de l'ombre, vous vous lancez dans la lumière ?"), et de relances molles ("vous êtes plutôt rock'n'roll, vous jouez aussi avec Gims à la Défense"). Mais c'est quand "Marco" la lance sur l'argent, les ultra-riches et la fiscalité, que les masques tombent et que l'entretien devient piquant.
"La fortune ça ne m'intéresse pas", assène-t-elle. - En même temps, l'argent fait partie du bonheur, quand même, non ? demande MOF étonné. - Non, le bonheur on le porte en soi, avec une vie intéressante, en adéquation avec ses passions, avec ce qui nous intéresse, avec ce qu'on aime", répond la pianiste, comme toute personne qui ne sait pas ce que c'est, avoir des problèmes d'argent. Est-ce que son mari n'est pas hautain ? demande le journaliste "Non, il est très pudique, et il n'aime pas en mettre plein la vue." Sauf quand il a racheté le joaillier Tiffany en 2021 pour 16 milliards de dollars.
Puis, vient le nerf de la guerre, celui de la répartition des richesses, de sa captation par le capital et de son outil le plus efficace pour l'équité : la fiscalité : "Vous avez l'impression qu'en France, on veut faire la peau des riches ?, s'enquiert Fogiel. - Il y a eu, paraît-il, beaucoup d'exagérations au sujet des taxes en France, s'émeut l'artiste, avant de s'épancher sur le fléau de l'assistanat : Ça enlève de la liberté et du respect à l'être humain que d'être trop assisté, moi je ne suis pas pour ça non plus, je sais que mon père détestait payer trop d'impôts.... Et puis c'est surtout, où va l'argent quoi ? comment est-il dépensé ? - Dans les hôpitaux, dans les routes, dans l'éducation, énumère un Fogiel qui nous étonne à se faire défenseur des services publics. - C'est jamais vérifié tout ça. - Vous êtes dans les conservatoires publics, l'argent il va là aussi, relève Fogiel, taquin - Oui tout à fait. Mais le problème est là aussi, il n'y a jamais vraiment moyen de vérifier où va l'argent, les dépenses où elles vont", insiste-t-elle, ne connaissant visiblement pas ni l'existence du PLFSS, ni celle de la Cour des comptes.
"Et la stigmatisation de votre mari, qui ne paye pas autant d'impôts qu'il ne le devrait en proportion ?", s'inquiète Fogiel après avoir fait référence à la une de Libération de 2012, sobrement intitulée, "Casse toi riche con".
Réponse de son épouse : "Je pense qu'il ne fait rien de plus que ce qui se fait dans la légalité. Moi j'aime pas les mauvais articles sur lui, en général je suis plus touchée par ça que lui." Car voilà que le journaliste, finalement, revient à sa place : faire d'un sujet profondément politique, en lien notamment avec la taxe Zucman, un sujet seulement personnel et émotionnel. Mais l'auditeur attentif aura vu autre chose dans cette interview et cette opération de communication : à savoir l'expression d'une conscience de classe, pour qui tout est dû et mérité, qui s'attristera d'être stigmatisé du fait de leur accaparement des richesses, mais qui ne manquera jamais, de plateaux en plateaux, d’essayer de tromper par leurs querelles d’héritage ceux qui n'ont que faire de leurs histoires de familles, et qui souhaitent mettre fin à leurs règnes capitalistiques.