Antisémitisme : Mélenchon, sauvé par Erner ? Spoil : non.
Daniel Schneidermann - - Intox & infaux - Complotismes - Obsessions - 61 commentaires
Dans l'interminable feuilleton sur les "dérapages antisémites" de Jean-Luc Mélenchon, la meilleure chance du candidat s'appellera peut-être Guillaume Erner. L'énormité de la faute du présentateur des Matins de France Culture
dispensera peut-être, pour tout le reste de la campagne, Mélenchon de s'expliquer sur le sujet.
Non seulement Guillaume Erner a diffusé le 26 juin un extrait sonore de déclarations de Mélenchon concernant prétendument les Juifs ("Pour moi c'est la caste, c'est-à-dire les tout-puissants financiers et leurs guignols, les marionnettes
médiatiques, politiques, tous ces gens-là") alors que le contexte révèle que l'Insoumis, dans cette émission de 2016, évoquait alors, en effet, le rôle de la finance dans la première élection de Trump.
Non seulement on découvre que cet extrait manipulatoire a été produit par un site opaque, LEON Le Media
, site dépourvu de mentions légales, notamment animé par un chargé de mission à temps partiel du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), et bénéficiant d'un soutien "moral et matériel"
, selon les mots de son président Yonathan Arfi, de ce lobby pro-israélien.
Non seulement Guillaume Erner attend quarante-huit heures pour s'en excuser à l'antenne de France Culture
. S'en excuser auprès des auditeurs, et non pas auprès de Mélenchon, pourtant premier concerné. Non seulement, dans l'immédiat, il n'est pas sanctionné, et quand il l'est, le 2 juillet, huit jours après les faits, et après une mobilisation des journalistes et producteurs de la station publique, cette sanction (un avertissement, et la suppression à partir de la rentrée de sa chronique personnelle) n'est pas annoncée publiquement par France Culture
, ni par Radio France
. Que craignent ces entreprises ?
Non seulement toute cette affaire sent donc le catimini et l'opacité, et est de nature à nourrir les calomnies véritablement antisémites, pour le coup, sur le "pouvoir occulte du CRIF" qui "tiendrait" France Culture
et Radio France
; mais même après les excuses de Guillaume Erner, toute la bande printano-charliste (Aram, Fourest) continue à le défendre, plus ernerienne que Erner lui-même.
L'énormité de cette manip' à ciel ouvert est telle que Jean-Luc Mélenchon pourrait être tenté de se croire, à l'avenir, exempté de toute explication sur le "sujet antisémitisme". Sauvé par Guillaume Erner, en somme.
Il aurait tort.
Même si la plupart des accusations d'antisémitisme portées contre lui depuis le 7 octobre sont bassement polémiques, reste certaines "blagues", certaines allusions, qui ont troublé - et continuent - des personnes de bonne foi, Juifs ou non.
Je ne pense pas personnellement, je l'ai écrit, qu'on devienne antisémite à 70 ans. Mais ce trouble existe. Depuis plusieurs années, j'ai invité directement Jean-Luc Mélenchon à une discussion sur l'antisémitisme, dans le cadre deJe vous ai laissé parler
, et à partir de là sur sa propre perception du fait juif, de l'Ancien et du nouveau testament, du racisme, du sionisme -le champ est ouvert. Longtemps réticent ("ça ne servira à rien, ça ne les arrêtera pas")
, il a finalement accepté au printemps dernier, m'écrivant même (je trahis le secret de la correspondance) cette phrase inimaginable sous ses doigts : "vous aviez raison"
. Je la conserve précieusement. Je la ferai verser aux Archives nationales après ma disparition.
Et puis, au moment de prendre date pour l'émission, sans doute sous la pression de son staff, la fenêtre s'est refermée. Manifestement, l'idée de cette conversation lui est douloureuse. Il est désormais probable qu'on en restera là. Je le regrette personnellement. En conscience, cela m'interdit de prendre publiquement sa défense, quelque désir que j'en aie, lors des épisodes du feuilleton qui ne vont pas manquer de se succéder dans l'année qui vient. Mais je le regrette surtout pour les chances de la gauche en 2027.