Complotisme, anti-complotisme et... mythologie: l'exégèse d'Epstein
Thibault Prévost - - Complotismes - Clic gauche - 29 commentairesLa publication des "Epstein Files", un corpus à la fois immense et incomplet, a déclenché simultanément la jubilation malsaine des sphères complotistes, et la réponse paternaliste des spécialistes du fact-checking. À ces deux grilles de lecture anti-politiques répond une troisième : la part de mythologie mégalomane d'Epstein, Bannon et des autres, dans un système de prédation en partie régi par le capital social.
Jusqu'ici, tout était encore à peu près clair. Le mensonge et la vérité, le vrai et le faux étaient chacun sagement rangés dans leurs petites boîtes, parfaitement étanches. Depuis 2016 et l'inauguration du régime de la post-vérité par Donald Trump, Steve Bannon et leur cirque itinérant, deux industries de production du réel se sont consolidées en France, face à face, chacune dans sa tranchée. D'un côté, la chaîne de montage du complotisme : un continuum d'influenceurs, de marginaux du champ politique, de médias "alternatifs" et de blogs de "réinformation" en croisade autoproclamée pour la Vérité - une vérité si solidement ancrée dans les faits qu'elle naît la plupart du temps d'un logiciel à slop génératif. En face, pour défendre l'Objectivité face à la "complosphère", se dresse la ligne Maginot de la vérification (fact-checking), ses associations, ses observatoires du complotisme, ses saint patrons, et ses escouades de débunkeurs devenus obligatoires au sein de tout organe de presse qui se respecte. (Il y a même désormais un chatbot, Vera (vous l'avez ?), pour automatiser la production de faits objectifs et neutres - c'est quand même moins fatigant que d'avoir sans cesse à évangéliser des hordes d'imbéciles biaisés, et puis c'est vrai que les grands modèles de langage sont une technique particulièrement fiable, dont l'impact renforce le rôle des institutions...)
Le complotiste, dans les yeux de son fact-checker, est un archétype utile, qui n'a pas grand-chose à voir avec les réalités sociologiques de la fabrication des régimes de vérité. Le mode opératoire de la démystification (debunking) repose sur une conception épidémiologique de l'information : il repose sur l'idée que l'exposition accidentelle à des théories du complot pathogènes perturbe notre sens de l'orientation informationnel, et que la seule réponse consiste à exposer le patient à une information antidote qui le stabilisera, en réaffirmant la légitimité rassurante du statu quo politique et social. Le complotisme se réduirait ainsi à un syndrome; une déficience cognitive individuelle temporaire, traitable facilement et sans séquelles long terme à condition d'être correctement dépisté et traité par des urgentistes du savoir-pouvoir.
Le postulat est similaire chez les mystificateurs d'en face: les "masses" moutonnières sont maintenues en état d'hypnose par un puissant dispositif politico-médiatique au service d'une élite (littéralement) masquée, sataniste, occulte et dépravée, que seul un contre-récit participatif, réactionnaire mais cultivé sur le terreau de différents répertoires contestataires, serait capable de neutraliser. Pour les complotistes de carrière, les faits ne suffisent jamais. Pour les vérificateurs de carrière, rien n'existe au-delà. Les premiers, lisant l'histoire comme un empilement de camouflages, prétendent dévoiler la vérité par la multiplication de fictions concurrentes, dans une course sans fin à la surenchère spectaculaire. Les seconds, convaincus d'opérer au-dessus du champ social, prétendent que l'information existe sous forme chimiquement pure dans le Narnia de l'objectivité.
Neuf ans après les "faits alternatifs" inventés par Kellyanne Conway un après-midi de janvier 2017, il faut bien admettre que la dynamique est largement en faveur des fabricants de complots. Le premier mandat de Trump, l'attaque du Capitole, la pandémie de Covid-19 et la désintégration exponentielle, depuis le 7 octobre 2023 et le génocide toujours en cours à Gaza, des institutions garantes des illusions de "l'ordre international basé sur les règles" (rules-based international order), presse en tête, ont ouvert d'immenses déchirures dans les mythes fondateurs de l'hégémonie occidentale -État de droit, démocratie représentative, libéralisme économique, rationalité scientifique basée sur la preuve, etc - dans lesquelles se sont engouffrés les marionettistes de la conspiration, trop heureux d'investir des territoires politiques en ruines. La décennie 2020 est aussi celle des logiciels génératifs, des usines à prétexte qui font primer le plausible sur le factuel et corrodent automatiquement, inexorablement, la structure des autorités épistémiques - pouvoirs publics, journalistes, médecins, professeurs.
Alors que la confiance des populations dans la presse n'en finit plus de chuter (61% des Français pensent désormais qu'il faut se méfier de ce que disent les médias sur les grands sujets d'actualité, selon le dernier baromètre La Croix du 16 janvier 2026), le retour de Trump au pouvoir a inauguré un nouveau stade de désintégration de la réalité consensuelle : la post-réalité, un régime de gouvernance techno-fasciste en partie basé sur de la fiction, alimenté par les générateurs de slop de la Silicon Valley. Le complotisme le plus pur, halluciné par le Slop President, conçu par OpenAI et diffusé sur X par les équipes de com' de la Maison Blanche. Une véritable Étoile Noire, capable de diriger un rayon de pure énergie fantasmagorique sur la cible de son choix. Immigrés vénézuéliens et soudanais, transformés en membres de cartel et mangeurs d'animaux domestiques. Gazaouis ensevelis sous une maquette de "Riviera". Protestations massives ridiculisées par un largage de merde généré artificiellement. "Tout se résume à du contenu pour la clictature", se désolait Wired en janvier.
Le dossier epstein, matériau parfait du web
Et puis, le 30 janvier, le ministère de la Justice, sur décision du Congrès états-unien, est forcé de rendre publics les "Epstein Files" : 3,5 millions de documents, dont 180 000 images et 2000 vidéos saisies chez l'homme d'affaires pédocriminel. Une avalanche d'informations qui nous plonge, sans index, équipement interprétatif ou matériel d'exploration adéquat, dans un monde trouble de relations entre élites financières, techniques et politiques. Un monde de manipulations, de services rendus, de courtisaneries, de plans machiavéliques, de fantasmes grotesques et de violences ignobles - en un mot, de conspiration. Pire, près de 90% des documents sont caviardés, mais d'une manière si incompétente (près de 40 photos de femmes dénudées sont publiées sans protection) que les avocats des 200 victimes présumées d'Epstein demanderont au ministère de la Justice d'intervenir pour protéger les identités d'une centaine de plaignantes. Internet, le système digestif de l'ère de la surinformation, se jette sur le buffet.
En quelques jours, des outils collaboratifs émergent pour indexer la bibliothèque de l'infâme par nom, par date, par relation, par mot-clé - peu importe, pourvu que des lignes se dessinent, littéralement. Charge ensuite à chacun d'y faire émerger la silhouette qu'il veut. L'exégèse collective de Reddit bat son plein. Jimail vous place dans la boîte Gmail d'Epstein. JeffTube permet de naviguer dans les vidéos contenues dans les dossiers. EpsteIN vous permet de savoir qui, parmi vos contacts LinkedIn, se trouve dans les "Files". Au terminus des idées à la con, certains font évidemment analyser les 300 gigaoctets de données par des chatbots pour les interroger dessus - oubliant un peu vite que ces systèmes sont conçus de manière à produire des mensonges statistiques. D'autres demandent à Grok, le chatbot d'Elon Musk qui génère de la pédopornographie en masse, de "révéler" les visages caviardés.
Jour après jour, de nouvelles révélations émergent de ce test de Rorschach à l'échelle sociologique. Internet fait ce qu'il sait faire de mieux : surinterpréter des faits et générer du lore, la version numérique du folklore, liquide amniotique des intenses interactions des fandoms. Les Epstein Files, immenses, incomplètes et pleines de trous, sont le territoire optimal d'un mode de consommation médiatique gamifié, dixit les chercheureuses Libby Marrs & Tiger Dingsun dans Other Internet, où s'informer revient à participer à une chasse au trésor obsessionnelle collective qui promet de "résoudre" le monde. Sur Internet, écrivait Mark Pesce dès 1997,"le réel ne se découvre pas, il se crée." La promesse est si envoûtante que certains journalistes de la presse bien élevée, pris de vertige, commencent à vaciller sur leurs bases méthodologiques. Le Guardian titre "Les Epstein Files révèlent qu'il existe bel et bien une vaste conspiration mondiale - ou presque". Ouf, c'était moins une.
Malgré le triple tour d'honneur tout nu (raconté par Pauline Bock) des France Soir, Omerta, Tocsin, CNews, Idriss Aberkane, Dieudonné, Karl Zéro et autres Avengers de la déontologie journalistique, soyons clairs : non, les complotistes n'ont pas eu raison. Ils n'auront jamais raison précisément parce que leur business model ne repose pas sur la raison mais sur une conception de la "vérité" comme horizon éternellement hors de portée, sur la frustration entretenue d'un monde secret et occulte observé à travers les trous d'un voile qui jamais ne se lèvera. Avoir raison, se contenter des faits, les mettrait immédiatement au chômage technique. Leur produit, ce sont des "livres dont vous êtes le héros" pour adultes aliénés par une économie politique inhumaine, des jeux de rôle collectifs en réalité alternée (ARG) dont l'objectif final est souvent la démolition de l'État social et/ou l'installation d'un régime xénophobe.
Radio France contre les leaks
Néanmoins, la publication de cette immense masse de documents caviardés (n'importe comment) provoque simultanément une secousse chez les garde-barrières de l'information, pris de court par la matérialisation de ce que Rudy Reichstadt et Tristan Mendès France appelaient encore en novembre, sur leur émission Complorama, une "obsession complotiste". Et la place forte de l'anti-complotisme, toute à son obsession éditoriale, produit alors une réflexion stupéfiante de paternalisme bourgeois : au fond, la publication de documents prouvant a minima l'entre-soi, la solidarité de classe, l'impunité, le mensonge et la criminalité d'un groupe de puissants, de documents qui ont déjà eu des répercussions concrètes sur 28 personnalités politiques, académiques et financières serait une mauvaise nouvelle pour la démocratie. Il faut se frotter les yeux en entendant Sonia Devillers questionner Fabrice Arfi, le 5 février dans la Matinale d'Inter : "quand on met au jour cette complaisance de la part de toute une élite mondiale, ou mondialisée, est-ce qu'on nourrit aussi un sentiment de "tous pourris", un sentiment "anti-élites" qui lui aussi peut devenir assez dangereux?" Le journalisme d'investigation menace le statu quo des hiérarchies de classe et la transparence est l'ennemie de la vérité, c'est la radio publique d'État qui vous le dit.
Même rengaine dans la chronique de Pierre Haski, qui se désole le 9 février que l'affaire Epstein vienne "alimenter la petite musique du « tous pourris » qui nourrit la vague populiste". Haski oublie peut-être que le premier d'entre eux à le faire est précisément Donald Trump, lorsqu'il affirme le 30 janvier que "presque tous les Démocrates et leurs donateurs" sont allés sur l'île d'Epstein. Enfin, pour Rudy Reichstadt sur France Culture , "il est probable que la transparence joue en faveur de la paranoïa ou d'une forme de défiance", et que l'obsession pour la transparence au détriment de la vie privée risque de nous faire basculer "dans quelque chose de totalitaire où c'est la moralité qui fait loi. Personne n'a envie de vivre dans une société puritaine qui est celle de l'Amérique du 16e, 17e siècle, qui est celle de la chasse aux sorcières." C'est vrai, il ne faudrait pas que surgisse soudainement une nouvelle conscience de classe, alimentée par le dégoût bien naturel face à la réalité de ce système de consommation de jeunes filles, de corruption permanente et de complaisance généralisée, de production de redevabilité, d'impunité ostentatoire et de dévoration sans limites - selon un mémo du ministère de la Justice, Epstein aurait fait près de mille victimes, majeures et mineures. Un univers dont la brutalité transactionnelle éclipse par son horreur froide l'habituelle mystique de foire pédo-sataniste, peuplée de démons masqués, de tunnels humides et d'adrénochrone.
La banalité de ce nouveau mal, sa structuration comme l'état normal de fonctionnement du monde, l'hétérogénéité politique des membres de cette sphère d'influence et la facilité avec lesquelles Epstein, jadis escroc à la petite semaine, empile les casquettes - dealer d'informations financières, mécène universitaire, entremetteur de puissants, trafiquant d'êtres humains - devraient suffire à donner le vertige - et des envies collectives de soulèvement, tant le gigantisme et le systémisme de cette affaire révèlent, une énième fois, l'immondice d'une société de classes où réussir signifie perpétuer la culture du viol, la culture de la transaction, la culture de la prédation, la culture du mensonge. Car n'oublions pas l'angle mort de nos anti-complotistes, heureusement rappelé par la professeure de civilisation américaine Frédérique Sandretto sur The Conversation: l'obstination des membres du réseau Epstein à plaider l'ignorance des agissements du pédocriminel, qui "crée une zone d’indétermination discursive, dans
laquelle l'absence d'explication systémique laisse place à des récits alternatifs." Pour elle, "en refusant de reconnaître les mécanismes ordinaires de complaisance,
de silence et de redevabilité, cette posture alimente l'idée d'un
mensonge organisé et d'une vérité volontairement dissimulée au public.
Là où une analyse sociologique mettrait en évidence des logiques de
réseau et de protection mutuelle, l'opinion perçoit un système opaque,
intentionnellement dissimulé." Si le complotisme prospère en même temps que la défiance, c'est peut-être parce que les détenteurs du pouvoir (politique comme économique) mentent désormais continuellement et ostensiblement, y compris en face des faits, pendant que les journalistes ont piscine - voir, ces dernières semaines, Macron et les jeux vidéo, Barrot et Francesca Albanese, et l'intégralité de la "séquence" Quentin Deranque, disséquée ici par Élodie Safaris.
Même manufacturées par l'administration Trump pour créer un maximum de chaos, occuper public et journalistes et faire oublier 50 pages de documents du FBI incluant, selon NPR, des témoignages de victimes contre le président états-unien, les "Epstein Files" déclenchent un double dévoilement : leur publication révèle la mécanique d'une nouvelle aristocratie politico-financière occidentale prête à tout pour maintenir son hégémonie sur les sociétés, et leur traitement révèle la complaisance (qui, historiquement, n'est plus à prouver) d'une certaine bourgeoisie médiatique vis-à-vis des dominants, qui en vient à conclure à la dangerosité du journalisme pour l'ordre social dont elle bénéficie largement. Une profession sûre de son fait, pour qui analyser l'actualité au prisme du matérialisme historique, un cadre d'analyse qu'elle a entièrement délaissé depuis plusieurs décennies, revient à maugréer un "tous pourris" accoudé au bar d'un PMU, et pour qui toute réflexion systémique contient par essence le germe radioactif du "populisme". La radicalité limpide de Martine Orange chez Mediapart, qui mobilise les travaux de l'historien Quinn Slobodian pour raconter Epstein comme allégorie d'un capitalisme néolibéral devenu simultanément fétichiste du secessionisme offshore et des modes de gouvernance autoritaire, est autrement plus enrichissante. Misère de l'anti-complotisme, comme le titre le politiste Arthur Pouliquen dans Le vent se lève, qui échoue spectaculairement à décrire l'événement dans son ampleur et, en cadrant le sujet autour du seul risque complotiste, désamorce toute possibilité d'interrogation du fonctionnement du pouvoir contemporain. Un journalisme non seulement apolitique mais aussi anti-politique, écrit l'historien Nicolas Guilhot dans AOC, que le complotisme contre lequel il se bat.
Mégalomanie et mysticisme
Au-delà du volet pédocriminel de l'affaire, parcourir les dossiers et observer les pépites que le hive mind numérique et les journalistes tamisent à travers la boue révèle enfin une autre grille de lecture, au-delà du binarisme complotisme/ anticomplotisme : Un régime de connivence où fiction et réel s'entremêlent pour tisser les liens de domination. Au fil des ans, le financier et la centaine d'hommes de son entourage ont construit une réalité parallèle, un espace-temps parallèle, une histoire parallèle et sordide de la décennie écoulée. L'équivalent politico-médiatique du monde inversé de Stranger Things, peuplé de créatures pédophiles à la voracité insatiable venues du crime organisé, de la politique, de la tech, de la finance et du monde académique. Un monde où l'on se délecte de sa puissance, où l'on joue, avec une jubilation certaine, à endosser des costumes. Un monde régi par les lois de la spéculation, où le réel a moins de valeur que sa perception. Rien n'est ni complètement faux, ni fondamentalement vrai - tout existe dans l'interrègne du plausible.
Plus les semaines passent, plus la masse de documents révèle, dans les interstices des corps brutalisés, un univers social alimenté par une hubris collective phénoménale, où l'on se convainc le temps de retraites et de soirées que l'on contrôle le destin du monde. Le journaliste Ryan Broderick, de l'excellente newsletter Garbage Day, écrit dès le 3 février, dans un article halluciné qui sent bon le mème du conspi aux yeux fous devant son tableau blanc, qu'Epstein "était à tout le moins persuadé qu'il orchestrait la chute de l'ordre mondial des années 2010". Grâce notamment à Steve Bannon et à sa connexion avec Christopher Poole, dit "moot", créateur et administrateur du forum 4chan. Epstein et Bannon vont correspondre pendant toute la décennie et se radicaliser mutuellement, se persuader jusqu'au délire de leur propre influence géopolitique. Leur master plan? Une mélasse de mouvements d'extrême-droite, de campagnes de désinformation numériques, de cryptomonnaies et de fermes à trolls russes.
En 2016, Epstein écrit à Peter Thiel que "Brexit n'est que le début". Comme dans un mauvais dessin animé, il expose ensuite son plan à l'autre grande figure machiavélique de la Silicon Valley : "le retour au tribalisme. L'opposée de la mondialisation. De nouvelles alliances prometteuses. Nous étions tous les deux d'accord pour dire que les politiques bancaires des taux d'intérêt nuls [qui ont alimenté la startup economy des années 2010] étaient encore trop élevées. Récupérer des choses en plein effondrement est bien plus facile que de chercher la prochaine affaire." En 2018, Epstein écrit à Bannon qu'il essaie de rassembler une équipe de hackers pour exploiter une faille inédite (zero-day) pour pirater les portefeuilles électroniques... et les machines à vote. En 2019, Bannon, qui se vante alors d'être le consigliere d'une bonne partie de l'extrême-droite européenne et de pouvoir détruire à lui seul tout projet de loi continentale, propose à Epstein de l'aider à "faire tomber le pape François, les Clinton, Xi (Jinping), et l'UE - allez, bro." Sortez les chapeaux en aluminium.
Et le rabbit hole ne s'arrête pas là. Lors d'une interview de plus de deux heures, Epstein évoque le Santa Fe Institute, un laboratoire de mathématiques qu'il a fondé dans les années 1990 pour simuler des systèmes complexes. Leur approche : un "algorithme génétique", une sorte de programme informatique basé sur les lois de la sélection naturelle, qui fleure bon le croisement entre techno-solutionnisme et racisme scientifique. Dans The Nerve, on apprend l'existence du "salon" Edge, fondé en 1996 par le puissant agent littéraire John Brockman mais financé en quasi-totalité par Epstein. Un boys club annuel pour (techno) milliardaires qui semble n'avoir pour seule fonction que d'entretenir, via quelques pseudo-intellectuels et chercheurs soigneusement sélectionnés, les obsessions de cette caste : racisme scientifique, hiérarchies de QI, eugénisme (qu'Epstein appelle "altruisme génétique"), misogynie à tendance masculiniste (au point d'exiger littéralement l'exclusion des femmes du salon Edge), suprémacisme, et admiration pour le régime fasciste. On sait depuis 2019 grâce au New York Timesqu'Epstein, qui se déclarait "transhumaniste", avait clamé son intention de faire cryogéniser son cerveau et son pénis, envisageait de faire de son ranch de Nouveau-Mexique une "base" depuis laquelle il pourrait "inséminer" 20 femmes à la fois en pensant créer une "race supérieure" grâce à son ADN. La rationalité techno-scientifique mise au service, encore et encore, d'une idéologie adjacente au nazisme.
Il est tentant de voir Jeffrey Epstein, rappelait Olivier Tesquet, comme une figure machiavélique et toute-puissante. La "mythologie du leak", ajoute-t-il, est puissante, addictogène, surtout pour ceux qui l'entretiennent. Pourtant, à tête reposé, les emails entre Epstein et Bannon rappellent au fond certaines scènes de Mountainhead, ce huis-clos angoissant et pathétique dans lequel un petit groupe de centimilliardaires de la tech s'imagine contrôler puis se répartir la planète, avant de repartir chacun chez soi, ivre de sa puissance fantasmée. Mais il est presque impossible de savoir ce qui relève du plan, de la bravache, du rêve éveillé ou du délire pur entretenu à des fins d'influence, dans un monde où la perception prime sur le réel. Comme le rappelle la sociologue Dahlia Namian, autrice de l'excellent La société de provocation, la "classe Epstein" évolue dans un ordre social où "le pouvoir repose moins sur la richesse seule de ses membres, que sur la convertibilité de leur statut en capital social. Certains membres, moins fortunés, n’en sont pas moins « richement connectés » : ils monnayent leurs carnets d’adresses, leurs expertises, leur accès privilégié aux cercles décisionnels. Les réseaux qu’ils entretiennent constituent un patrimoine social transnational hautement convertible, susceptible d’être activé selon les circonstances." Plus floue que le "savoir-pouvoir" théorisé par Michel Foucault, la relation entre information et puissance dans la classe Epstein semble inclure une dimension de marketing de soi, où l'on surestime ses compétences et ses relations pour asseoir son statut dans la chaîne alimentaire du boys club.
Epstein croyait-il réellement être le grand architecte d'un nouvel ordre mondial fasciste, transhumaniste et eugéniste bâti sur les ruines de l'équilibre wetsphalien, peuplé d'enfants d'une race supérieure et gouverné par les cryptomonnaies ? Bannon le pensait-il ? Au fond, cette question n'a aucune importance. Comme dans le cas des allégeances transhumanistes et fascistes des seigneurs de la tech, l'adhésion à la doctrine, si délirante soit-elle, se transpose en actes, qui exercent une influence mesurable sur le reste du corps social. Ce que le philosophe britannique d'extrême-droite Nick Land appelle "hyperstition", le pouvoir de matérialiser la fiction, régit déjà le techno-fascisme trumpiste et est en passe de devenir le mode de gouvernance privilégié du capitalisme autoritaire occidental. Epstein essayait bel et bien d'influencer des scrutins, avait les moyens financiers et politiques pour le tenter. Epstein abusait de jeunes filles et en fournissait, comme des marchandises, aux membres de sa caste. Dans un ordre économique dont l'actuel gagnant, Elon Musk, est un véritable mythe (et mythomane) ambulant, le pouvoir d'Epstein résidait aussi dans sa capacité de projection fantasmatique, toujours entre le récit et les faits. Dans la post-réalité, on appelle ça la politique.