Mort de Quentin Deranque dans les médias : récit dépolitisé, LFI diabolisée

Élodie Safaris - - Médias traditionnels - Calmos ! - 314 commentaires

Retour sur 3 jours d'emballement et d'instrumentalisations

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Depuis l'annonce vendredi que Quentin Deranque, un militant identitaire de 23 ans, a été grièvement blessé "en marge d'une conférence de Rima Hassan" à Sciences Po Lyon, le bruit médiatique est monté crescendo malgré le peu d'informations disponibles sur les circonstances du drame. La nouvelle de sa mort survenue dimanche n'a fait qu'accentuer les outrances des réactions politico-médiatiques. D'un récit euphémisant et souvent dépolitisé concernant le profil du jeune militant d'extrême droite, à une instrumentalisation massive visant à disqualifier et diaboliser la France Insoumise, retour sur les trois premiers jours d'un emballement médiatique inédit.


Quand l'information a commencé à circuler vendredi, nous savions déjà que les instrumentalisations outrancières seraient légion. "
Le collectif Némésis annonce qu'un militant a été passé à tabac par des « antifas », en marge d'une conférence de Rima Hassan jeudi soir à l'IEP de Lyon" écrivait alors Le Figaro. Tous les éléments étaient réunis pour un emballement médiatico-politique de taille : la mort annoncée d'un jeune de 23 ans proche d'un collectif fémonationaliste ; Rima Hassan, l'une des figures insoumises les plus controversées et harcelées ; des antifas récemment dépeints comme "la nouvelle menace terroriste" par le média d'extrême droite FrontièresTout le week-end, et en ce début de semaine, pas mal d'outrances, zéro nuance, et pas beaucoup plus de prudence face aux récits du collectif d'extrême droite Némesis. Sur X et dans les médias de droite - mais pas que, c'est l'emballement depuis trois jours.

“Quentin est notre Charlie Kirk à nous”

Les premiers éléments provenant de sources judiciaires invitent pourtant à la prudence dès le vendredi soir. "​​À ce stade, nous n'avons aucun élément qui permette de déterminer les circonstances de l'agression", écrit alors le Monde. "Cela se décante mais c'est encore nébuleux" rapporte une "source proche de l'enquête" au Parisien. Sur les réseaux, personnalités politiques et médiatiques s'enflamment pourtant sans retenue. Sur CNews, le conditionnel est aléatoire pour défendre une seule version : celle d'un "lynchage gratuit", d'une "mise à mort", ou encore d'un "crime politique" qui viendra illustrer toutes les obsessions bolloréennes.


Pour parfaire l'instrumentalisation idéologique, les saillies au vitriol pleuvent à l'antenne de CNews tout le samedi. Kevin Bossuet va jusqu'à comparer (à tort) le militant d'extrême droite lyonnais à Charlie Kirk ("Quentin est notre Charlie Kirk à nous"). Un autre commentateur annonce "le retour des années de plomb en France" et estime que le "terrorisme d'extrême-gauche est de retour". Les éléments de langage de la bollosphère font penser à leur traitement du drame de Crépol : "Il y aura un avant et un après Quentin".

Dimanche matin, après l'annonce de la mort de Quentin Deranque (jusqu'alors en état de "mort cérébrale" à l'hôpital), l'animateur-éditorialiste de CNews, Eliot Duval, assène avec solennité : "ce matin, Quentin est mort. Mort parce que Français et patriote, mort pour ses idées, mort parce que nazifié par ses bourreaux". Puis donne le ton : "Le meurtre de Quentin est un drame national". Difficile de lui donner tort au vu de la surenchère médiatique en cours.

Décontextualisation et dépolitisation

Aucun élément de contextualisation n'est toléré sur les plateaux du groupe Bolloré, au point que certains préfèrent les fake news : "il y aurait eu des centaines d'agressions faites par l'extrême droite, mais c'est complètement faux !". C'est de "l'inversion victimaire", clame Olivier Vial, fondateur de l'Observatoire du wokisme (qui n'est autre qu'un "think tank" d'extrême droite), invité également sur Europe 1, RMC et dans les colonnes du Point.

"Si on fait un bilan sinistre des décès causés par les radicaux depuis 1986, la gauche a tué 6 personnes, la droite 59", rappelle pourtant l'historien Nicolas Lebourg à Libération. En octobre dernier, Rue89 Lyon proposait un excellent dossier sur les quinze ans d'impunité de l'extrême droite à Lyon et répertoriait 102 actions violentes qui lui sont imputables depuis 2017 (aucune réponse pénale ou policière n'ayant été apportée dans 70 % des cas). Des éléments que l'on peut retrouver par endroits dans les papiers consacrés au particularisme lyonnais (comme ici dans les colonnes du Parisien) mais quasi toujours absents des plateaux télé du week-end et du début de semaine.

"Ultradroite" et "ultragauche" sont souvent renvoyés dos à dos, largement dépolitisés. Mardi matin, Benjamin Duhamel demandera même à Jean-Michel Aulas, candidat à la mairie de Lyon quelle est pour lui "la plus grande menace à Lyon entre l'ultra droite et l'ultra gauche ?".

Quentin Deranque (dont on apprendra le nom de famille dans la journée de lundi) est présenté le plus souvent comme un "militant nationaliste". En boucle sur CNews-Frontières (dont les synergies sont de plus en plus visibles), le militant néofasciste est décrit comme "bon et bienveillant".

 Rien d'étonnant ici. Mais d'autres médias reprennent les éléments donnés par la famille endeuillée du militant d'extrême droite sans grande distance. "« Il avait ses idées mais était non violent » : qui était Quentin, la victime du lynchage à Lyon ?" titre dès le samedi le Parisien qui inscrit sur un visuel publié sur X : "membre de l'action francaise mais «non violent», qui était Quentin, la victime du lynchage ?". Le quotidien le décrit pêle-mêle comme "militant fidèle, patriote sincère" et "identifié au sein de l'Action française, mouvement royaliste d’extrême droite", et rapporte les indications de l'avocat de la famille sur son casier judiciaire vierge. 

Même type de traitement sur RMC ("ses proches décrivent un jeune homme calme et discret") qui rapporte des citations le décrivant comme "généreux et investi"participant à une chorale et à "des maraudes l'hiver". En quelques lignes, l'article rappelle tout de même que "Quentin fréquentait également Academia Christiana, une organisation catholique et identitaire, accusée d'homophobie, d'antisémitisme et d'incitation à la violence". Dans la matinale de TF1, lundi 16 février, Alba Ventura décrit un "étudiant nationaliste tendance catho tradi" et estime plutôt avoir affaire à "un profil Manif pour tous". C'est tout.

Pourtant, dès le dimanche midi, le journaliste de Mediapart Donatien Huet partage sur Bluesky que le militant "était présent au défilé néonazi du Comité du 9-Mai, le 10 mai 2025, à Paris". Un rassemblement organisé tous les ans pour l'anniversaire de la mort de Sébastien Deyzieu, militant de l'Oeuvre francaise, autre mouvance pétainiste, antisémite et négationniste. Le journaliste de Mediapart (seul journal à qualifier Quentin Deranque de "néofasciste") précise, photo à l'appui, que le militant y était aux côtés du groupuscule de Bourgoin-Jallieu Allobroges. Un cercle néofasciste dont on n'entendra guère parler pendant ces trois premiers jours de séquence médiatique.

Le summum de la dépolitisation arrivera du côté du Figaro, le lundi 16. Le journaliste Paul Sugy - qui suit l'affaire de près - publie un portrait très complaisantLe Bastion social, association néofasciste violente y est décrite comme "un groupuscule nationaliste tourné vers l'aide humanitaire" avant que la formule euphéminisante ne soit retirée, comme le note Donatien Huet. Le Comité du 9-Mai y est décrit comme un "défilé nationaliste", sans préciser qui était Sébastien Deyzieu. Autre modification de l'article survenue suite au flot de critiques sur les réseaux sociaux : l'intertitre "activités paroissiales" transformé en "rejet viscéral de l'immigration".

“La presse mainstream n’est qu’un immense mensonge au service d’une propagande”

"Quentin dans cette histoire n’est pas « un militant » pris dans une « rixe » mais un martyr de la liberté d'expression" martèle également Vincent Trémolet de Villers, le directeur délégué de la rédaction sur le Figaro Vox, qui dénoncera sur Europe 1, un pseudo "silence médiatique". Tout comme Mathieu Bock-Côté qui déplore qu'une "partie du pays, si elle ne regarde pas CNews, n'est pas au courant du fait qu'un jeune homme a été lynché, a été massacré et est finalement mort".

Ces critiques visant les médias se retrouvent chez Erik Tegnér, président du média d'extrême droite Frontières. "J'espère que les quelques naïfs du centre vont enfin comprendre que la presse mainstream n’est qu'un immense mensonge au service d'une propagande" tweete-t-il en partageant le titre d'un article du Monde on ne peut plus factuel.

Pour Eliot Deval (CNews), il existerait en France, "des martyrs que le système médiatique ne veut pas voir". Arno Klarsfeld (qui voulait récemment lancer "des grandes rafles" pour "se débarrasser des OQTF"), affirmera de son côté qu'il n'y avait "pas un mot dans les journaux ce matin, pas un mot dans Libération"... malgré les cinq paragraphes des plus factuels publiés dans ledit journal et relayant le peu d'informations disponibles sur l'affaire le vendredi soir.

L'audiovisuel public, ennemi préféré de la galaxie Bolloré, n'est pas en reste. Pour Kevin Bossuet, parler "dans les médias de service public" d'un "militant d'extrême droite" pour qualifier Quentin Deranque équivaut à essayer "entre guillemets de légitimer cette attaque".

“LFI le nouvel ennemi ?”

Tous ses adversaires politiques utilisent le drame de Lyon pour diaboliser la gauche. "L'extrême gauche tue, les antifas tuent, l'islamogauchisme tue et peut-être même l'islamofascisme tue" assène Raphaël Stanville du JDD sur le plateau de CNews dimanche matin, alors que l'expression fait la une de son journal. Il y déroule l'une des antiennes de la réacosphère et de la fachosphère (très soudées dans cette affaire) : "Ceux qui se prétendent antifascistes par leurs méthodes, leurs discours, sont devenus les nouveaux fascistes".

"L'extrême gauche menace, l'extrême gauche casse, l'extrême gauche tue" lance également Pascal Praud, ce lundi matin, avant d'évoquer "la responsabilité de la France Insoumise". “Ce n'est pas seulement moi qui le dis, c'est le ministre de la justice" argue-t-il en référence aux propos de Gérald Darmanin dénonçant sur RTL les discours de LFI "qui mènent à une violence très débridée sur les réseaux sociaux et dans le monde physique" .

Pascal Praud a raison, il est loin d'être le seul à le penser. Tous les adversaires politiques de LFI sont sur le pont pour disqualifier le mouvement de gauche :"LFI a du sang sur les mains" (Marion Maréchal Le Pen) ; "Il y a une responsabilité morale de LFI" (Maud Brégeon, porte-parole du gouvernement) ; "LFI brutalise le débat public" (Raphaël Glucksmann). "LFI assassins" est même scandé à Paris, place de la Sorbonne lors d'un rassemblement organisé dimanche en hommage au jeune homme d'extrême droite.

Côté médias, la bollosphère est loin d'être la seule à participer à cette campagne de disqualification massive. Il n'existe aucune preuve tangible d'un potentiel lien entre LFI et la mort de Quentin Deranque, c'est factuel. Pourtant, sur franceinfo, le bandeau lunaire "LFI : nouvel ennemi ?" accompagne les questions de l'éditorialiste Alix Bouillaguet,  cherchant à tout prix à faire dire à Alexis Corbière, ex insoumis, qu'il y a "une responsabilité de la part de la France insoumise". En vain.

Dans 24h Pujadas, Ruth Elkrief y va également de sa charge anti-LFI, affirmant au passage, sans aucune source, que "les plus experts connaissent les véritables liens qui unissent certains militants et élus des deux mouvances" en parlant de LFI et d'Alain Soral. 

Sur BFM l'éditorialiste Arthur Berdah estime, lui aussi, qu'il y a "tout un tas de raisons d'affirmer que les insoumis ont contribué à fracturer encore davantage ce pays". Exemple ? "en réduisant tout débat à un face-à-face manichéen et dangereux entre oppresseurs et opprimés comme ils l'ont fait par exemple sur la question israélo-palestinienne". Enfin, dans la matinale de TF1, Alba Ventura décrit Jean-Luc Mélenchon comme "l'un des grands responsables de cette violence" et comme "responsable d'avoir promu Rima Hassan qui a choisi de faire de la cause palestinienne, la cause de LFI pour récupérer le vote communautaire des musulmans de France". Le tout, sans être reprise par Bruce Toussaint.

Une nouvelle charge anti-LFI largement relayée par les médias mainstream qui a des conséquences réelles : Le domicile d'un candidat sur une liste LFI aux municipales pris pour cible et tagué "LFI tue" ; des permanences et locaux du mouvement vandalisés ; des militants insoumis visés par des menaces de mort. Et des messages de prudence lors des tractages pour les municipales qui circulent dans les réseaux insoumis.

Asymétrie de traitement

Alors que l'affaire envahit les unes des médias et que la charge anti-LFI se généralise, qui prend la peine de questionner la hiérarchie de l'information ? Qui pour questionner l'asymétrie de la couverture médiatique en comparaison avec d'autres faits divers pas moins dramatiques ? Comme la mort d'Ismaël Aali, dont le corps a été retrouvé sans vie dans un étang au sud de Lyon début janvier, et pour lequel la justice envisage sérieusement la piste d'un crime raciste.

"En un week-end, sa mort a déjà trouvé plus d'écho politique et médiatique, et ce jusqu'au plus haut sommet de l'État, que toutes celles provoquées ces dernières années par ses homologues", analyse le journaliste Romain Jeanticou dans des publications Instagram. Ce dernier, qui consacre un chapitre de son livre Terres de Luttes (Seuil, 2023) à la lutte contre l'extrême droite à Lyon, rappelle que "depuis quatre ans que le rugbyman argentin Federico Martín Aramburú a été assassiné par deux militants d'extrême droite multicondamnés, pas un seul représentant de l'État n'a tenu la moindre déclaration à son sujet ni transmis le moindre message à sa femme et ses enfants".

Une asymétrie que l'on retrouve également dans le champ politique. Sur la demande du président de l'Union des droites républicaines Éric Ciotti, décision a été prise d'observer, ce mardi, une minute de silence en hommage à Quentin Deranque à l'Assemblée nationale. En avril dernier, Yaël Braun-Pivet avait refusé d'en accorder une suite au meurtre islamophobe d'Aboubakar Cissé, jeune musulman de 22 ans poignardé de 57 coups de couteau dans une mosquée du Gard, avant de rétropédaler. 

Pointer cette asymétrie n'équivaut pas à minimiser la gravité de la mort de Quentin Deranque mais aide à comprendre et interroger cette couverture médiatique et ses multiples instrumentalisations et manquements. Une chose est sûre : l'extrême droite a bel et bien réussi à imposer son cadrage à la majorité des médias mainstream. À un mois des municipales et un an de la présidentielle, c'est un naufrage collectif.


 

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