Gilets jaunes : "Les journalistes se sont dit : mais qui sont ces gens ?"

La rédaction - - 116 commentaires

Camus, Porcher et Jarousseau, en débat


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Sont-ils de droite, de gauche, d'ailleurs, de nulle part, du centre ? Les Gilets jaunes qui ont déboulé brutalement la semaine dernière dans le paysage médiatique sont à coup sûr un OVNI qui a dérouté plus d'un politologue ou plus d'un sociologue, et sur lequel toute analyse trop rapide semble condamnée à taper à côté. Dans cette émission, nous allons prudemment croiser les approches politiques, économiques et historiques avec nos invités : Jean-Yves Camus, directeur de l'Observatoire des radicalités politiques et chercheur associé à l'IRIS ; Thomas Porcher, économiste, spécialiste de la fiscalité des carburants et co-fondateur du parti politique Place publique ; Vincent Jarousseau, photojournaliste-documentariste ; et notre chroniqueuse et historienne Mathilde Larrère.

Journalistes embarqués avec les gilets jaunes

Retour d'abord sur le traitement médiatique. Dès le premier jour de manifestation, le 17 novembre, il a été reproché aux journalistes une bienveillance certaine avec le mouvement des Gilets jaunes. Alors qu’à ce jour le bilan est de deux morts et plus de 500 blessés, selon les chiffres du ministère de l'Intérieur... Arrêt sur Images a d'ailleurs visionné les chaînes d'info ce week-end-là et conclu à un traitement médiatique favorable aux Gilets jaunes, les chaînes n'ayant tendu le micro à aucun opposant au blocage. Pour quelles raisons  ? "Comme le prix de l'essence concerne une majorité des Français -  en 2012, 48 % des Français voyaient leur vote influencé par les mesures sur les carburants- on ratisse un public large sur les chaînes d'info, rappelle l'économiste Thomas Porcher. Alors que lorsque ce sont des mouvements de syndicats, de cheminots, on se dit que le mouvement va bloquer la masse."

Pour Jean-Yves Camus, directeur de l'Observatoire des radicalités politiques, "il y a tout simplement une logique d'occupation de l'espace et du temps de la part des chaînes d'info en continu". "Si vous devez déverser de l'information quasiment 24h/24,  votre modèle consiste à vous faire caisse de résonance, sans la distanciation nécessaire, en étant dans le commentaire permanent", explique le politologue, avant de conclure : "il s'agit d'une logique purement économique." Mais "l'événement a été créé, avant, dans les médias", rappelle Mathilde Larrère. Selon notre chroniqueuse, "on n'a jamais autant parlé d'une mobilisation avant qu'elle n'ait lieu."

Jacqueries, Sans-culottes, Poujadisme

Eclairage historique de Mathilde Larrère, qui mobilise des précédents afin d'établir des points communs et des différences. Elle est allée chercher du côté "des mouvements anti-fiscaux ou de consommateurs, par nature interclassistes". Successivement convoqués, les jacqueries médiévales, les sans-culottes, et le poujadisme, mouvement de petits commerçants et artisans, né en 1953 autour du papetier Pierre Poujade. Personnellement, le mouvement des Gilets jaunes évoque pour Larrère "un mouvement dont personne ne parle", peu connu, celui de l'Eté rouge. Un été de révolte anti-fiscale en 1841, "qui culmine dans des journées d’insurrection à Clermont-Ferrand en septembre, mais aussi Lille et Toulouse", développe Larrère sur notre plateau. 

Jean-Yves Camus pointe  des différences avec le poujadisme. " Il y a une vieille vision selon laquelle le petit commerçant en milieu rural planque la recette du jour sous le matelas et ne déclare rien aux impôts. Or, il y a une résonance avec le mouvement actuel. Les Gilets jaunes le disent, nous avons peu,  nous ne pouvons rien dissimuler, pointe le politologue. Et il y a une élite qui se gave." Il y a aussi télescopage avec Carlos Ghosn, incarcéré au Japon pour dissimulation fiscale. Petit détour par les notes de restaurant du ministre Gérald Darmanin.

Quotidien d'un routier devenu gilet jaune

Et le documentariste Vincent Jarousseau de rapporter les confidences d'un routier qu'il suit depuis plusieurs mois, et militant depuis peu au sein du mouvement des Gilets jaunes : "Il m'a confié que le dernier resto qu'il s'est fait, c'est grâce à un gain de 70 euros à jeu de grattage. Ils y sont allés à 7." On diffuse justement le travail photographique de Jarousseau. Immersion dans le quotidien de ce routier, Mickaël, entouré de sa famille, au cours de ses vacances à quelques kilomètres de chez lui.

 "Pour beaucoup de Français, le carburant est une dépense contrainte, incompressible, souligne Porcher. L'utilisation moyenne d'une voiture diesel, c'est 50 km par jour, et au regard des augmentations ces deux dernières années, on atteint un budget de 16 euros supplémentaires par mois". "Or le budget des smicards pour les loisirs est de 32 euros par mois, poursuit l'économiste. Ce qui signifie qu'ils divisent ce budget loisir par deux". En parallèle à quelles réformes fiscales ?  "Baisse de l'ISF pour les plus riches", "baisse sur les revenus financiers qui profitent aux 10 % les plus riches", "12 milliards d'économies sur les collectivités territoriales", énumère Porcher qui conclut que "la goutte d'eau", c'est la hausse des prix du carburant.

"Une chose dont on a assez peu parlé, poursuit Jarousseau, c'est le contrôle technique à partir de 2019, il va y avoir des normes draconiennes sur les contrôles et toutes les vieilles voitures, notamment des petits retraités et personnes modestes; vont partir à la casse. Et là, ça cristallise aussi une forme d'injustice pour des personnes qui ont un bilan carbone bien meilleur que les cadres urbains qui prennent l'avion."

Orientation politique du mouvement 

D'extrême-droite, les Gilets jaunes ? L'humoriste Guillaume Meurice est allé à leur rencontre sur un barrage. Il a diffusé quelques-uns de leurs propos, pro-Le Pen, lundi 19 novembre, dans l'émission Par Jupiter, sur France Inter. Sans oublier cet acte de certains Gilets jaunes qui sont allés jusqu'à dénoncer et livrer des migrants clandestins à des gendarmes dans la Somme, dans la circonscription de François Ruffin. Est-ce que l'extrême droite est surreprésentée dans ce mouvement ? "Non, répond Camus. On ne rassemble pas 272 000 personnes présentes sur des blocages dans la France entière avec les militants de l'ultra droite." Le politologue rappelle par ailleurs "qu'à partir du moment où Marine Le Pen fait 33 % au second tour de l'élection présidentielle, il est mathématiquement impossible que vous n'ayez pas une fraction de gens qui non seulement ont voté pour elle ou qui partagent un certain nombre de ses idées clés". Pour lui, "ce sont les questions sociales qui ont tenu le haut du pavé" et non pas "des mots d'ordre identitaire".

Glucksmann et les gilets jaunes

Raphaël Glucksmann, ancien directeur du Nouveau Magazine Littéraire, a co-fondé avec Thomas Porcher et d'autres personnalités de la société civile le mouvement "Place publique", qui se fixe pour objectif de répondre "aux urgences écologique, sociale, démocratique et européenne". Glucksmann a été interrogé à plusieurs reprises sur les Gilets jaunes. Il a notamment déclaré sur France 3 et la RTBF, qu'il "ne soutient pas les Gilets jaunes" . Qu'en pense Porcher ? Il rappelle que Place publique est un mouvement "collectif" et qu'il existe en son sein des divergences. "Il y a des sacrifices qui doivent être faits, la fiscalité doit augmenter sur les carburants, toutes les études le montrent, mais le signal prix, c'est-à-dire le fait qu'il faudrait qu'il n'y ait des sacrifices que sur le consommateur pour que la consommation baisse, ce n'est pas suffisant. Le producteur aussi doit être impacté, taxé et orienté. Mais aujourd'hui l'Etat ne lui demande rien, alors il fait ce qu'il veut." Par ailleurs, il souligne que "Glucksmann ne soutient pas les Gilets jaunes à titre personnel". Et Porcher ? "Moi, je soutiens tout mouvement populaire."

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