Gilets jaunes : "Les bavures policières, c'est l'omerta absolue"

La rédaction - - Silences & censures - 132 commentaires

David Dufresne témoigne sur la police, le gouvernement, et les medias


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Plusieurs semaines de silence quasi complet de tous les médias et tout à coup, en quelques jours, un déferlement d'émissions et d'articles sur la répression policière du mouvement des Gilets jaunes. Répression qui, à ce jour, a provoqué une centaine de blessés graves, dont une quinzaine a perdu un œil. Pour comprendre comment et pourquoi un système médiatique peut focaliser sur un phénomène qu'il ignorait la veille nous recevons sur notre plateau : David Dufresne, journaliste indépendant, auteur de Maintien de l'ordre (Hachette Littérature), il recense depuis le début du mouvement toutes les images de violences policières contre des Gilets jaunes et des journalistes ; Axel Ronde, secrétaire général du syndicat VIGI Police (organisation ex CGT) ; Eric Dessons, reporter photographe au Journal du Dimanche, gravement blessé à la main par les forces de l'ordre durant l'acte 4.

David Dufresne recense les violences policières

David Dufresne comptabilise et documente sur son compte Twitter tous les cas de violences policières à l'encontre des Gilets jaunes et des journalistes depuis le 4 décembre. Il les signale systématiquement au ministère de l'Intérieur. Son fil d'actualité est donc inondé de photos et de vidéos le plus souvent amateurs de blessés par des tirs de Flash-ball, LBD, de grenades ou encore par des coups de matraque. On en diffuse quelques-unes sur le plateau : Thomas, 35 ans atteint par une balle de Flash-ball en pleine tête lors de l'acte 9 à Paris, comme Lilian âgé de 15 ans, sur son lit d’hôpital ; ou encore Antoine, 26 ans, qui a perdu la main en ramassant une grenade GLI-F4. Mais ce ne sont que quelques cas parmi d'autres. Le journaliste comptabilise à ce jour plus de 300 signalements. 

Retour plateau difficile pour David Dufresne, très ému par toutes ces images. "Je les prends en pleine figure", s'émeut le journaliste avant de faire le récit du drame traversé par le tout jeune Lilian et sa famille. Rappelant notamment que l'adolescent "sortait de Go Sport" au moment des faits, "n'avait rien à voir avec la manif" et que "la police a tenté de noyer le poisson". "Que fait alors la presse locale ?" s'insurge Dufresne. Elle relate "les faits au conditionnel" : "il aurait 15 ans, il aurait pris une balle de LBD." "Comment un journaliste peut écrire le lendemain à 14 h que la plainte n'a pas été déposée, sous-entendu que si il y a pas de plainte, il n'y a pas de problème ?" Et de déplorer  : "globalement, traiter des affaires de police est extrêmement compliqué, c'est quasiment mono-source, à savoir les syndicats qui sont à peu près tous des courroies de transmission du ministère de l'Intérieur". Pour lui, "il n'y a rien de plus difficile pour un journaliste que de traiter de bavures policières. C'est l'omerta absolue."

Désaccord d'Axel Ronde, secrétaire général du syndicat VIGI Police (organisation ex CGT) qui refuse le terme "d'omerta". Il rappelle "que l'IGPN peut être saisie, et des enquêtes sont menées". Et d'ajouter :  "les fonctionnaires de police représentent 3% des effectifs de la fonction publique mais cumulent 80 % des sanctions. On est très sanctionnés."

Un homme de 47 ans blessé à Bordeaux : décryptage 

Samedi dernier, une vidéo montrant un manifestant de 47 ans blessé à la tête, à Bordeaux, par un tir de LBD a fait le tour des réseaux sociaux. La victime s’appelle Olivier Beziade. Il est pompier volontaire et père de trois enfants. A la suite de cette blessure, il a été hospitalisé et placé en coma artificiel. L’IGPN a été saisie. Entre temps, Dufresne a réalisé un montage vidéo pour décrypter étape par étape les circonstances dans lesquelles Beziade a été blessé.  Zoom image par image filmée par la journaliste Stéphanie Roy pour Line Press "Là on voit la BAC en civil, décrypte Dufresne. Cela constitue l'un des enjeux actuels sur le maintien de l'ordre, sur les dégâts, les blessés et les mutilés. C'est l'utilisation de ces hommes qui ne sont pas entraînés au maintien de l'ordre, qui ont des méthodes qui n'ont rien à voir le maintien de l'ordre." Le syndicaliste tient à préciser que "le manque d'effectifs" contraint à puiser dans les effectifs des commissariats ou de la gendarmerie. Il reconnaît que "ces hommes sont formés seulement à l'école et qu'il faudrait des stages de recyclage". "Il faut bien comprendre que lorsque Edouard Philippe dit qu'il déploie 80 000 hommes, ce qu'il ne dit pas c'est qu'un tiers d'entre eux ne sont pas formés", complète Dufresne.

Il ajoute l'obligation pour les forces de l'ordre d'être identifiables pour pouvoir porter plainte à l'IGPN. "Ce qui n'est pas le cas la plupart du temps", observe-t-il. "En général, on nous retrouve facilement et on est sanctionné au moindre dérapage", rétorque Ronde. Il admet néanmoins que le matricule n'est pas toujours visible : "il est sous le matériel de protection." Le débat se poursuit sur la doctrine du maintien de l'ordre et sur le manque de précision des armes utilisées dans ce cadre. "Les policiers ne sont pas là pour absorber des coups", proteste Ronde. "La réalité c'est que les manifestants ne jouent plus le jeu", ajoute-t-il quelques minutes plus tard.

Précisons que Olivier Beziade est sorti du coma hier.

Eric Dessons "ciblé et blessé" par un policier

Depuis le début du mouvement plusieurs journalistes et photojournalistes ont été blessés par les forces de l’ordre, conduisant des dizaines d’entre eux à porter plainte. C'est le cas d'Eric Dessons, photo-journaliste au JDD. "Je n'ai aucun problème avec la police, rapporte-t-il. J'ai couvert le 1er décembre la manifestation à l'Arc de triomphe, les policiers se sont pris des violences considérables et j'ai publié les photos dans le JDD."

Il ne comprend pas pour autant pourquoi la force employée par la police la semaine suivante, le 8 décembre, lors de l'acte 4, était complètement disproportionnée : "je couvrais la manifestation le matin, et à 11 h, il se passait pas grand chose, je ne gênais pas mais la police m'est tombé dessus". Il a alors reçu, au cours de deux charges consécutives, plusieurs coups de matraque télescopique en fer sur la main droite. Gravement fracturée, il a été opéré. "Alors que j'étais identifiable avec un brassard presse. J'ai été intentionnellement visé", témoigne-t-il. 

Le journaliste local Simon Louvet, lui, l’a échappé belle à Rouen lors de l’acte 7 comme l'illustre une vidéo qu'il a filmée. Un policier de la BAC le tient en joue avec un Flash-ball, la situation est extrêmement tendue. Mais loin d'être un cas isolé. "Cette scène m'arrive systématiquement tous les week-ends, révèle Dessons sur notre plateau.  C'est là où la police nous empêche de travailler, on ne gêne pas et on nous braque avec des Flash-ball ou des LBD de très près."

Dufresne rappelle que la semaine dernière encore, "deux journalistes de Konbini ont été visés pas la police" malgré "des déclarations politiques" disant "qu'il faut laisser travailler la presse".

Justification de Ronde : "les policiers travaillent avec des casques remplis de buée 17 heures voire 18 heures d'affilées sur des opérations de maintien l'ordre. On a donc le champs de vision un peu restreint". "Et on se repose quand ?" poursuit-il. Et Dufresne de rappeler l'urgence de changer la doctrine du maintien de l'ordre. 

violences policières ou violence d'ETAT

Si les JT de France 2 ont fait peu de cas des violences policières comme nous l’avions comptabilisé il y a quelques jours dans une enquête, l’émission Envoyé Spécial diffusée sur la chaîne, le 13 décembre, a été la première à  inviter David Dufresne pour évoquer son travail de recensement. "Après cette émission de nombreuses rédactions se sont abonnées à mon fil Twitter, raconte Dufresne. Mais elle n'ont pas besoin de moi, elles ont les remontées du terrain mais ce que je vais constater petit à petit, c'est que les remontées du terrain s'arrêtent à peu près au bureau de la rédaction en chef. Je vois alors une omerta, une gêne à parler de ce sujet. "

Mais d'après Dufresne, certaines rédactions comme à BFMTV ont engagé "des ateliers", "des discussions"  sur le traitement médiatique du mouvement et les violences policières. "Avec les Gilets jaunes, la France est en train de passer un examen de conscience et ça se ressent aussi dans les médias", analyse le journaliste.  

"Je préfère qu'on emploie les termes de violence d'Etat plutôt que violences policières, tient à rectifier le syndicaliste. Car on obéit aux instructions."

Pascal Praud, pro police

Une autre raison de la sous-médiatisation voire la non médiatisation des violences policières peut être que des journalistes croient plutôt intuitivement la version policière que celle des manifestants. C'est le cas notamment de Pascal Praud, animateur télé sur CNews. Il  a longuement été interrogé par Marc Rylewski (on vous en parle ici), un paparazzi, qui se présente comme un journaliste de rue ou un journaliste gilet jaune. Il a pris pour habitude en France de filmer et d’interroger des personnalités politiques et surtout des journalistes dans la rue, en versant parfois dans les propos complotistes et antisémites. Ils diffusent ensuite ses vidéos sur sa chaîne Youtube. Marc Rylewski est parvenu à approcher Pascal Praud. Il se laisse interviewer et filmer pendant 18 minutes, durant lesquelles il ne cache pas sa partialité en faveur des policiers. "Il n'est jamais allé sur le terrain, il a toujours commenté, ça le disqualifie totalement", remarque Dufresne.

Commandant andrieux, une affaire déterminante ?

Le 5 janvier, Didier Andrieux, commandant de police fraîchement décoré de la Légion d’honneur a été filmée à Toulon en train de frapper à coups de poing plusieurs manifestants. Les images de vidéo amateur ont choqué et sont très vite devenues virales. "Elle a été déterminante, analyse Dufresne. L'usage d'un LBD, c'est plus compliqué. Là on voit un homme tabasser des hommes qui sont déjà immobilisés, donc il y a déjà une forme de lâcheté incroyable, on apprend que le commandant avait été décoré de la légion d'honneur." Ce qui ajoute selon lui à la médiatisation de ces images, c'est l'irruption, le même jour, d'une vidéo montrant Chritophe Dettinger, ancien boxeur professionnel, s'en prendre à des CRS.  

Daniel Schneidermann rappelle par ailleurs que dans la matinée du vendredi 18 janvier, le ministre de l'Intérieur, Christophe Castaner vient de défendre l'emploi des LBD , en disant que si cette arme intermédiaire n'avait pas été utilisée, il y aurait peut-être eu des morts. "Depuis quelques jours j’assiste à un déferlement médiatique fantastique où les questions posées sont des questions politiques, constate Dufresne. Ce n'est pas le gardien de la paix ou celui de la BAC qui est en cause c'est celui qui l'arme." Retour sur les émeutes de 2007 à Villers-le-Bel. "On a tiré sur des fonctionnaires de police avec des fusils de chasse à balles réelles, rappelle Ronde. Pour cette raison, nous avons mis en place des armes intermédiaires parce qu'on n'a pas voulu tirer à balles réelles sur les émeutiers." C 'est en 2007 en effet, qu'ont été introduites les armes intermédiaires dans le cadre du maintien de l'ordre. "On est donc passé  à un maintien de l'ordre militarisé", conclut Dufresne.

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