Sur CNews, l'impossible critique du média identitaire "Frontières"

Loris Guémart - - Nouveaux medias - Médias traditionnels - Déontologie - 50 commentaires

Comment Sarah Saldmann s'en est pris, en direct, au média partenaire de la chaîne

Dire que "Frontières" est un média d'extrême droite dont l'honnêteté éditoriale n'est pas la première qualité pourrait sembler d'une banalité confondante tant les preuves abondent. Sur le plateau de Pascal Praud, cela relève cependant du crime de lèse-Bolloré, la chaîne étant elle-même partenaire du média d'Erik Tegnér. L'avocate Sarah Saldmann vient d'en faire l'expérience.

Tout a commencé, comme souvent sur les plateaux de Pascal Praud, par un débat sur "l'immigration" (comprendre : la population non-blanche). On vous le résume : c'est sans nul doute un "problème" pour la France, les médias (à part ceux d'extrême droite) vous mentent, et le RN et Reconquête sont seuls à même de sauver le pays. Le tout, ce 3 juin au soir dans l'Heure des pros 2, sur fond de tensions, débordements et heurts ayant succédé au sacre du PSG en ligue des champions. 

"Les médias, maintenant, vont tenter de reconstruire ce qui s'est passé samedi pour nous dire que ce que nous avons vu, nous ne l'avons pas vu", lance Praud. "Il y a d'abord ce qu'on voit le dimanche, et pendant 24 heures, 48 heures, évidemment, on n'ose rien dire parce que c'est tellement évident, on voit les images, il y a juste à voir les gens [...] bah oui il y a un rapport avec l'immigration !" Tandis que le plateau bruisse d'approbations, la seule femme présente intervient. "Non, il n'y a aucun rapport avec l'immigration. On ne peut pas mettre l'immigration à toutes les sauces non plus, là, sur ce fait-là, il n'y a pas de rapport", assène sèchement l'avocate Sarah Saldmann. Depuis qu'elle a rencontré des ouvriers dans le film de François Ruffin dont elle était le personnage principal, cette  toutologue ès-plateaux de télévisions a mis un peu d'eau dans son vin de droite

"Vous allez montrer quoi, qu'ils sont noirs ou arabes, et vous allez me dire que c'est l'immigration ?"

C'est à ce moment-là que les choses se compliquent, et se tendent. Pascal Praud : "Vous voulez que je vous montre les gens qui sont rentrés dans l'immeuble ?". Il fait ici référence à l'irruption ce soir-là dans la cour d'un immeuble parisien d'une cinquantaine de jeunes fuyant la police et les gaz, info rebattue par les médias Bolloré – mais pas pour s'interroger sur la stratégie du maintien de l'ordre. "Et vous allez montrer quoi, qu'ils sont noirs ou arabes, et vous allez me dire que c'est l'immigration ?", répond du tac au tac Sarah Saldmann. Le plateau se fige, les yeux de Pascal Praud s'agrandissent.

L'animateur tente de se reprendre. "Mais qu'est-ce que vous en pensez ?", demande-t-il. "Mais ça c'est lunaire, quand même", estime le journaliste de CNews Yoann Usaï, désormais bien connu des abonné·es d'Arrêt sur images. "Je pense que, majoritairement, ce sont des gens qui sont nés en France", poursuit Sarah Saldmann sans se démonter. "Mais pourquoi ils disent «nique la France» ?", questionne Pascal Praud. "Mais vous pouvez être Français et dire «nique la France»", reprend l'avocate. L'eau mouille, mais pas toujours simple de le dire sur CNews. 

"Mais vous ne voyez pas la dimension civilisationnelle ?

Les quatre autres invités entrent progressivement dans la danse. "On faisait allusion, éventuellement, à des gens issus de l'immigration", propose l'avocat et pilier de CNews, Gilles-William Goldnadel. Pascal Praud insiste, avec les mêmes questions que deux minutes auparavant, entraînant les mêmes réponses de sa contradictrice. "Le charme de ce débat, c'est la diversité", analyse Goldnadel. "Mais bien sûr !", approuve Praud. "Mais vous ne voyez pas la dimension civilisationnelle ? [...] On voit bien que ce sont des slogans qui ont des répercussions politiques, des moteurs politiques", reprend le journaliste Louis de Raguenel, passé de Valeurs actuellesà Europe 1 puis à CNews en quelques années. 

Suit un extrait de Dominique de Villepin ayant contesté les "simplismes" de Jordan Bardella affirmant que l'immigration était en cause à propos des événements de samedi soir à Paris. Pascal Praud a mis ses lunettes pour répéter une fois de plus que si on dit "nique la France", ça veut bien dire quelque chose. "Pardon d'être honnête, Sarah, je pense que tu le vois aussi, mais que tu ne peux pas le dire parce que le milieu dans lequel tu évolues ne le tolérerait pas", affirme Yoann Usaï. "Je n'évolue pas au milieu de Frontières, ça c'est sûr", intervient alors Sarah Saldmann pour qui "sur ce sujet-là, il n'y a pas de problème migratoire". Position dont elle avait déjà fait part sur X  ce week-end. 

"Il n'y a pas que «Frontières» comme journal non plus"

"J'ai lu des journaux, personne ne le voit", enchaîne-t-elle. "Évidemment, si tu lis Libération ou l'Humanité, ils vont t'expliquer comme M. de Villepin qu'il n'y a pas de lien", reprend Usaï. "Il n'y a pas que Frontières comme journal non plus", renvoie Saldmann. Les deux minutes suivantes sont consacrées à expliquer que s'il y avait des "Français" (comprendre : des Blancs) dans les comparutions immédiates ayant suivi la soirée, c'est parce qu'ils étaient "membres de mouvances d'ultra-gauche", dixit Louis de Raguenel. 

Pascal Praud tente alors un autre angle d'attaque avec l'absence d'événements similaires lors de la finale de la Coupe de France avec Lens, "une autre sociologie" qu'il considère "beaucoup plus défavorisée" – affirmation factuellement erronée si l'on considère, par exemple, les arrondissements de Lens et de Saint-Denis. "Il y a aussi des personnes issues de l'immigration qui ne cassent pas, cet argument rhétorique ne tient pas", répond Saldmann. 

C'en est trop pour Praud : "Vous venez ici pour faire un numéro et c'est pas agréable." Pas pour Saldmann : "C'est pas parce que je ne ressors pas la propagande de Frontières que je ne peux pas avoir un point de vue qui est le mien." La mention de trop ? "Ça fait cinq fois que vous citez Frontières, qui travaille ici sur notre chaîne", intime Praud. "Ce sont les seuls qui ont tenu cette position-là", explique Saldmann. "Bah non, regardez-nous", s'indigne Louis de Raguenel. "C'est une posture, et c'est pas bien pour la chaîne sur laquelle vous êtes", ajoute Praud. 

"Vous nous accusez nous de faire de la propagande d'extrême droite"

Suite et fin de l'esclandre ? Que nenni, bien que Gilles-William Goldnadel tente de ramener la discussion vers des bases plus saines pour la chaîne – l'immigration, la gauche anti-France, Jordan Bardella. "Ça suffit d'attaquer Frontières, Frontières ils font le job", insiste cependant Praud. "C'est de la propagande d'extrême droite", affirme Saldmann. "C'est très grave ce que vous dites, vous nous accusez de faire de la propagande d'extrême droite", s'indigne Praud. "On n'est pas en plateau avec Frontières là", insiste Saldmann. "Moi je travaille avec eux", intervient Usaï. "Moi je suis leur avocat, ajoute Goldnadel. Et j'en suis fier !"

"Je travaille avec eux, ils sont sur le terrain, ils témoignent de la réalité avec un garçon qui s'appelle Jordan Florentin", reprend Praud. En effet, Jordan Florentin est sur le terrain, comme il l'était pour Livre Noir, précédent nom de Frontières, lorsqu'il prétendait avoir été physiquement agressé par Yassine Belattar, sans que les faits ne corroborent l'affirmation.

"Vous savez très bien qui sont ces gens"

"Le travail qu'ils font est  un travail journalistique, de témoignage [...] et heureusement qu'ils sont là pour montrer une réalité que personne ne veut montrer", affirme Praud. "Mais parce que ce n'est pas la réalité !", lance Saldmann. "Vous savez très bien qui sont ces gens." Un invité jusque-là silencieux, le journaliste Éric Revel, prend la parole. "Je participe de temps en temps à 100 % Frontières [l'émission animée par le média sur CNews, ndlr] (...) Il y a des images qu'on ne voit pas ailleurs, je vous assure !", défend-il. "Et vous ne vous demandez pas pourquoi ?" Non, personne ne se demande pourquoi sur CNews. 

Pour prouver ce qu'il dit, Pascal Praud, de plus en plus agité, exige en plateau la diffusion d'une image de la nuit du samedi au dimanche à Paris, qu'on ne voit selon lui "nulle part" ailleurs, auprès de la régie de l'émission. "Ça c'est une image de Frontières", assure Praud. "Je défends les journalistes qui sont sur le terrain." La régie lance la séquence. En surimpression, on peut lire "@jon_delorraine". Car les images ne sont... pas de Frontières, mais issues des réseaux sociaux et republiées par le compte de l'influenceur d'extrême droite "Jon de Lorraine". Sans troubler le plateau : "Il n'y a qu'eux pour la montrer", conclut Gilles-William Goldnadel. Lunaire. 

Suit la coupure pub, puis encore de longues minutes portant sur le même sujet. Minutes pendant lesquelles l'ensemble du plateau s'accorde à dire que le problème, c'est l'immigration. L'ensemble du plateau, sauf Sarah Saldmann qui ne dit plus un mot. De quoi s'interroger sur ce qu'il s'est passé pendant la publicité. Contactée par ASI, elle ne nous a, pour l'heure, pas répondu. Sera-t-elle prochainement réinvitée sur CNews ? Rien n'est moins sûr. 


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