Antisémitisme : si ce n'est toi, c'est donc ton bagel !

Daniel Schneidermann - - Le matinaute - 178 commentaires

Vous connaissez le bagel ? C'est un anneau, avec un trou au milieu. Eh bien, ce trou est en rapport étroit avec l'antisémitisme. Ce n'est pas moi qui le dis, c'est la rabbin Delphine Horvilleur, la bonne cliente du moment des journaux et des télés, dans une tribune inspirée, que publie Le Monde ce matin, à propos de la recrudescence des statistiques d'agressions antisémites en France (+74% en 2018, après deux ans d'accalmie).

Suivons la démonstration. Ou essayons. Horvilleur commence par le tag "Juden" sur la vitrine du Bagelstein de Paris (voir le Matinaute d'avant-hier).  La faute aux Gilets jaunes ? "Les opinions s'affrontent", note Horvilleur, sans éprouver le besoin de rappeler que le graffiti a été apposé à la veille de la manif des Gilets jaunes, dans un quartier où elle n'est pas passée. Mais peu importe. Car de toutes manières, les Gilets jaunes en sont responsables. Pourquoi ? Comment ? Le bagel, justement. Le trou. Je cite. "C’est ce qu’on pourrait appeler la « philosophie du bagel », si ce petit pain rond et troué pouvait énoncer une théorie politique. Le mouvement des « gilets jaunes », comme tout mouvement de contestation, a su créer un espace politique, un « trou » qui agit comme un appel d’air et dans lequel s’engouffrent depuis des semaines les plus virulents acteurs antidémocratiques, extrémistes et antirépublicains." Je renonce à comprendre la démonstration. Je dois manquer de culture religieuse pour m'engouffrer dans le trou : je renonce à comprendre. (Et à propos de la chaîne Bagelstein, puisqu'on parle d'elle, je découvre ce matin son sens particulier de l'humour, parfois très efficace, mais qui lui vaut aussi un lourd contentieux avec des associations féministes ou anti-homophobie. Peut-être rien à voir avec le tag. Mais à savoir.)

Si je comprends bien la pensée horvilleurienne, chacun peut donc sans s'en rendre compte "parler la langue antisémite". Écoutons-la encore sur Europe 1 avant-hier : "Par exemple quand des gens se mettent à parler d'un contrôle des élites, d'un pouvoir des puissants et des riches, on voit bien que ces mots d'élites, de complot, de riches sont associés, sans que le mot antisémitisme soit prononcé, à une boite de Pandore qu'on ouvre, qui a tout à voir avec un bon vieil antisémitisme".

Il faudrait découper la phrase.  Parler de complot, c'est parler la langue antisémite ? Passe encore. Encore que dans l'Histoire, les Juifs ne sont pas les cibles uniques des théories du complot. Recensant et analysant ces théories au XIXe siècle dans ses très perspicaces "mythologies politiques", l'historien Raoul Girardet détaillait, outre le complot juif, le complot franc-maçon, ou le complot des jésuites. Passons. Mais parler "des riches", c'est aussi parler antisémite ? Demander le rétablissement de l'ISF, c'est antisémite ? Et la limitation du CICE, c'est une revendication antisémite ? Et Le Monde, Europe 1 et tous les autres, font donc écho sans mot dire à cette criminalisation d'un mouvement social ?

Essayons de nommer les choses. Oui, une bande de racailles antisémites s'emploient depuis deux mois à récupérer la colère des oubliés. Pas forcément plus nombreux que leur vivier traditionnel, mais qui n'hésitent plus à sortir du trou et à parler fort, explique Libé, dans une tentative d'analyse de ce fameux 74%. Ils sont pour le moment en relatif échec. Oui, 74% d'augmentation des actes antisémites en 2018, (et qui, à la différence des pics précédents, ne s'expliquent pas par l'importation d'un épisode particulièrement sanglant du conflit israélo-palestinien) c'est énorme.  Oui, on peut (prudemment) avancer l'hypothèse que l'équivalence Macron = Rothschild = gouvernement des riches (pardon Delphine Horvilleur) a fait des ravages. Mais tout lien de causalité, dans un sens ou l'autre, avec les Gilets jaunes, dont le mouvement n'a commencé que le 17 novembre, c'est à dire à la fin de l'année, serait hasardeuse, même si l'on y voit bien l'intérêt du pouvoir. 74% : à ce jour, ce chiffre glaçant (d'autant plus glaçant qu'il est, rappelle encore Libé, sous-estimé, comme les statistiques des actes islamophobes) ne livre pas tout son mystère. Ce n'est pas une raison pour lui faire dire n'importe quoi.

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