Deux monstres potentiels

Daniel Schneidermann - - Le matinaute - 66 commentaires


Cette image de vitrine souillée, à Paris, en 2019, surgie hier sur les réseaux sociaux. Cette image immédiatement associée à une autre, par le compte Twitter de la LICRA. Et les accusations immédiates de fleurir contre les Gilets jaunes, avant que l'on apprenne que l'infâme graffiti a été apposé dans la nuit qui a précédé l'acte 13 du mouvement. Rien à voir, donc, avec les Gilets jaunes, qui d'ailleurs ne sont pas passés par ce quartier.

On me demande parfois, sur mon réseau social addictif préféré, si nous sommes tous victimes d'aveuglement collectif face au retour de l'antisémitisme en général, et celui des Gilets jaunes en particulier. Obsédante question. La leçon de mon expédition à Berlin 1933, c'est que rien n'est plus facile que d'être collectivement aveugles à quelque chose d'énorme. Et que par définition, on ne sait pas à quoi on est aveugles.

Pourtant, je crois absurde toute assimilation des Gilets jaunes à des chemises brunes. D'abord parce qu'il leur manque quelque chose, trois fois rien, un détail : un Etat-major, une direction, qui définisse un cap, et une stratégie. Quelques groupes identitaires, quelques dieudonno-soraliens, un quarteron d'antisémites fossilisés, ont tenté, tentent encore, avec obstination, une OPA sournoise. Ils n'ont pas réussi à ce jour, à la grande désolation de Eric Zemmour. Imperturbablement, le mouvement profond, quand on lui donne la parole, réaffirme ses objectifs économiques, et institutionnels (y compris dans le sondage de chez Hanouna, que nous évoquons dans l'émission de cette semaine, avec le Gilet jaune François Boulo, qui y participait). 

Il suffit d'un crétin isolé, pour taguer "Juden" sur la devanture d'un magasin de bagels. Celui qui tague "Juden", peut-être veut-il provoquer l'affolement emballé, qui n'a pas manqué, avec ses propagateurs habituels (Joann Sfar, Castaner) aux commandes du Canadair à essence. Peut-être d'ailleurs, est-il, ce tagueur, multi-repéré par la police, comme l'excité qui a mis le feu à une voiture de Sentinelle près de la tour Eiffel. Vous avez vu l'image, aussi, bien entendu. Eh bien des policiers infiltrés, si j'en crois Aziz Zemouri, du Point, le filochaient depuis plusieurs heures dans les rues de Paris où il cassait allègrement, au marteau, des devantures de banques et de compagnies d'assurance, sans l'arrêter. Il y a peut-être d'excellentes raisons à cela, je ne suis pas spécialiste du maintien de l'ordre, et j'espère vivement que la police s'en expliquera, si on ne veut pas fabriquer des paranos. 

De l'autre bord, on dit : "mais vous êtes aveugle au vrai danger, la dérive autoritaire de Macron". Cette dérive vers une répression dure est incontestable, (voir l'analyse de Romaric Godin, que je citais la semaine dernière). Il y a bien une ligne de continuité évidente, entre la suppression de l'ISF, l'obstination sur le CICE (même ripoliné), la sidérante impunité de l'homme de main Benalla -avec complicité du parquet- et les éborgnés, et les mains arrachées. Et cette ligne peut sans trop de caricature se résumer ainsi : mater à tout prix tout soulèvement populaire. Mais les événements ne sont pas toujours ce qu'ils semblent être, cf la tentative de perquisition rocambolesque à Mediapart, davantage dûe à l'affolement de Matignon, se découvrant jusque dans la garde rapprochée du Premier ministre, infiltré par la clique Benalla, qu'à une stratégie de la muselière pour la presse. On n'en est pas là, si rien ne dit qu'on n'y viendra pas un jour. Face à face, s'affrontent deux monstres potentiels. Mais ils sont encore en devenir. Rien n'est écrit.

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