Vous avez dit "oligarchie" ? Pas dans la presse française...
Loris Guémart - - Silences & censures - Financement des medias - Sur le gril - 2 commentairesToutes les semaines, l'édito médias envoyé dans notre newsletter hebdomadaire gratuite, Aux petits oignons : abonnez-vous !
Est-ce le Monde Diplomatique qui établit un parallèle politique entre les années 2020 et la fin du 19e siècle, "quand une petite coterie d'industriels et de financiers a construit de fabuleuses fortunes et usé d'un immense pouvoir politique dans un système criblé par le copinage et la corruption" ? Est-ce un journal de gauche qui décrit la France comme une "démocratie sociale sous-financée, croisée avec une oligarchie", dominée plus que les autres pays européens par "de puissants milliardaires payant relativement peu d'impôts" grâce à des cascades de holdings, le tout justifiant donc au moins "en partie" la colère citoyenne ? Que nenni : ces termes sont employés par l'élite médiatique anglo-saxonne de la finance, en l'occurrence le très britannique et fort peu communiste quotidien économique The Financial Times.
La dénonciation de "la nouvelle oligarchie américaine", pour citer son titre, provient d'un article du 8 août, qui montre, infographie à l'appui, à quel point les États-Unis d'aujourd'hui ressemblent à ceux d'il y a un siècle par la croissance des inégalités patrimoniales. Un "Gilded Age" qui avait notamment abouti à la création d'une taxe fédérale sur le revenu.
En octobre 2025, le correspondant parisien historique du FT, Simon Kuper, plaidait dans un éditorial en faveur d'une plus grande taxation des grandes fortunes françaises. Soit ces "500 familles" désormais riches de patrimoines s'élevant à 42 % du PIB quand ceux-ci l'étaient à hauteur de 6 % en 1996, s'émeut le quotidien financier en citant l'économiste Gabriel Zucman dont la taxe était alors en débat. Des "oligarques" dont on "voit l'empreinte partout dans Paris", notamment grâce à leurs fondations, ces reflets des mécanismes de défiscalisation dont ils bénéficient à travers les sociétés qu'ils possèdent. Des hommes tels que Bernard Arnault, Martin Bouygues ou Vincent Bolloré, qui "possèdent la plupart des médias français", ajoute le journaliste.
Simon Kuper sait de quoi il parle lorsqu'il appelle un milliardaire un oligarque : il avait déjà écrit, en octobre 2023, une longue enquête retraçant leur évolution depuis la chute de l'URSS jusqu'à la Russie de Poutine puis aux États-Unis musko-trumpiens. En 2013, le correspondant français du FT dénonçait l'endogamie des élites françaises, "pas éduquées à réussir dans le monde mais à le faire dans les arrondissements centraux de Paris". Il citait alors Pierre Bourdieu, Serge Halimi et les Pinçon-Charlot – qui n'hésitèrent jamais à parler d'oligarchie concernant la France.
À l'époque, le principal quotidien économique français, les Échos – déjà possédé par Bernard Arnault –, jugeait ce constat "peu flatteur", "cinglant" et suffisamment intéressant pour en relayer la teneur à son lectorat. Le propos perce au-delà des seuls cercles économiques, étant ainsi relayé jusqu'à Europe 1 en passant par Slate ou Courrier international.
En 2025, de ces quatre médias, il n'est cependant resté que Courrier international pour rapporter aux Français·es le plaidoyer de Simon Kuper et du FT en faveur de la taxation des ultra-riches désormais qualifiés sans guillemets d'oligarques. À croire que le sujet n'intéresse pas les Échos, qui couvre pourtant avec assiduité les questions de taxation des hauts patrimoines. De quoi faire écrire à Gabriel Zucman sur son blog que désormais, le Financial Times publie "ce qu'on ne peut plus lire dans la presse économique hexagonale, désormais entièrement possédée ou presque par les milliardaires" – et surtout par Bernard Arnault. Ni dans la presse généraliste… à la notable exception de l'Humanitéqui avait alors relevé comment "la taxe Zucman vient de se trouver un improbable allié" avec cet édito de "la bible du libéralisme".
Au-delà de la taxe Zucman, il faut lire attentivement le Financial Times lorsqu'il emploie, en toute conscience, les termes "oligarques" et "oligarchie" pour décrire l'écosystème de milliardaires à la fois propriétaires de grandes sociétés vivant partiellement de commandes publiques, propriétaires des plus grands médias du pays, et disposant d'accès privilégiés au sein des cercles du pouvoir politique. Certes, le terme est politiquement connoté via son emploi récurrent tant par Marine Le Pen – s'inquiète le Figaro – que par Jean-Luc Mélenchon – s'inquiète le Monde. Si cela n'empêche pas le Financial Times de l'employer au premier degré, peut-être est-il temps que les rédactions en usent aussi, et sans les guillemets jusque-là de rigueur. À moins que cela ne soit impossible dans les médias possédés par nos oligarques ?