Birnbaum, le peuple, et les gros

Daniel Schneidermann - - Le matinaute - 140 commentaires

Disons les choses : vous n'avez pas apprécié notre émission de la semaine avec Pierre Birnbaum. Tout du moins, dans leur grande majorité, ceux d'entre vous qui s'expriment dans le forumJe laisse à notre invité historien ses opinions sur le mouvement des Gilets jaunes, ou sur Israël. Ce ne sont pas les miennes. Je laisse chacun décider si j'ai sû efficacement le pousser dans ses retranchements, ou non.

Mais il y a un point, sans doute insuffisamment développé dans l'émission, sur lequel je trouve Birnbaum très pénétrant. Il est l'auteur d'un livre, publié en 1979, qui s'appelait "le peuple et les gros". Ce livre, que je conserve précieusement depuis mes jeunes années, est lumineux, et toujours d'actualité. En substance : la représentation politique qui oppose "le peuple" aux "gros", dont il dissèque la permanence tout au long du XXe siècle, est simpliste et fausse. "Un mythe", dit-il. Quel que soit d'ailleurs le nom dont on affuble les "gros". Les "super riches", "l'élite", "l'oligarchie", "la caste", "les 1%",  les 0,1%", "les 0,01%", peu importe. Oui, il existe un groupe de ce genre, même s'il n'est pas simple d'en définir les contours. Hier, les "200 familles". Et aujourd'hui ? Les grands donateurs de Macron ? Les propriétaires de châteaux ? Les PDG du CAC 40 ? Les assujettis à l'ex-ISF ? La tour infernale des super-riches ?

Jusque là, ça va. Ce groupe, après tout, pourrait se définir par ses intérêts communs, fiscaux notamment. Mais l'opposition frontale à ce groupe d'un "peuple" pur et sans tache, aussi pur que l'élite est souillée par l'argent, est une vision absurde. Je ne dis pas, comme le disent Birnbaum, ou la rabbine Delphine Horvilleur, que cette vision du monde est fatalement sous-tendue par un antisémitisme inconscient. Je ne sais même pas si c'est "une vision d'extrême droite". Je dis simplement qu'elle est fausse. Le "peuple" n'est pas plus ontologiquement pur que les élites ne sont ontologiquement corrompues.  Ce que l'on appelle"le peuple" est une nébuleuse composite, composée de classes moyennes hautes, de classes moyennes basses, de classes moyennes moyennes, et de cent autres micro-catégories. Même s'il a plus difficilement accès aux ruses juridiques que les super-riches, il est aussi, chacun à son niveau, largement composé de fraudeurs, de corrompus et de corrupteurs. Il emploie des artisans au noir.  Il surestime ses frais professionnels. Il sous-estime ses biens immobiliers (je parle ici des "indépendants" et professions libérales, et non des fonctionnaires ou salariés, fiscalement ligotés).

Pire : les "super-riches" ont trouvé les moyens de le "mouiller". Le détenteur de cinquante, vingt, ou même dix actions Total, est-il complice de la pollution en Argentine, et des lenteurs de la transition écologique ? Le détenteur d'une seule action BNP-Paribas est-il complice des paradis fiscaux ? Les Français, expliquait une étude de 2017, détiendraient 300 milliards dans les paradis fiscaux. Certes, la moitié de ces avoirs est détenue par 3520 ménages (les 0,01% "super riches", justement). Mais combien sont-ils, à détenir une petite part de l'autre moitié ? A partir de quand, cesse-t-on d'appartenir au peuple, pour rejoindre l'oligarchie ? Une ? Dix ? Mille actions BNP ?

Revivifiée par le mouvement des Gilets jaunes, cette représentation mythologique de l'opposition peuple / élites nous masque les finesses d'une véritable étude sociologique. Je ne fais pas mon malin. Il m'est arrivé, ici, dans cette chronique, ou dans notre émission, pour les commodités de la démonstration, de céder à cette vision du "peuple contre les super-riches". Elle est commode, pédagogique, efficace. Elle aide à la mobilisation, mais brouille la compréhension.


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