GameStop : "Ils sont sur un terrain balisé par l'adversaire"

La rédaction - - Numérique & datas - 87 commentaires


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L'affaire GameStop est-elle le symbole d'une nouvelle ère où de petits porteurs peuvent utiliser Internet pour faire tomber des géants de Wall Street, ou est-ce un épiphénomène ? Nous recevons l'anthropologue et sociologue Paul Jorion, l'un des observateurs attentifs de la crise financière de 2008, ainsi que l'économiste et blogueur Alexandre Delaigue, professeur à l'Université Lille 1, et notre chroniqueur cinéma Rafik Djoumi.

En préambule, notre journaliste Maurice Midena revient sur son article à propos des comparaisons médiatiques peu pertinentes sur le ratio du Produit Intérieur Brut  et de la dette, ou des dépenses publiques, entre autres par des polémistes tels qu'Agnès Verdier-Molinier ou Franz-Olivier Giesbert. "C'est alarmant, mais c'est plutôt trompeur et surtout abusif", explique-t-il à propos de ce ratio entre un stock (la dette) et un flux, le PIB. Plusieurs économistes lui ont ainsi expliqué qu'il était plus pertinent d'examiner le remboursement de la dette, qui lui, est un flux, mais aussi de se méfier des ratios entre PIB et transferts sociaux, ces derniers n'étant pas comptabilisés dans le PIB.

Dans le feuilleton GameStop, irruption sur la scène de la finance de centaines de milliers d'internautes boursicoteurs, la réalité le dispute à la fiction. "La revanche du pot de terre contre le pot de fer", résume BFM Business, tandis que le conférencier Idriss Aberkane établit un parallèle avec le mouvement Occupy Wall Street, à propos de ces achats d'actions de membres de la sous-section de Reddit r/wallstreetbets. Ils ont en effet provoqué un "short squeeze", soit une hausse de la valeur de l'action ayant fait vaciller plusieurs fonds d'investissement qui avaient parié sur la chute de l'action de cette chaîne de vente de jeux vidéo, par l'intermédiaire de ventes à découvert – ou positions courtes – comme nous vous l'avons raconté.

Nos deux invités ne cachent pas leur scepticisme à propos de ce récit médiatique des événements. Alexandre Delaigue, fondateur du blog éconoclaste, rappelle immédiatement que ce n'est pas la première fois que les médias s'entichent du pouvoir des petits porteurs à l'ère d'Internet. Paul Jorion, lui aussi blogueur, estime que ce récit est d'abord celui adopté par les membres de Reddit eux-mêmes, sauf qu'ils sont "sur un terrain balisé par l'adversaire, qui peut changer les règles à tout moment à leur désavantage". Le système financier va donc, pour lui, "leur interdire de nuire à un moment ou à un autre".

Qu'est ce qu'une vente à découvert, et que se passe-t-il lors d'un "short squeeze" ? "J'emprunte moyennant un petit intérêt un titre à quelqu'un, et je m'engage à lui rendre (...) en contrepartie de ça, je suis obligé de verser une espèce de garantie. Le problème est que si le prix monte, cette garantie se met à monter, et les gens qui ont acheté à découvert sont obligés de racheter des actions précipitamment sous peine d'avoir d'énormes montants de garantie à payer tout de suite, pour lesquels ils n'ont pas la liquidité", explique Delaigue. Certains fonds spéculatifs sont par ailleurs friands de ventes à découvert concernant des entreprises perçues comme n'ayant pas d'avenir, telles que Blackberry ou GameStop, précise Jorion. Choses dont la plupart des petits porteurs de Reddit se préoccuperaient peu, en adeptes du "pump and dump" (acheter quand la valeur d'une action monte et la vendre avant qu'elle ne redescende), sans forcément de préoccupation pour la valeur économique.

Rafik Djoumi rappelle le fonctionnement de la plateforme d'où est venu le "short squeeze" : Reddit, pas forcément anonyme, à l'esprit "centriste-libéral de gauche" contrairement au site plus radical 4chan... dont la culture domine cependant la sous-section de Reddit qu'est r/wallstreetbets, sorte de principauté punk d'extrême-droite au sein de Reddit. "Il y a un lien symbolique très fort entre le Gamergate (voir notre émission de 2014), vu comme une affaire de harcèlement, là où les gens de 4chan ont vu ça comme le moment où les médias ont tombé le masque". "Gamestop, les internautes savent très bien que c'est une entreprise qui n'a pas d'avenir et aucune valeur", poursuit notre chroniqueur. "La dimension affective a joué, c'est un moment culturel, dans lequel une communauté se construit", confirme Delaigue. "Le fait que ce soit GameStop faisait qu'il y avait une histoire à raconter."

Mais ce qui "préoccupe" Jorion, c'est l'avenir de ces petits porteurs et de leurs économies, face à des acteurs d'un poids infiniment plus important, sur un marché déséquilibré par le pouvoir des géants sur les régulateurs financiers. La Fed va-t-elle siffler la fin de la récré, alors que Biden vient d'être élu ? "Ça ne va pas conduire à de grands changements réglementaires (...) parce que le système a fonctionné comme il devait fonctionner", estime Delaigue qui rappelle que GameStop n'a pas provoqué de risque "systémique", par exemple en mettant en danger de grandes banques. D'autant que si la parlementaire Alexandria Ocasio-Cortez semble se réjouir de l'événement, il n'en va pas de même pour la présidente de la chambre des représentants, la Démocrate Nancy Pelosi,  qui semble n'avoir guère d'opinion sur la question.

Jorion comme Delaigue désamorcent l'idée, répandue, que l'interruption des achats décidée par la plateforme RobinHood (comme par d'autres) alors que l'action GameStop connaissait une hausse météorique  soit une "trahison" de ces petits porteurs face aux géants de Wall Street. Pour eux, ce blocage des achats n'est pas autre chose que la conséquence d'une demande cohérente du régulateur boursier d'obtenir un niveau de garantie plus élevé. 

Les perdants de l'affaire Gamestop s'appellent fonds spéculatifs, fonds vautours, "shorters" ou "short sellers", dont l'identité est culturellement connue par l'intermédiaire de films comme The Big Short, à propos de ceux qui avaient vu avant les autres la survenue de la crise financière de 2008, en tirant d'immenses gains. L'un d'eux est le financier Michael Burry, interprété par Christian Bale, que l'on retrouve de l'autre côté de la barrière avec l'action GameStop, dans laquelle il a investi depuis 2019. Pour sa part, Brad Pitt interprète un trader "éthique", plus âgé, sensible aux conséquences sociales des jeux boursiers. De quoi rappeler des souvenirs à Paul Jorion, l'un des rares observateurs ayant annoncé la crise de 2008. Alors, peut-on aller jusqu'à considérer le "shorter" comme un lanceur d'alerte du monde financier envers des actions surcotées et des entreprises à la comptabilité douteuse ?Comme le résume Daniel Schneidermann, existe-t-il " des gentils vautours et des méchants vautours""Sur un marché, il faut des gens qui font des paris à la hausse et d'autres à la baisse", si l'on considère que le marché est "le mécanisme principal d'allocation du capital", répond Delaigue en l'opposant à une hypothétique planification d’État : "Il y a une position symétrique entre le «short seller» et l'acheteur." Est-ce que les charognards sont foncièrement nuisibles dans le règne animal ?, interroge Jorion à propos de "ce rôle ambigu". Y compris quand cela se termine en licenciements massifs.

Jorion rappelle aussi que lorsqu'il est question de sauver les marchés financiers eux-mêmes, les fonds spéculatifs peuvent jouer contre leur intérêt immédiat, par exemple lors de la crise financière de 2008. Retour à GameStop, avec la décision d'Andrew Left, patron du fonds spéculatif Citron Research, d'arrêter la vente à découvert suite à son pari perdant sur l'action de la chaîne de jeux vidéo Jorion y voit comme un numéro "de bonimenteur". Rafik Djoumi, lui, revient au nihilisme des petits porteurs de Reddit, qu'il traduit ainsi : "Plutôt que d'essayer de se prévaloir des catastrophes à venir, on va accélérer les choses afin que le monde s'écroule." Ils se voient en effet comme "une force de chaos". De nombreux films reprennent d'ailleurs cette antienne de l'instrumentalisation de la finance par des petits au détriment de l'establishment, pointe Delaigue... bien que concernant The Big Short, les héros soient des "shorters" eux-mêmes membres de cet establishment.

"casquette à l'envers" contre "veuve de carpentras"

Cinéma toujours, avec l'intervention de l'ancien financier ayant inspiré le Loup de Wall Street , qui regrette de ne pas avoir eu la même idée que les petits investisseurs de Reddit. L'affaire GameStop a ceci d'inédit par rapport au passé que "cette capacité de mobilisation des réseaux sociaux", déjà observée depuis une décennie dans d'autres domaines, des révolutions arabes au mouvement des Gilets jaunes, "s'est produite dans Wall Street", note Delaigue. "À ce titre, c'est un événement marquant." Et reproductible ? "Le jour ou le marché d'actions n'est plus vu comme un domaine sérieux, mais comme un casino, on change de perspective", répond l'économiste, pour qui "Penisquipendouille 1999 avec une casquette à l'envers sur Reddit" est à ses yeux un actionnaire moins "sérieux" que "la veuve de Carpentras". Mais ce n'est pas seulement depuis Reddit, que la bourse est considérée comme un casino, objecte l'animateur, qui demande : "Ce casino,  est-il considéré comme sérieux à juste titre, selon vous ?" "C'est une bonne question...", répond l'invité, qui n'a manifestement pas de réponse prête à cette question, pourtant essentielle, de la source de la confiance dans l'établissement d'une cote boursière. Rappelant que ses pairs économistes ont joué un grand rôle, ces dernières décennies, dans le récit de l'efficience économique des marchés – et donc de leur utilité – plutôt qu'en tant que jeu d'argent à grande échelle, lui-même reconnaît sa propre incapacité à trancher sur sa propre adhésion à ce récit. Y croit-il ? "En tous cas, je l'enseigne". L'émission se termine ainsi sur une question vertigineuse  : les internautes à la casquette à l'envers auront-ils raison de la conviction finalement pas si ancienne d'une rationalité des marchés financiers ?

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