Mort de Cédric Chouviat : "Je pars du principe que Castaner est sincère"

La rédaction - - 120 commentaires

Avec Doria Chouviat, Assa Traoré et Arié Alimi


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Plus d'un an après le début du mouvement des Gilets jaunes, le gouvernement et les médias semblent découvrir qu'il existe un sérieux problème de violences policières en France. Pourquoi maintenant ? Comment expliquer cet éventuel retournement ? Et s'agit-il seulement d'une inflexion du discours ou faut-il en attendre de vrais changements dans la politique du maintien de l'ordre en France ? Questions à nos trois invités : Assa Traoré, soeur d'Adama Traoré, décédé en juillet 2016 après son interpellation et membre du "Comité vérité et justice pour Adama" ; Doria Chouviat, veuve de Cédric Chouviat, livreur décédé le 5 janvier à Paris à la suite d'un contrôle routier ; et Arié Alimi, membre de la Ligue des Droits de l'Homme et avocat de la famille Chouviat.

"L'Etat est construit sur les violences policières"

Au cours des derniers jours, le gouvernement a semble-t-il effectué un retournement de discours sur les violences policières. Emmanuel Macron explique être ouvert à des "propositions" pour "améliorer la déontologie" du maintien de l'ordre. Le ministre de l'Intérieur Christophe Castaner prévient contre les "croche-pieds à l'éthique". Pour autant, le même Castaner, Gabriel Attal ou encore Sibeth NDiaye réfutent l'utilisation de l'expression "violences policières". 

"On a une succession, une accumulation de violences importantes depuis très longtemps", répond Arié Alimi. L'avocat pointe les instructions données lors des manifestations, l'autorisation d'aller "impacter" (aller au contact physique et violent) les manifestants. "Aujourd'hui, l'Etat est construit sur les violences policières, nous sommes dans un Etat répressif et très autoritaire assumé par ce gouvernement", ajoute Assa Traoré. Doria Chouviat explique de son côté avoir "été consciente" des questions de violences policières avant la mort de son mari, "mais je ne connaissais pas les dates, le nombre exact, je n'étais pas dans le détail"

"S'il y a eu l'engouement autour de Chouviat, c'est qu'il y a eu adama"

Le 3 janvier dernier, Cédric Chouviat, un livreur de 42 ans se fait contrôler au guidon de son scooter, quai Branly à Paris. Lors de son interpellation, il fait un arrêt cardiaque. Hospitalisé d'urgence, il décède dans la nuit du 4 au 5 janvier. Dès le 4 janvier, Arié Alimi lance sur les réseaux sociaux un appel à vidéos. L'autopsie effectuée par la suite constate un décès par asphyxie dû à une fracture du larynx suite au plaquage ventral. Une plainte a été déposée pour violences volontaires par personne dépositaire de l'autorité publique. Les quatre policiers auteurs de l'interpellation, n'ont pas été suspendus. La médiatisation, importante, contraste fort avec les premiers jours de l'affaire Adama Traoré (mort le 19 juillet 2016 à 24 ans). Les premières brèves de JT mentionnaient alors l'affaire sous l'angle d'"échauffourées" ayant eu lieu les nuits suivantes. 

"S'il y a aujourd'hui tout cet engouement autour de la mort de Cédric Chouviat, c'est qu'il y a eu le combat Adama", avance Assa Traoré. Qui rappelle : "Au début de l'affaire Adama, on est seuls". La famille Traoré est criminalisée dans les médias, comme nous le racontions déjà en décembre 2016, dans émission avec cette même Assa Traoré. Depuis, la famille est engagée dans une bataille d'experts et de rapports sur les causes de la mort d'Adama Traoré.

"Il y a une vraie différence notable entre l'affaire d'Adama Traoré et celle de Cédric Chouviat : Adama est Noir", résume Arié Alimi. "Il y a un vrai biais cognitif pour les journalistes comme pour tout un chacun : une personne noire ou qui vit en banlieue est finalement un peu coupable de ce qui lui arrive." L'avocat liste l'affaire Traoré, mais aussi la mort de Rémi Fraisse comme précédents lui ayant permis d'acquérir "l'expérience" judiciaire et médiatique. Les sources policières, rappelle Alimi sont les "premières sources" dans les affaires de faits divers. "C'est un peu comme un kidnapping les violences policières, si vous n'agissez pas dans les 48h, vous êtes fini en terme d'opinion publique et de traitement judiciaire." Pour l'avocat, l'IGPN est là pour "faire disparaître les affaires" de violences policières.

"Je ne fais pas de bêtise" en allant chez Hanouna

La famille de Chouviat s'est beaucoup rendue sur les plateaux de télévision, jusque ce jeudi 16 janvier, sur le plateau de Balance Ton Post de Cyril Hanouna. Pourquoi avoir choisi une émission de divertissement ? "En voyant autour de moi [les réactions], je me suis dit que c'était un phénomène qui se généralisait [l'émotion face à la mort de Cédric Chouviat], et je me suis dit que je ne faisais pas de bêtise en y allant", explique Doria Chouviat. La veuve de Cédric Chouviat explique aussi avoir voulu donner une plus grande visibilité à la pétition, lancée par Arié Alimi, William Bourdon, Vincent Brengarth et Raphael Glucksmann qui demande à Castaner de "mettre fin aux techniques d'immobilisation potentiellement létales"Assa Traoré, elle, a toujours refusé de se rendre dans l'émission de Cyril Hanouna, craignant un traitement plus humiliant de son histoire que pour Cédric Chouviat. 

Pour autant, tous les médias ne sont pas bienveillants : Le Point, sous la plume d'Aziz Zemouri, a publié un article révélant que Cédric Chouviat était "sans permis depuis plus d'un an" et avait cumulé 40 000 d'amendes non payées auprès du Trésor Public (Arié Alimi a aussitôt rappelé que la victime circulait avec un 50cm3, qui ne nécessite pas de permis). Une tentative de criminaliser le livreur qui pour Doria Chouviat a totalement échoué, l'information prouvant surtout que son époux respectait la loi en circulant avec un scooter qui ne nécessitait pas de permis. La tentative de criminalisation des victimes "confirme le système" médiatique, politique et judiciaire autour des violences policières, pour Arié Alimi. 

Au-delà des mots, la doctrine de maintien de l'ordre changera-t-elle ? Pas si l'on en croit la préfecture de police de Paris. Pas non plus si l'on considère le soutien de Didier Lallement aux quatre policiers "marqués par le drame de la mort de Chouviat suite à sa rébellion", selon l'avocat des policiers, Thibault de Montbrial. Assa Traoré rappelle que Benard Cazeneuve, en 2016, "se déplace à Beaumont pour apporter son soutien aux gendarmes de la caserne mise en cause dans l'affaire Adama Traoré". "C'est le comble !" souffle Doria Chouviat.

Castaner, "sincère" ou "hypocrite" ?

Sur le plateau d'Hanouna, Doria Chouviat évoque la "compassion" de Castaner, "un homme qui a les mains liées". "Il a peur que la police n'ait pas encore pris conscience que les violences policières se sont banalisées", explique-t-elle sur notre plateau, disant croire en la "sincérité" du ministre, coincé par l'opposition des syndicats de police. "Je me désolidarise de ce discours, que je ne peux pas accepter", réagit Assa Traoré. "Aujourd'hui, M. Castaner est dans une impasse qu'il a lui-même créée, parce qu'il a du pouvoir. Il peut décider". Elle trouve le discours du ministre "très hypocrite". Et de rappeler que d'autres morts sont passées sous les radars du ministre : Ibrahima Bah, Gaye Camara

"Je demande à Doria d'avoir un discours assez ferme face au ministre", ajoute-t-elle, s'adressant directement à sa voisine. "M. Castaner ne peut pas demander de soutien, il n'est pas la victime. Nous, toi, les autres familles, nous sommes les victimes [...] et eux sont garants de nos droits. Si toi ou moi, on avait été ministre de l'Intérieur, on aurait pris des décisions autrement"

Doria Chouviat reste cependant persuadée que Castaner interdira le plaquage ventral, malgré les réponses évasives du ministre. Arié Alimi ne partage pas "l'optimisme" de sa cliente. L'avocat s'inquiète d'un renversement des rapports de force entre le gouvernement et les forces de l'ordre. "La police est en train de prendre le pas sur l'autorité politique", s'inquiète-t-il, dénonçant un "chantage" des syndicats, dont certaines réactions ont été particulièrement virulentes après les vœux du ministre à la police. L'avocat conclut : "Tous les dossiers de violences policières sont des longs combats, qui nous obligent à faire des médias, de la communication et de la politique. La justice ne se suffit pas à elle-même" dans ces dossiers. 

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