Bern / Deutsch : "Tout est fait pour susciter l'empathie pour Marie-Antoinette"

La rédaction - - Pédagogie & éducation - 112 commentaires


Télécharger la video

Télécharger la version audio

Il y a quelques semaines, nous nous étions incrustés dans la conférence de presse d’Emmanuel Macron. Nous nous incrustons aujourd’hui le plus discrètement possible dans l’émission Laissez-vous guider (France 2) diffusée la semaine dernière dans laquelle Stéphane Bern et le comédien Lorant Deutsch nous entraîent à la découverte du Paris révolutionnaire. Nos deux incrustées, Matilde Larrère, historienne et Laélia Véron, stylisticienne, nous présentent leur critique de l’émission, entre martyrologie des personnages historiques et événements occultés.

Deutsch et Bern, déambulant dans Paris sur les traces de la Révolution française, le programme était attendu tant la réputation des deux hommes, sympathisants monarchistes, entre en contradiction avec les événements racontés sur France 2. Mais c’est d’abord le dispositif de l'émission qui saute aux yeux : les reconstitutions de lieux symboliques de l’époque, la Bastille et la prison du Temple notamment, surgissant en trois dimensions dans le Paris d’aujourd’hui, clin d’œil ou plagiat du générique de Game of Thrones.

Peu convaincue par le procédé, Mathilde n’y voit pas grand intérêt. "C’est bien fait, mais ça reste anecdotique, le problème c’est que leur choix de déambuler dans Paris leur fait atomiser la chronologie." Laélia, elle, trouve l’idée intéressante de réincarner l’histoire dans les lieux que l’on connait. Mais ce qui fait tiquer la stylisticienne, c’est une petite phrase de la voix off de France 2 : "Nos deux guides vont aussi vous raconter les anecdotes et les grands événements incontournables de cette période". "C’est d’abord les anecdotes, avant les grands événements, et c’est assez fidèle effectivement à ce qu’on va entendre".

"On a plein de petits faits ponctuels"

Si l'historienne reconnait que le documentaire est exempt d'erreurs factuelles majeures, elle regrette cependant le choix des événements. "Des événements absents, il y en a mille. Le peuple est absent, la dimension populaire de la Révolution est absente, on ne voit que des figurants qui jouent le peuple lors de l’appel aux armes". Elle cite aussi l’absence de contenu politique de la Révolution, la déclaration des droits de l’Homme de 1789 et de 1793, la suppression des privilèges, "tout ça disparaît".

Laélia Véron, elle, s’agace de la présentation de certains événements comme de simples "faits divers", sans aucun lien de causalité.  La fuite du roi, la violence de la terreur, la mort de Jean-Paul Marat, la décapitation du roi. "Si tu accumules plein de petites choses désordonnées, pas mises en rapport, tu auras plein d’anecdotes à raconter, mais qu’est-ce que tu sauras sur les causes de la Révolution française, ses facteurs et du coup, du sens que prennent ces événements ? C’est la différence entre un fait divers et un événement. Un événement, ça prend du sens dans la durée, à cause de ses causes et des conséquences. Un fait divers, c'est ponctuel."

"Tout est fait pour avoir de l’empathie pour Marie-Antoinette"

Maîtres dans l’art de la martyrologie des grandes figures historiques, Bern et Deutsch s’en donnent à cœur joie pour victimiser la reine Marie-Antoinette. Pour évoquer son procès en 1793, les deux compères nous font revivre la scène, musique larmoyante en fond sonore, dans laquelle la reine, acculée devant le tribunal, se retrouve seule, en position de faiblesse. "Comment on prépare l’opinion ? Déjà on commence par raconter comment les conditions sont très difficiles, elle ne peut pas s’asseoir, elle est en blanc, l’image de l’innocence. On est préparé à avoir de l’empathie pour elle avant de savoir les causes du procès".

"Les chefs d’accusation sont montrés comme ridicule", poursuit Laélia. Si Marie-Antoinette a été accusée de haute trahison et de dilapidation de l'argent public, Bern et Deutsch décrivent une autre accusation, comme étant la principale : celle de l’inceste. "C’est une manière de dépolitiser et de tout remettre du côté de l’intime", note Laélia Véron. "Elle a transmis les plans de campagne des armées révolutionnaires, elle est jugée pour haute trahison", précise Mathilde Larrère.

"produire un récit historique  sérieux et vivant"

Que faire alors, pour ne pas laisser à Bern et Deutsch le monopole de la médiatisation historique? Pour Mathilde Larrère, il ne faut pas rejeter le passage au costume et à la reconstitution, qui peuvent apporter un côté ludique et accessible. "On peut le faire et on peut s’en amuser", revendique-t-elle, avant d’évoquer un événement de la Fédération francophone de débat, qui organise régulièrement des procès de personnages historiques. Mathilde a justement participé au procès fictif de Robespierre, tout en costume. "C’était une leçon d’histoire, avec quelques anachronismes, mais ça permettait de dire ce qu’avait été Robespierre", raconte-t-elle, tandis que défile à l'écran une photo en costume d'époque...du député insoumis Alexis Corbière.

Laélia Véron plaide pour entendre une multitude de voix dans le récit historique, pour en finir avec le mythe du personnage historique décisif, capable de changer l’histoire à lui tout seul. Elle prend l’exemple du livre 14 juillet d’Éric Vuillard, dans lequel les héros viennent du peuple. "C’est la somme de petites individualités, contre l’histoire événementielle où à un moment quelqu’un a déclenché la Révolution". Pour montrer ce collectif, Vuillard énumère les noms de ces personnages oubliés, "c’est toute la technique de 14 juillet", s’enthousiasme Laélia Véron.

Bref pour nos deux chroniqueuses, l’histoire, racontée rigoureusement, n’est pas forcément monotone. "Il y a moyen de produire un récit historique scientifiquement sérieux et qui soit vivant", estime Mathilde Larrère. "Il ne faut pas se cantonner à une histoire sérieuse d’un côté et à une histoire populaire de l’autre", conclut pour sa part Laélia Véron.

Lire sur arretsurimages.net.