"Routard du viol" : quand "Le Parisien" traite de pédocriminalité

Pauline Bock - - Déontologie - Sur le gril - 3 commentaires

"Soupçons de viols et agressions sexuelles sur 89 mineurs, double meurtre familial… Ce que l'on sait du septuagénaire mis en examen en Isère." L'article de la rubrique faits divers du Parisien rapporte les faits - glauques - de "l'affaire hors normes" partagée le 10 février par le parquet de Grenoble. Un homme de 79 ans a été mis en examen et placé en détention provisoire en 2024 pour "des viols et agressions sexuelles aggravés commis sur 89 mineurs pendant 55 ans". Le journal ajoute : "Il a ensuite été placé sous un contrôle judiciaire très strict « qu’il n’a pas respecté », et il a donc de nouveau été placé en détention provisoire « depuis avril 2025 », selon le procureur." Les viols et agressions sexuelles se seraient produits de 1967 à 2022. Ils auraient été commis "en Allemagne, Suisse, Maroc, Niger, Algérie, Philippines, Inde, Colombie et Nouvelle-Calédonie, où il était éducateur".

Le titre de cet article, sur les "soupçons de viols et agressions sexuelles sur 89 mineurs", est factuel. Mais ce n'est pas le titre original : la première version, dont ASI a retrouvé la trace sur Internet Archive, scandait "Pédocriminalité : un routard du viol aurait sévi pendant près de 60 ans". Et le Parisien ne s'arrête pas là : un second article paraît le soir-même. Cette fois, le Parisien révèle son nom, Jacques Leveugle. Et écrit : "Jacques Leveugle, 79 ans, véritable routard de l'abus sexuel, est soupçonné d'au moins 89 viols et agressions sur des mineurs dans huit pays différents." Contrairement au titre du premier article, qui a été modifié, cette phrase est toujours en ligne dans le second.

"Routard du viol", "véritable routard de l'abus sexuel". Il faut relire plusieurs fois cette tournure de phrase pour en mesurer l'inconséquence. Cet homme a abusé de son pouvoir sur (au moins) 89 mineurs, et ce qu'en retient le Parisien, c'est son esprit "routard". Comme si le viol était un voyage, presque une expérience touristique. Comme si le viol était un sujet léger.

Au fil de l'article, on apprend également que Leveugle a avoué, dans les "mémoires" retrouvées sur une clé USB qui l'ont confondu, avoir tué sa mère et sa tante. Sa mère, en 1974, alors qu'elle est en phase terminale d'un cancer : "La constatant considérablement affaiblie, Jacques Leveugle décide de l'étouffer avec un oreiller « afin d'abréger ses souffrances »", écrit le Parisien. Puis il tue sa tante, "célibataire et sans enfant", qui "avait consacré beaucoup de temps à éduquer son neveu à la montagne et la nature", en 1992 : "Âgée de 92 ans, affaiblie par l'âge, elle avait demandé à Jacques Leveugle de rester auprès d’elle. Au lieu de ça, ce dernier a décidé de l’étouffer à son tour dans son sommeil." Le Parisien ne semble pas accorder beaucoup d'importance à ces deux aveux d'homicides, mentionnés au passage, après "les faits d'une extrême gravité" - les viols et agressions sexuelles.

Comme ailleurs dans la presse, le Parisien met l'accent sur l'ampleur de l'affaire - "des chiffres ahurissants", une "affaire hors norme", "89 viols sur mineurs commis dans 8 pays différents par un seul homme". Mais le journal humanise encore un peu plus son "routard du viol" avec un choix d'illustration accablant : une photo de Jacques Leveugle, debout, les mains dans les poches, admirant un paysage montagneux, comme si le journaliste était parti avec lui en randonnée pour écrire son portrait. Il s'agit en fait d'une photo tirée de son compte Facebook. Une photo qui le montre à son avantage, tout sourire, tranquille. Pas un violeur, un abuseur ou un assassin, mais un "routard". Le procureur de Grenoble a pourtant transmis à la presse des photos de Leveugle au fil des années - publiées par exemple par Libération - afin d'appeler ses victimes à se manifester. Le Parisien a préféré la photo du "routard" à celle du criminel.


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