Apolline chez les petites gens : des larmes plutôt que des luttes

Sherlock Com' - - Plateau télé - 27 commentaires

Oyez oyez braves gens. Apolline de Malherbe a décidé de quitter la capitale et les plateaux de RMC-BFMTV pour aller à la rencontre de ses auditeurs. Dans "Apolline chez vous", diffusé sur RMC Story, la journaliste sillonne la province afin de découvrir le quotidien d'une femme de ménage, d'un boucher ou d'une viticultrice. Une sorte de voyage en terre inconnue. "Donner la parole à ceux qu'on entend le moins", c'est la promesse de cette émission particulière. Particulière, car derrière un objectif en apparence légitime, le programme réussit le tour de force de gommer en partie les revendications politiques et sociales des auditeurs pour insister davantage sur leur "vie intime" et leurs émotions. Des larmes plutôt que des luttes.

Apolline à la ferme, Apolline chez le boulanger, Apolline dans un camion. Un peu comme Martine, Apolline vit d'incroyables aventures sur RMC Story. Comme ce jour, dans la Drôme, où elle fait une découverte stupéfiante en compagnie de Sylvie, une viticultrice.

Ce jour-là, Apolline a passé la journée avec Sylvie pour comprendre son quotidien de viticultrice dans le cadre de l'émission "Apolline chez vous".

"Tous les matins, j'ai des auditeurs qui m'appellent (...) c'est un cadeau d'entendre ces témoignages (...) et très souvent, je suis hyper frustrée de devoir raccrocher, parce que j'ai envie de continuer, parce que j'ai envie de tirer le fil, parce que j'ai envie d'en savoir plus sur eux", a expliqué la journaliste sur France 5, en pleine promo de la saison 2. Oui, elle est comme ça Apolline de Malherbe, elle veut"donner la parole à ceux qu'on entend le moins." D'où l'idée de prolonger l'échange en allant les rencontrer directement chez eux, devant les caméras de RMC Story.

Vis ma vie en province

Huit épisodes ont été diffusés, huit épisodes et autant d'occasions pour Apolline de mettre la main à la pâte… Car la journaliste ne peut pas simplement interviewer ses auditeurs, comme elle interviewe des politiques. Quand De Malherbe enchaîne les questions en lisant ses fiches à Paris, Apolline, sur le terrain, joue au boulanger.

Elle joue à la marchande avec Yann, le boucher...

Elle prépare les sauces chez le restaurateur...

Et elle a même pu faire le plein de diesel avec Gérald, chauffeur routier. "159 litres, je n'ai jamais fait un plein pareil. Je suis très fière", dit-elle devant la caméra.

Au cours de ces échanges, Apolline est toujours très concentrée et en empathie avec son interlocuteur. En empathie, ça veut dire la tête bien penchée…

Bref, Apolline est à l'écoute. Et ces échanges sont empreints d'émotion quand les témoins évoquent leur parcours de vie...

Car c'est bien le parcours de vie et le quotidien de ses interlocuteurs qui fascinent Apolline. Lors de la tournée du boucher, par exemple, ses questions se font intimes et personnelles : "Quand est-ce que tu te reposes ?", "Vous travaillez tout le temps ensemble avec ta femme ?", "C'est quoi tes rêves aujourd'hui ?", "Vous vous faites un peu des petits plaisirs avec Stéphanie, par exemple pour vos anniversaires ?"

Yann se repose peu. Avec sa femme, il explique qu'il ne s'en sort pas financièrement à cause de l'inflation. Heureusement, le tribunal de commerce leur a donné un délai pour rembourser les dizaines de milliers d'euros qu'ils doivent à l'Urssaf. Face caméra, Yann est un peu fataliste, la vie n'est pas facile. En toute fin d'émission, sa femme craque quand elle évoque son père décédé du covid. Tête penchée, Apolline écoute et console.

Mais au fait, comment Apolline de Malherbe a-t-elle rencontré Yann ? C'était le 27 août 2025, sur l'antenne de RMC. Il l'a appelé pour parler de ses difficultés en tant qu'artisan-boucher. Sauf que la tonalité était très différente de l'émission télé. A l'époque, il émettait des doutes sur le bien fondé de certaines prestations sociales en France ("Il y aurait à dire là-dessus mais je ne veux pas polémiquer"). Il était surtout très en colère contre les responsables politiques : "30 000 patrons ont perdu leur emploi [en 2025] et ça n'inquiète absolument personne. (...) Au niveau des hommes politiques, c'est qui veut la place et qui aura la place, c'est des chiens, c'est des incompétents, c'est des merdes. (...) Depuis que notre cher président a fait sa crise de colère l'année dernière et qu'il a dissous, notre clientèle est dans un état d'anxiété de folie. Je suis vraiment en colère, ça fait 40 ans bientôt que je bosse, je suis boucher, fils de boucher, j'en ai marre. J'adore mon métier, mais on se crève le cul, on est les putains de cet Etat de merde." Cette colère a disparu sur RMC Story.

une femme de ménage et ses "patrons"

Même décalage entre le programme télé et l'émission radio pour le témoignage de Fabienne, femme de ménage. Sur RMC, elle avait pris la parole le 18 novembre 2022, 4 ans après le début du mouvement des gilets jaunes et alors que l'inflation repartait à la hausse. Avec un salaire de 1300 euros par mois, elle expliquait qu'elle ne s'en sortait pas : "Si les gilets jaunes redescendent dans la rue, je suis prête à y redescendre". Elle s'en prenait également à l'un de ses employeurs : "Il y en a un qui me paye 9,80 euros l'heure. J'en ai ras-le-bol de travailler pour rien. Moi ce que je veux, c'est travailler et être rémunérée à la juste valeur. C'est-à-dire pas comme ça." Une colère légitime, mais qui est complètement retombée quand Apolline de Malherbe est allée à sa rencontre pour son émission sur RMC Story.

Si Fabienne décrit son quotidien difficile, son découvert bancaire qu'elle n'arrive pas à combler, elle ne dit pas de mal de ses employeurs, qu'elle appelle ses "patrons". Elle en a sept : "Ce sont mes patrons mais on a des relations très très fortes". Des relations fortes et "de fidélité" lui fait remarquer Apolline : "Le plus, ça fait 30 ans. Je me suis occupée des deux enfants. Ma fille, [je l'ai élevée] avec leurs enfants. Ensemble, ils faisaient leurs devoirs (...) et elles ont toujours des contacts, c'est assez marrant".

Son témoignage est poignant et Apolline a la décence de ne pas jouer à la femme de ménage en essayant de nettoyer un truc. Mais il n'y a plus aucune revendication. On a dû réécouter deux fois l'intégralité de l'interview pour effectivement constater qu'elle ne réclame pas à être payée davantage. Et les questions d'Apolline n'orientent pas dans ce sens.

C'est l'un des éléments déroutants de l'émission. Les auditeurs de RMC prennent souvent la parole pour exprimer des convictions, exposer des revendications sociales. Le passage à la télé a tendance à gommer cette colère, ces revendications. Une démarche revendiquée par Apolline de Malherbe qui conclut chaque émission en promettant de nouvelles rencontres, "à la découverte de vos vies intimes."

Oui, c'est bien l'intimité de ces classes populaires qui intéresse la journaliste, avec parfois la sensation que les convictions s'effacent au profit de l'émotion, voire d'un certain voyeurisme. L'exemple de Thierry, coach de foot, est à cet égard révélateur. Le 16 juin 2025, il appelait RMC pour dénoncer la violence dans le football amateur, après une bagarre lors d'un match de jeunes de 11 ans. Il pointait notamment la responsabilité des instances fédérales, trop laxistes selon lui face aux violences dans le football professionnel et dans les tribunes. Malgré tout, Thierry affirmait ne pas vouloir abandonner son engagement auprès des jeunes : "J'ai perdu mon fils il y a deux ans, et c'est un projet qu'on avait tous les deux de continuer ensemble." Une confidence qu'Apolline n'a pas oubliée. Pour le premier épisode de la saison 2 d'"Apolline chez vous", c'est lui qu'elle choisit de rencontrer. La violence dans le football ? À peine effleurée. C'est le suicide de Damien, le fils de Thierry, qui devient le vrai sujet.

L'agricultrice attachée à sa terre (et à la loi Duplomb)

Plus rien n'est politique dans "Apolline chez vous". Au risque de masquer le véritable message livré par l'auditeur à la radio. La preuve avec Sylvie, la viticultrice : son épisode de 26 minutes tourne essentiellement autour de son travail avec son compagnon Laurent, de sa volonté de transmettre son domaine, de ses efforts pour diversifier ses revenus...

Apolline en profite pour faire les vendanges devant les caméras...

Elle monte à bord d'une machine à vendanger...

Mais là encore, on a perdu de vue la raison pour laquelle Sylvie avait témoigné sur RMC. A l'époque, elle était intervenue pour parler de sa participation aux manifestations des agriculteurs en 2025.

Et vous savez pourquoi ? A la télé, on le devine au détour d'un bref échange dans les vignes : "Si tu regardes bien tout ce que l'Europe nous a pondu, c'est tout et son contraire, explique Sylvie. On n'a plus envie de travailler dans ces conditions-là. (...) Il y a des produits qu'on pouvait utiliser, qu'on n'a plus le droit d'utiliser. On a l'impression qu'il y a tellement de matraquage, on va le dire comme ça, que finalement, quand tu dis « agriculteur, c'est pollueur », ça arrive, mais c'est dommage. (...) Il faudrait aussi qu'on arrête de faire peur aux Français avec les produits phyto." Apolline la relance timidement : "En même temps, ce que te disent un certain nombre de politiques, c'est que c'est que vous êtes les premières victimes de ça. Est ce que tu le ressens ou est ce que tu dis tu leur dis « Mêlez-vous de ce qui vous regarde » ?"

Sylvie décoche alors une réponse déconcertante : "Moi si on me pose la question, je dis « bah écoutez, regardez-moi. Je suis élevée dans les vignes. Bon d'accord, je ne suis pas très grande mais je suis à peu près normalement constituée ». Moi j'utilise les produits qui sont homologués". Bah oui, au pire, avec les pesticides, on est un peu petit. L'échange est bref, une minute très exactement sur une émission de 26 minutes.

La séquence est très courte alors qu'en réalité, c'était le coeur du message de Sylvie sur RMC. Si Apolline de Malherbe avait un minimum contextualisé son propos, les téléspectateurs auraient pu comprendre que Sylvie était en réalité une fervente défenseure de la loi Duplomb et que c'était précisément pour cela qu'elle avait témoigné dans la matinale de RMC. À l'époque, elle s'en était d'ailleurs prise aux élus de gauche, LFI et écologistes en tête, qui s'opposaient à ce texte.

Mais de tout cela, les téléspectateurs de RMC Story n'en sauront rien. Si Apolline de Malherbe avait fait son job de journaliste, elle aurait pu rappeler que les conséquences sanitaires de l'usage de ces pesticides, particulièrement à proximité des vignes, sont amplement documentées (ici et ici par exemple). Au lieu de cela, elle se contente de conclure que "Sylvie est confrontée aux défis d'une agriculture plus vertueuse et s'interroge sur le chemin à prendre". Que les choses sont dites avec délicatesse. Pas le temps de s'appesantir sur la question car Apolline doit repartir "vers d'autres rencontres à la découverte de vos vies intimes." Le vrai débat, forcément politique, évidemment politique, restera au pied des vignes.

"Apolline chez vous" fonctionne presque comme une machine à désamorcer. Les auditeurs qui appellent RMC arrivent avec des convictions, des colères, et parfois des revendications affirmées. Passés sous les projecteurs de RMC Story, ils n'en ressortent que comme des êtres sensibles, touchants, renvoyés à leurs "vies intimes". Des classes populaires parfois réduites à leur seule émotion, comme si leurs idées, elles, n'étaient pas assez bonnes pour le petit écran.

Lire sur arretsurimages.net.