Mélenchon, Epstine et Epchtaïnne
Daniel Schneidermann - - Complotismes - Coups de com' - Obsessions - 33 commentaires
À quoi bon, au coeur d'un cyclone, tenter de raisonner et de mesurer le sens des vents ? Au coeur du cyclone, on se calfeutre, ou on va à la télé déclarer que le cyclone n'est pas gentil. Nous voici dans le nième cyclone Mélenchon, avec tout ce qu'il implique d'inaudible, pour toute tentative de discours nuancé.
Reprenons en choeur : cette fois c'est la fin. La fin de Mélenchon. Le dérapage de trop. La goutte de trop. Le moment de bascule dans la dérive du naufrage de la glissade. Le point de non-retour. La droite, l'extrême-droite, "l'officialité médiatique"
(dernier vocable Insoumis à la mode) le chantent. Mais pas seulement. Tondelier le dit. Faure le dit. Villepin le dit. Arié Alimi le dit. Libé
le dit. Aphatie le dit dans Libé
. Plenel le dit (à l'instant où je mets en ligne, Jean-Luc Mélenchon semble avoir été sauvé par le gong de l'offensive américano-israélienne sur l'Iran. Peu importe. Poursuivons)
.
Inaudible pour inaudible, tentons de rappeler les faits. Il existe, pour prononcer le nom de Jeffrey Epstein, deux prononciations possibles. Epchteïnne, ou Epstine. Je n'entre pas dans le détail. Disons que les deux prononciations se défendent. Depuis le début de l'affaire, les intervenants audiovisuels (la presse écrite, par définition, est hors du coup) hésitent entre chtaïnnisme et stinnisme. L'une des prononciations sonne plutôt juif. L'autre sonne plutôt russe. La première serait donc une manière de rappeler ses origines juives. La seconde, de le russifier.
Parallèlement, rôdent autour de "l'affaire" du financier pédocriminel deux théories complotistes. L'une le fantasme manipulé par le Mossad israélien, l'autre par les Russes, dans les deux cas pour compromettre les élites occidentales. Donc, poursuivent ces théories, si l'on a étouffé si longtemps l'affaire, si le Parlement français se refuse à ouvrir une commission d'enquête, c'est soit du fait des Juifs, soit du fait de l'influence sournoise de Poutine. Rien n'est démontré bien entendu comme d'habitude, dans aucune des deux théories.
Le 15 février en meeting à Montpellier, rappelle Le Canard Enchainé
, Mélenchon risque une blague pour la première fois. "Je dis Epchtein. Je ne dis pas Epstine. Je ne dis pas Frankenstine. Je ne cherche pas à faire russe".
Sur la prononciation du nom "Epstein", Jean-Luc Mélenchon n'en était pas à son coup d'essai. Il y a 15 jours, lors d'un meeting à Montpellier, il avait prononcé à peu près les mêmes mots. À l'époque, personne n'avait réagi 👇 pic.twitter.com/SoWczNPYRg
— Le Canard enchaîné (@canardenchaine) February 27, 2026
Il insinue donc que "l'officialité"
prononcerait plutôt Epstine pour "faire russe"
, c'est à dire placer Poutine en accusation. C'est à la fois invraisemblable et faux. Faux : sans que j'aie fait de comptage, sur les écrans, il me semble que les prononciations sont partagées, nombre de présentateurs ou d'invités prononçant les deux dans la foulée, pour être certains de ne pas se tromper. Ensuite c'est invraisemblable. Imagine-t-on à BFM
ou France Inter
des conférences de rédaction donnant consigne de prononcer Epstine plutôt que Epchtaïne pour charger la barque Poutine ?
Disons le mot : c'est une supposition purement complotiste. Oui, mais émise dans ce moment particulier où l'affaire Epstein, justement, comme je l'écrivais ici, vient "agréger
des
"narratifs"
traditionnels des
"théories du complot"
(business offshore de milliardaires sur fond de jets privés et de palaces, exploitation sexuelle d'adolescentes des classes populaires, trafic d'influence, présence en surnombre de personnages juifs, etc)."
Après tout, si trois millions de documents, et des démissions en rafale, attestent de la réalité d'un réseau mondial criminel, pourquoi pas imaginer une petite conspiration annexe de médiacrates français ? Epstein ouvre une brèche de crédibilité à l'invraisemblable, dans l'univers du vraisemblable et de l'attestable.
Logiquement, cette allusion du 15 février ne déclenche aucune réaction. Crescendo donc à Lyon le 26 février. Le propos est le même, mais anglé différemment, et l'ironie lourdement surlignée. Quand Mélenchon, à Montpellier, accusait explicitement "l'officialité" de favoriser la prononciation Epstine, il l'accuse en creux à Lyon d'écarter la prononciation Epchtaïnne. La thèse est la même, mais appréhendée par l'autre bout. En insistant bien sur le CHTAÏNNE, manière Jean-Marie le Pen, ou antisémites d'avant-guerre insistant lourdement sur les patronymes juifs. Cette ironie complotiste est tout aussi stupide et invraisemblable qu'à Montpellier, et de surcroit incompréhensible pour qui n'a pas suivi le premier épisode.
Et antisémite de surcroît ? Impossible et vain débat. Pour le trancher, il faudrait mixer, avec coefficients, l'identité et le pedigree du locuteur, le contexte d'énonciation particulier, le contexte national, le contexte historique, la réception immédiate, la réception plus vaste. Mon mix personnel a toujours présupposé chez Mélenchon, outre l'hostilité de principe à la politique coloniale d'un Etat soutenu par les Etats-Unis, la judéo-indifférence d'un laïcard, fossilisée par l'orgueil, plutôt que l'antisémitisme, que rien n'atteste dans son long parcours. Mais il faut penser contre soi-même. Qui après tout eût prédit qu'une forme d'antisémitisme enfoui resurgirait au soir de leur vie chez un Mitterrand ou chez un De Gaulle ? A de nombreuses reprises, désolé de devoir le rappeler, j'ai invité Mélenchon sur ce sujet sur le plateau de Je vous ai laissé parler
. Sans réponse à ce jour.
Jackpot cette fois dans l"officialité". "Du Dieudonné" "Du Soral" "Rien ne va" "Inacceptable",
s'égosillent les mêmes plateaux qui, la veille, instruisaient le procès de Mélenchon pour l'organisation d'une conférence de presse réservée aux "nouveaux médias numériques" et, l'avant-veille, sommaient les Insoumis de "rompre toute attache" avec le mouvement antifa La jeune garde (voir notre émission de la semaine), après le meurtre à Lyon du militant néofasciste Quentin Deranque.
La totale. Les purgés de LFI sont convoqués sur les plateaux, en témoins d'immoralité, sur le mode " vous qui l'avez bien connu de l'intérieur, est-il vraiment antisémite, ou est-ce seulement de l'électoralisme mal placé ?"
Le Figaro
re-titre et réécrit en douce, sans le signaler, un papier du 15 février pour charger les "chtaïnnistes". Un scoop de Channel 4 sur un militant néo nazi interdit de séjour à Lyon et qui s'y trouvait tout de même, est éclipsé . La bête est à terre, l'heure est à l'hallali.
S'agissant de Mélenchon, et puisqu'au coeur du cyclone je persiste à éliminer l'hypothèse d'un antisémitisme viscéral, sincère et longtemps refoulé, deux hypothèses. Soit il sait parfaitement, soit il ne se doute pas qu'avec cette saillie complotiste invraisemblable il va déchaîner la meute, la vraie.
Supposons qu'il ne s'en doute pas. Je n'y crois pas. Comme je n'ai pas cru à sa défense, l'an dernier, dans l'affaire dite du "visuel Hanouna" alors qu'il jurait, à propos de l'imagerie antisémite d'avant guerre : "pas de bol nous on les a pas, ces affiches. On sait pas. On n'est pas au courant. D'accord ?"
Tu as beau être suprêmement judéo-indifférent, le judéo-indifférent ultime, passé un certain âge, tu y as été exposé, à ces images. Mais il s'agissait alors de couvrir la gaffe de la petite main créatrice de ce visuel, promptement retiré alors par Manuel Bompard. Couvrir les troupes, envers et contre toute vraisemblance. Ne pas céder un pouce de terrain. Soit. Mais dans l'affaire Epstein, Mélenchon n'a personne à "couvrir" ou à protéger.
Rabattons-nous sur l'hypothèse inverse de l'appeau volontaire à "officialité", glissé dans un discours où, par ailleurs (pour brouiller les pistes ?) l'orateur fait l'éloge de Jean Moulin, des époux Aubrac, et de Justes parmi les nations en Franche Comté, et où il réclame le déboulonnage d'une statue du roi de France antisémite Louis IX, dit Saint Louis, au Sénat.
Ici, plusieurs sous-hypothèses.
Sous-hypothèse "après moi le déluge"
. C'est l'hypothèse Aphatie. Jean-Luc Mélenchon arrive à un âge qui le pousse à se lâcher, pour ne pas mourir encombré de regrets, comme tant de vieux, qui n'ont plus rien à faire des contraintes ou de leur réputation. Hypothèse accréditée, lors du meeting de Lyon que j'ai suivi en intégralité, par un abus assez incontrôlé de l'ironie, et un certain relâchement du vocabulaire, jubilatoire mais très peu présidentiel.
Dernière sous-hypothèse : la provocation calculée. Mélenchon a analysé que l'essentiel, avant les municipales et pour la présidentielle, est de rester à n'importe quel prix, à la Trump, à la Le Pen, à la Sarkozy , au centre de l'attention de "l'officialité". Et donc au coeur de la fascination-détestation de cette "officialité" elle-même universellement détestée, en pariant que cette détestation profitera électoralement aux Insoumis. Ça se tient. Jouer pour cela de tropes antisémites n'a rien de moral, mais qui parle encore de morale ? Ca tient du pari, mais qui ne risque rien n'a rien, même si ce pari-là s'apparente à la roulette...russe. Oups ! Pas fait exprès.