"C'est con", "pitoyable" : le progrès social vu par les éditorialistes

Sherlock Com' - - Plateau télé - 30 commentaires

Pascal Praud, Louis Sarkozy et Jérôme Lavrilleux découvrent le "congé climatique", proposé par Marine Tondelier

Avancer l'idée d'un nouveau droit pour les salariés ou suggérer une nouvelle avancée sociale, c'est s'exposer au feu nourri des meilleurs éditorialistes télé. En proposant un "congé climatique", Marine Tondelier a alimenté cette semaine le petit théâtre des indignés de RMC et CNews : "On est chez les dingues", "c'est con", "pitoyable", "désespérant", "à se tirer une balle". Bah oui, tout le monde sait qu'on n'a pas besoin d'un État qui protège les salariés puisque quelqu'un le fait déjà de manière spontanée et pragmatique. Ce grand défenseur, vous le croisez chaque matin, c'est lui qui fixe le montant de vos bulletins de paie.

Que faire face à un matraquage médiatique matin, midi et soir ? Un matraquage continu, moins visible que les sorties racistes et l'obsession migratoire, mais tout aussi problématique dans le champ social. Étouffer dans l'œuf toute idée de gauche, discréditer tout discours progressiste à peine a-t-il été prononcé, c'est une spécialité des éditorialistes des chaînes d'info. Certes, CNews a dégringolé depuis quelques semaines en termes d'audience, dépassée par BFMTV et LCI qui consacrent leur antenne à la guerre au Moyen Orient. Mais que se passera-t-il quand toutes les antennes basculeront sur la présidentielle 2027 ? On en a eu un petit aperçu cette semaine sur RMC et CNews. Comment, vous n'êtes pas au courant ? Pourtant, à voir la tête de certains éditorialistes, il s'est passé quelque chose de très très grave…

Être éditorialiste, c'est d'abord avoir des talents d'acteur. Prenez Jérôme Lavrilleux, un "propriétaire de gîtes en Dordogne" (c'est comme ça qu'il est présenté dans le bandeau). Pour ce grand spécialiste des comptes de campagne truqués de l'UMP, une idée de gauche provoque à peu près toutes les réactions possibles : d'abord la sidération, puis l'agacement, et enfin la colère.

Tout ça pourquoi ? Parce qu'en début de semaine, Marine Tondelier, candidate écologiste à l'élection présidentielle, a suggéré d'accorder aux salariés cinq jours de "congé climatique" pour les protéger de la canicule. Une proposition qui s'inspire de ce qu'a fait l'Espagne, où un congé rémunéré de quatre jours a été instauré en novembre 2024 afin de limiter les déplacements lors d'épisodes d'alerte météo.

Un nouveau droit pour protéger les salariés ? L'énonciation de cette simple proposition a rendu fous les éditorialistes de RMC et CNews (ceux de BFMTV et LCI étant occupés par le Moyen Orient). "Être représentant politique et aller sur ce type de proposition (...) c'est pitoyable", enrage Emmanuel de Villiers. "On est au coeur de la névrose française", affirme Charles Consigny, très remonté : "Franchement, on peut dire que c'est con quand même. Moi je trouve qu'on a le droit de dire que c'est con. C'est une idée conne, il faut dire les choses comme elles sont."

Baptiste des Monstiers confirme : c'est "une proposition complètement idiote". Le coût, c'est le premier argument réflexe utilisé pour dézinguer cette proposition. Olivier Truchot estime que "dans un pays endetté, on ne peut pas dire qu'on va donner un nouveau droit mais pour le financement, pffff, on verra. C'est pas possible. C'est vraiment une question de crédibilité, d'intelligence".

"On va fermer les magasins au mois d'août parce qu'il fait trop chaud ? Mais c'est à se tirer une balle", renchérit Consigny. Pour lui, c'est bien simple, sur le plan économique, "si demain on met en place toutes les idées de madame Tondelier mais en un an, la France devient un pays du tiers monde."

Bien évidemment, rien n'est chiffré, mais Consigny a bien sa petite idée pour expliquer cette proposition de Tondelier, et ça n'a rien à voir avec le changement climatique : "Je constate une espèce de haine du travail chez un certain nombre de gens, chez un certain nombre de responsables politiques, de jeunes." Or, c'est pas bien :  "Je ne suis pas sûr que le non-travail soit l'adaptation au monde futur, estime Truchot. Il va falloir qu'on vive avec ce dérèglement climatique. Si on ne travaille plus, le modèle social que chérit madame Tondelier, il est mort !" Et Truchot, vous l'avez compris, veut défendre le modèle social.

Dans la galaxie des éditorialistes grotesques, deux se sont particulièrement illustrés sur ce sujet. Camille Breer d'abord. Bien lancée par Pascal Praud ("Est-ce qu'on pourrait avoir un congé Tondelier ?"), la juriste de CNews se lâche : "On a l'impression qu'elle découvre le quotidien des Français. Il faut quand même savoir que lorsqu'il y a des fortes chaleurs, les patrons de BTP mettent déjà en place des horaires de travail qui sont complètement décalés". Ça montre "à quel point cette dame est complètement déconnectée". Et l'éditorialiste de conclure à propos de Tondelier : "Elle n'est ni agréable à entendre, ni agréable à regarder."

L'autre éditorialiste grotesque, c'est le petit nouveau de la matinale de RMC animée par Apolline de Malherbe (celle qui pleure avec les petites gens). Louis Sarkozy, c'est bien lui, n'a rien à envier à son père, chaque phrase est une petite perle : "Le monde avance dans l'IA sans nous, sans la France, constate-t-il. Des guerres explosent partout. La Chine est pleinement éveillée, la Russie hurle et nous, on va inventer des jours fériés pour de fortes pluies. Il ne nous manquait que ça comme excuse pour ne pas bosser, les crues et les canicules."

Selon lui, "le vrai sujet, c'est que la France va mourir si elle ne travaille pas davantage. Nous sommes appauvris, divisés, inefficaces, en retard, désindustrialisés et pendant ce temps-là, de quoi parle-t-on ? Que nous propose la gauche ? Que le climatologue de famille puisse bientôt vous faire un mot d'absence pour ne pas aller travailler ? (...) Qui vérifie ? Qui contrôle ? Qui justifie ? On crée une brigade météo pour valider les arrêts de travail ? (...) Une commission départementale du parapluie ? On est chez les dingues."

Au-delà de la question du travail, tous ces éditorialistes si inspirés ont comme point commun de défendre l'entrepreneur, le patron, ce génie du "bon sens", bien plus efficace que l'Etat qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Dit autrement par Baptiste des Monstiers : "Moi ce qui me gêne, c'est qu'on a l'impression que les patrons sont des espèces de salauds sans cœur. (...) L'immense majorité des patrons sont compréhensifs. (...) Bien sûr que dans le BTP, on fait attention parce qu'un patron, il n'a pas envie d'avoir un gars qui tombe du quatrième étage et qui se bute parce qu'il a eu un coup de chaud."

"Tout le monde s'adapte, s'énerve Lavrilleux. Il n'y a aucun patron ou aucun chef d'administration qui dit : « Va crever sous 45 degrés, va balayer sur le goudron et va te faire brûler les pieds ». Ça ne marche pas comme ça".  Cette ode à l'entrepreneur pragmatique à la différence d'un Etat qui entrave toujours plus, c'est une constante chez ces éditorialistes libéraux. 

Le progrès social, une folie

Pour les éditorialistes, les idées de gauche sont  insupportables. En revanche, dès qu'il s'agit de supprimer un acquis social, les mêmes éditorialistes se précipitent aussitôt sur les plateaux pour saluer l'idée. Ce fut le cas en avril, quand Gabriel Attal a proposé de faire travailler certains secteurs (boulangerie, fleuriste) le 1er mai. Pour Flora Ghebali, c'était "malin" car "il vient corriger une anomalie." Pour Consigny, c'était du bon sens car "on a l'impression en France, que le simple fait de faire travailler quelqu'un, c'est déjà un crime. Le simple fait de recruter quelqu'un, vous êtes un employeur, vous êtes déjà un esclavagiste." Malgré tant de "bon sens", le gouvernement n'a finalement pas osé aller jusqu'au bout et la proposition d'Attal est restée au placard. Coupable désigné selon Praud : "le Marxisme [qui] arrive souvent dans les débats" et "la gauchisation des esprits de la classe politique".

On l'aura compris, à la télé, supprimer un jour férié c'est bien, créer un nouveau congé c'est mal. Bien évidemment, on peut contester la proposition de Tondelier, discuter de sa pertinence, mais ce qui ne va pas ce sont les termes employés, la mobilisation du champ lexical de la bêtise et de l'irrationalité ("pitoyable", "con", "idiote", "dingue"). C'est ce qui est le plus frappant dans le débat public actuel encadré par les éditorialistes : le progrès social n'apparaît plus comme un horizon mais comme une folie. Accorder davantage de droits aux salariés est irrecevable, presque irresponsable. À l'inverse, flexibiliser, rogner, "adapter" le droit du travail au nom de l'économie est présenté comme une évidence raisonnable, moderne. Bref, c'est du bon sens. Et à force de le répéter, le centre de gravité du débat s'est déplacé. Il ne s'agit même plus de savoir comment mieux distribuer les richesses ou protéger ceux qui travaillent, mais de rappeler inlassablement aux salariés qu'ils devraient s'estimer chanceux. Bon courage aux candidats de gauche en 2027. 

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