Racisme d'Etat : "Le déni est bien construit"

La rédaction - - Silences & censures - Pédagogie & éducation - (In)visibilités - 82 commentaires


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Racisme policier, racisme institutionnel, racisme d’État : ces termes heurtent à chaque fois qu’il sont prononcés, et dernièrement encore dans le sillage de l'affaire George Floyd. Pourtant, trois affaires enfouies amènent à examiner l'hypothèse. Trois affaires oubliées qu'on raconte dans cette émission avec trois invitées : Dominique Manotti, autrice du roman policier "Marseille 73", sur les ratonnades de Marseille en 1973 ; Sarah Angèle, petite-fille d’Emmanuel Cravery Angèle, tué dans les émeutes en 1967 en Guadeloupe et Marie Bonnard, autrice du documentaire "Les ayant-droits" sur les mineurs marocains embauchés par la France dans les années 1960.

"il y a un poids du déni en France"

On commence par évoquer quelques affaires de racisme dans la police révélées récemment : la vidéo du journaliste Taha Bouhafs où on entend un interpellé sur l'Île-Saint-Denis crier, des bruits de coups, et un policier le traiter de "bicot", mais aussi le documentaire audio d'Arte Radio "Gardiens de la paix". On montre également un échange entre le député François Ruffin et Youssef Brakni, du Comité La Vérité pour Adama, dans lequel ce dernier évoque  le massacre d'Algériens à Paris le 17 août 1961, les émeutes  de mai 1967 en Guadeloupe. et les ratonnades de l'été 1973.  En France, "on ne veut pas s’occuper de ça ", assure Brakni.

Dominique Manotti explique comment elle s'est intéressée aux ratonnades de 1973. À l'époque, malgré un engagement militant à gauche, elle assure n'en avoir "jamais entendu parler". "J'avais fait un roman noir sur Marseille en 1973, sur la première moitié de l’année. On m'a demandé de faire un prolongement. [...] C'est là que j’ai commencé à lire la presse de la deuxième moitié de l’année, et je me suis dit 'il faut le raconter'", explique-t-elle. Pourtant, il existe des sources sur le sujet, comme cette enquête de "Lundi Investigation" sur Canal+ en 2007. Passé inaperçue selon Manotti. Pour elle, "il y a un poids du déni en France, c'est vraiment un des piliers de notre culture nationale. [...] Toute une série de moyens est utilisée pour construire l'oubli".  "On ne sait toujours pas le nombre exact de morts, mais ça se compte par centaines", poursuit-elle.

Cet épisode de l'histoire française rappelle à Sarah Angèle la "chasse à l'homme" de Pointe-à-Pitre en 1967. Elle a commencé à s'intéresser aux émeutes de mai 1967 et à l'histoire de sa famille quand son père a rouvert des dossiers personnels sur la mort de son grand-père. Depuis, elle a entamé un travail de recherche et de mémoire de cet événement. 

Marie Bonnard raconte à son tour la naissance de son documentaire sur les mineurs marocains. Au départ, c'est un article du Monde en 2003 sur la réhabilitation des logements miniers dans le Nord qui lui donne envie de faire un film. Une fois sur place, on lui parle des mineurs marocains. Elle rencontre Abdellah Samate, président de l’Association des Mineurs Marocains du Nord-Pas-de Calais, qui lui raconte le recrutement des Marocains, sur des critères anthropométriques. "Ils recevaient un coup de tampon vert sur le torse quand ils étaient sélectionnés, rouge quand ils ne l'étaient pas". Peu après, il lui explique qu'il va attaquer l'État en justice pour discrimination. Marie Bonnard décide de suivre le procès, qui va durer quatre ans.

Un manque de sources

Pour son documentaire, Bonnard regrette le manque d'accès à des archives sur le traitement des mineurs marocains. Elle raconte notamment comment elle a pris rendez-vous en Moselle pour consulter un carton de photos d'archives, pour constater en arrivant que le carton n'existait plus. "Quasiment toutes les photos auxquelles j’ai eu accès sont celles des Charbonnages de France", dit-elle. 

Un manque de sources que connaît bien Sarah Angèle, qui s'est rendue compte à quel point il était difficile d'obtenir  des documents sur son grand-père."Ça me met en colère, parce que c'est notre histoire, c'est mon histoire familiale et j'ai clairement envie de savoir ce qu'il en est [...] pour pouvoir le raconter et pour qu'on puisse reconnaître ce qui lui est arrivé"

Pour Manotti, ce n'est qu'une preuve de plus qu'en France, "le déni est bien construit". Elle est frappée par "l'absence  totale des syndicats" dans le documentaire de Bonnard. "S'il n'y a pas une mobilisation des gens directement intéressés, il ne se passe rien." Marie Bonnard explique que les Charbonnages de France ont choisi des mineurs marocains analphabètes, et surtout sans conscience politique. "Quand ils sont arrivés en France, le chef de camp empêchait les allées et venues des syndicalistes", raconte-t-elle. Ce n'est que dans les années 1980 qu'ils ont commencé à se syndiquer.

"choisissez votre camp"

On poursuit avec un nouvel extrait de l'enquête de "Lundi Investigation", sur Canal+. On y entend un commissaire de police à la retraite protester contre les accusations de racisme. "Choisissez votre camp !", intime-t-il au journaliste.

"Quand la guerre d'Algérie se termine, l'armée est rapatriée [...]. La police est rapatriée. Donc on a des cadres, avec des habitudes de travail particulières, qui les transportent sur le territoire français", raconte Manotti, qui évoque la pratique de la torture pour obtenir des renseignements. Elle distingue "les assassinats individualisés" de l'explosion au consulat d'Alger à Marseille, organisée par des associations de harkis, soutenues par des éléments des services secrets français.

Pour elle, il y a aussi un problème avec la Justice. "Pendant extrêmement longtemps, la Justice ne condamne pas les policiers. Les juges travaillent avec les policiers : s'ils vont à l'encontre des policiers, ils n'ont plus personne avec qui travailler."

On évoque ensuite le chiffre de 87 morts pendant les émeutes de 1967 en Guadeloupe. Un chiffre évoqué par la commission présidée par Benjamin Stora en 2016 :  il cite un propos du secrétaire d'État aux outre-mer Georges Lemoine. Mais personne ne connait la source du secrétaire d'État. "Ce que je sais, c'est que le corps de mon grand-père n'a pas été retrouvé. Ce qui veut dire que c'est une porte à tout un tas d'autres possibilités. Donc ça peut être effectivement au delà de 87", estime Sarah Angèle. Une estimation confortée par le témoignage très dérangeant et exceptionnel d'un ancien gendarme, recueilli dans le film "Mai 68, Un étrange printemps", de Dominique Beaux, dont nous diffusons un extrait.

Dans un reportage de "Complément d'Enquête", sur France 2, en 2009, Guy Maillard, sous préfet à Basse-Terre lors des émeutes, tient des propos qui montrent bien la volonté d'oublier la répression. "Faut-il constamment revenir sur les événements douloureux qu'on ne peut pas réparer ?

Des propos que Sarah Angèle "n'arrive pas à concevoir." "C'est en reconnaissant que ça a existé qu'on va pouvoir prendre conscience et panser ses blessures. Je trouve ça violent." Selon Dominique Manotti, ce déni a une fonction : renforcer "le discours sur la grandeur de la France, sur l'universalisme."

"Il y a un racisme d'état, un racisme institutionnel"

Marie Bonnard raconte ensuite le procès des mineurs marocains, qui a abouti à une condamnation de leur employeur, les Houillères du Nord-Pas-de-Calais, pour discrimination. Un long procès, allé jusqu'à la Cour de Cassation. Selon elle, l’Association des Mineurs Marocains du Nord-Pas-de Calais a bénéficié de plusieurs chances : le fait d'avoir deux avocats, dont un avocat de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l'égalité (institution dont les missions ont été transférées depuis au Défenseur des droits), et la présence de sa caméra dans le prétoire. "Le fait qu'elle ait été là a joué, ça a mis la pression au tribunal. Ils étaient très embarrassés", raconte-t-elle.

Le 25 juin, Le Monde a publié une série de deux articles sur le recrutement des mineurs marocains. Dans ces articles, la journaliste, Ariane Chemin, a notamment interrogé Marie Bonnard. Cette dernière semble déçue : "c'est le journal Le Monde, c'est consensuel", regrette-t-elle. Elle l'assure : "il y a un racisme d'Etat, un racisme institutionnel".

Pour Sarah Angèle, on ne peut pas se contenter de raconter ces moments d'histoire avec un point de vue extérieur. "Il manque le fait d'exprimer que oui, on fait partie du système." Et Dominique Manotti de rappeler le rôle (ou plutôt l'absence de rôle) des journalistes dans ces épisodes, comme le 17 octobre 1961. Il y a eu selon elle un véritable silence des journalistes sur la manifestation et sur le fait que des Algériens ont été jetés à la Seine, alors même que cela s'est passé à côté de la préfecture de police.





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