Iran : Jean Quatremer et la liste de la honte

Élodie Safaris - - Déontologie - Les énervé·es - 109 commentaires

D'aucuns diront que Jean Quatremer n'est pas plus "en roue libre" que d'habitude tant le correspondant à Bruxelles de Libé (et chroniqueur pour 28 Minutes sur Arte et 24h Pujadas sur LCI) multiplie les tweets outranciers, réactionnaires, voire parfois même racistes. Ses collègues de Libérations'en sont émus plus d'une fois

Mais il a, cette semaine, commis un tweet particulièrement indigne, dans une série de messages publiée sur X pour dénoncer le pseudo silence de celleux qu'il appelle, comme Rachel Khanles "palestinistes" alors que le "peuple iranien" se fait "hacher menu par les mollahs"Dans ce thread, Quatremer partage ce qu'il estime être un "utile rappel" en retweetant la publication d'un autre compte très actif et très pro-israélien : celui de Simon Moos (qu'on a notamment pu apercevoir sur la scène du gala de la Diaspora Defense Forces). 

La publication est un montage photo sur fond noir des visages de seize personnalités publiques dont sept sont des Insoumis (Jean-Luc Mélenchon, Sophia Chikirou, Aymeric Caron, David Guiraud, Rima Hassan, Thomas Portes et Alma Dufour). À leurs côtés, la réalisatrice iranienne Sepideh Farsi, Dominique de Villepin, l'ancien ambassadeur de France aux États-Unis, Gérard Araud, l'auteur Pascal Boniface mais aussi deux militantes iraniennes, et des journalistes. Ce qui leur vaut pareil affichage ? S'être "publiquement opposés" quand "en juin dernier, Israël a failli faire tomber le régime des mollahs". "Il est donc d'intérêt général de le rappeler tout aussi publiquement", ajoute Moos.

Un partage contestable à deux niveaux. Sur la forme, déjà : doit-on vraiment rappeler pourquoi le fait de dresser de telles listes et de se prêter à la délation de ses propres confrères est plus que problématique ? Sans parler de la forme graphique qui relève largement de l'anathème. Mais pouvait-on attendre mieux d'un journaliste qui retweete par ailleurs le spécialiste du lynchage numérique @SwordOfSalomon ?

Sur le fond aussi, l'attaque est indigne. La formulation laisse penser que ces personnalités se sont positionnées contre la chute du "régime des mollahs". C'est d'ailleurs cette interprétation fallacieuse que Quatremer assume dans une réponse faite à Raquel Garrido (qui comme beaucoup d'autres, s'est indignée de cette publication) : "Je trouve utile de rappeler qui a soutenu les mollahs en juin dernier. Ce sont des faits et les faits ne sont ni déloyaux ni abjects, ils sont même s'ils dérangent"

Sauf que non, ce ne sont pas "les faits". Et le montage vidéo partagé le lendemain par Quatremer pour renforcer ses accusations en est la meilleure preuve. En juin 2025, aucune des personnes figurant sur ce visuel n'a "soutenu les mollahs". Pour ne prendre qu'eux comme exemple, les trois confrères affichés ici sur fond noir (Armin Arefi, Gallagher Fenwick et Vincent Hugeux) n'ont fait que rappeler le danger pour la population iranienne ainsi que le cadre du droit international, comme le souligne sur X l'expert en droit international, Johann Soufi : "Faire croire que défendre la Charte de l'ONU et ses principes (droit international, droits humains), c’est défendre le régime tyrannique des mollahs, relève de la bêtise ou de la malhonnêteté. Ici, je pense que c’est les deux. JAMAIS un mot pour les victimes!".

Ainsi, Arefi affirmant à l'époque sur franceinfo que "ce n'est pas avec des bombes qu’on apporte la liberté à un peuple, faut-il rappeler les exemples récents de l'Afghanistan et de l'Irak". Ou regrettant sur Public Sénat que "personne ne parle des risques graves pour la population iranienne liés aux bombardements par Israël d’installations atomiques souterraines situées à proximité de grandes villes (Qom pour Fordo, Ispahan pour Natanz), pourtant prohibé par le droit international". Idem pour Fenwick déclarant sur le plateau de l'émission En Société (France 5) : "Bien que cela nous soit insupportable, la solution n'est pas la décapitation physique d'un régime. Parce que qui sommes-nous pour décider que oui, nous avons le droit de le décapiter ?". Le Franco-Américain y rappelait également que "la méthode employée pour soi-disant" défendre les Iraniens était "celle du légicide"

Pour l'heure, aucun des trois journalistes n'a réagi publiquement à l'attaque en règle de Jean Quatremer ou de Simon Moos. Mais l'avocate et militante Chirinne Ardakani, qui figure elle aussi dans la liste, a répondu au tweet de Moos : "Qui est ce grossier personnage qui « fiche » les personnes qui interviennent dans le débat public selon une grille d’analyse rudimentaire et obsessionnelle absurde « pour ou contre Israël » ?".

De son côté, Gérard Araud a partagé la réaction du journaliste Olivier Da Lage ("Un nouveau palier dans l’abjection, de la part de celui qui parle en permanence de « cibles dans le dos ». La radicalisation, c’est ça") ainsi que la nôtre et semble avoir fait le choix de bloquer Quatremer, qui n'a pas manqué d'y réagir en bon troll. 

"C’est un fait qu'Araud, moi-même et d'autres de ta liste se soient opposés aux bombardements sur l'Iran. C’est une manipulation mensongère sournoise et indigne d’un journaliste d’en déduire un soutien au régime iranien", lui a aussi répondu Pascal Boniface, après ce tweet trollesque. "Ce n'était pas des bombardements sur l'Iran, c'était des bombardements sur les infrastructures servant à préparer la bombe, c'est là où vous pêchez. Le droit international n'a jamais été une muraille de Chine servant à protéger les crapules, des mollahs au Hamas en passant par le Hezbollah", a répondu Quatremer, faisant complètement abstraction des plus de mille morts iraniens de juin dernier.

Qu'il soit en désaccord avec celleux qui condamnaient les attaques américaines sur l'Iran, c'est son droit. Mais travestir leurs propos dans le but de mieux les attaquer, c'est précisément "déloyal et abject". Donner dans les pires méthodes que permettent certains réseaux - comme X - l'est tout autant.


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