Comme un lundi de perquisition à Mediapart

Daniel Schneidermann - - Le matinaute - 165 commentaires

Deux mondes parallèles. Tandis qu'une brochette de journalistes de Mediapart tambourinait sur la tentative de perquisition qui a visé le site hier matin, BFM diffusait les images bienfaisantes pour le pouvoir d'un vrai bain de foule de Macron dans l'Essonne, un bain de foule comme avant, avec un vrai long dialogue avec un chauffeur de VTC. D'un côté, sur une minuscule image blafarde diffusée sur le site, les journalistes s'époumonant à dénoncer la tentative liberticide. De l'autre, le président en jouvence retrouvée, des images qui voulaient faire croire, et se faire croire à elles-mêmes, qu'elles suffiraient à dissiper le cauchemar jaune.

Evidemment, on peut rester froid aux cris d'orfraie des confrères de Mediapart, en rappelant qu'ils étaient bien plus confiants dans la qualité du travail policier en octobre dernier, quand des perquisitions d'une ampleur sans précédent avaient visé Mélenchon et La France insoumise (lire ici la réaction de Mélenchon).  L'opportunisme dialectique peut lasser. Mais n'empêche que les faits sont là. Ce même parquet de Paris, dirigé par un procureur, Rémy Heitz, personnellement choisi par Macron, qui a toujours freiné les perquisitions chez Benalla, ce même parquet se précipite, de sa propre initiative, au siège de Mediapart, pour tenter de trouver les sources d'Arfi, après une louche de révélations sur le même Benalla (entre autres, il a contrevenu à son contrôle judiciaire, et il était en affaires avec un oligarque russe, alors qu'il était encore en poste à l'Elysée).

La journée d'hier marque-t-elle une étape supplémentaire dans une inexorable "dérive autoritaire", mettant en lumière la sujétion de la Justice ? Après tout, on peut aussi faire une lecture optimiste de l'épisode. Le parquet a tenté, Mediapart s'y est opposé comme il en a le droit, le parquet a battu en retraite, les libertés sont sauves. Une maladroite tentative, une bavure judiciaire, rien de plus. C'est possible.

Sur la difficulté à appréhender une situation hors norme, il faut écouter ce matin le journaliste français qui a inventé le journalisme politique sur les Gilets jaunes, Vincent Glad (son compte Twitter est ici, et son blog ici). Comme David Dufresne restera le documentariste des violences policières (notre émission ici), Glad est le premier journaliste français à s'être colleté les interminables Facebook lives des "figures" jaunes, et à en avoir documenté (même si c'est, à mon sens, au risque d'une empathie exagérée, syndrôme traditionnel d'ethnologue pour son sujet d'étude) les moeurs et péripéties politiques. Initiatives, alliances, ruptures, langage, mode de prise de décision, etc : rien ne lui a échappé. Et à propos des éborgnages, que dit Glad ? Ceci :

"Au début, je ne voulais pas y croire, je me disais que ce n’était pas possible. Le gouvernement ne pouvait pas sciemment demander à sa police de tirer à coup de lanceur de balle de défense sur la tête des manifestants. J’ai l’impression que j’ai été victime de l’habitus journalistique qui fait qu’on se méfie toujours de toute théorie du complot, qu’on est toujours trop mesuré, trop lent avant de s’indigner. Je me disais « ce n’est pas possible, l’État ne peut pas faire ça, ça ne peut être que des bavures isolées ».

De fait, comme lui, j'ai mis un certain temps avant de me résigner à considérer que les "accidents de lanceur de balles" faisaient système. Si nous avons été, ici, les premiers à relever l'incroyable mutisme des JT sur le sujet tout au long du mois de décembre, reste que notre prise de conscience a aussi été tardive. Cette inconscience se prolonge-t-elle aujourd'hui ? Les éborgnages au LBD, les restrictions au droit de manifester contenues dans le projet de "loi anti-casseur", les manipulations du pouvoir autour de cette vaste blague du "Grand débat", la tentative de perquisition chez Mediapart, et jusqu'à toute l'affaire Benalla elle-même, cette sidérante impunité dans laquelle cet homme de main du pouvoir se promène depuis l'été dernier, peuvent parfaitement être lues comme les pièces d'un sinistre puzzle : un pouvoir des super-riches, prêt à toutes les brutalités pour se préserver.

Encore et toujours, pardonnez-moi, je reviens à "Berlin 1933": par suivisme, par paresse, par inexpérience, par habitus, la presse court toujours le risque de l'aveuglement collectif à un événement hors-normes, même s'il crève les yeux (sans jeu de mots). Aujourd'hui comme hier, ce risque nous guette. Et même si nous ne le sommes pas, aveugles, il est salutaire de postuler que nous le sommes.



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