20h de France 2 : 11 minutes d'affrontements et soudain... Jean-Luc Mélenchon
Loris Guémart - - Médias traditionnels - Déontologie - Sur le gril - 13 commentairesTous les samedis, l'édito médias envoyé dans notre newsletter hebdomadaire gratuite, Aux petits oignons : abonnez-vous !
D'habitude, les reportages en immersion sans commentaires à propos des affrontements se produisant lors des manifestations sont l'apanage quasi-exclusif d'internet. Cette pratique journalistique – et de visionnage – s'est ancrée dans le paysage médiatique depuis une décennie grâce à une nouvelle génération de journalistes indépendants. Elle est aussi une conséquence médiatique du célèbre "maintien de l'ordre à la française", cet ensemble de pratiques répressives qui fait l'objet d'autant d'étonnement que de réprobation à l'étranger. Pratiques dûment documentées, donc, depuis une décennie grâce aux "journalistes de manif".
Pour la première fois, un journal de 20 Heures, cette grand-messe télévisuelle destinée à un public plus âgé et plus à droite que les audiences habituelles de Taranis News, s'est inspiré des codes de ce nouveau genre. Mais semble-t-il sans vraiment les comprendre, à regarder ce long reportage diffusé le dimanche 18 octobre, au lendemain d'une grande journée de manifestations. Cette séquence, désignée par le bandeau "Au cœur des violences", conclut un journal lui-même titré "Destructions, pillages : la France sous le choc". Voilà comment Laurent Delahousse l'introduit : "Une de nos équipes était hier en immersion au cœur de cette journée du 17 octobre, elle a assisté à cette bascule dans cette violence désinhibée au cœur de la capitale." Suivent plus de 11 minutes où l'on peine à voir ce qui représente, à l'image ou en voix off, une "bascule".
Dès l'introduction, il est en effet plutôt question de "deux histoires parallèles" qui "se sont nouées dans les rues de Paris", avec selon France 2 d'un côté "une manifestation pacifique pour l'éducation et contre la vie chère", et de l'autre "des scènes chaotiques de pure violence". La suite ? De longues minutes incompréhensibles à qui ne serait pas fin connaisseur des manifestations, et de la place de la République à Paris. On voit des policiers, des fumigènes, une voiture qui brûle, de la fumée, des pompiers, des manifestants portant du mobilier urbain ou jetant des projectiles, des policiers déplaçant des pavés ou s'abritant derrière leurs boucliers. Mais aussi un street medic montrant "des gilets jaunes" qui vont "se faire défoncer" (par la police, ne précise pas le reportage), des manifestants recevant du sérum physiologique dans les yeux dont l'une, blessée à la main, raconte avoir reçu "une grenade d'assaut" dessus.
On revient à des images de dégradation et à un atelier de cassage de pavés pour en jeter les morceaux sur la police. Re-dégradation de mobilier urbain, re-incendie, re-pompiers. Aucun commentaire n'est fait. Ça ne semble faire aucun sens ? Pourtant, le pire est à venir avec une coupe et le retour de la voix off. "À quelques mètres des affrontements, dans une ambiance bon enfant, entouré de jeunes qui manifestent dans le calme, Jean-Luc Mélenchon analyse la situation." Dans le cortège de la manifestation, il déclare à l'image : "C'est plus puissant que mai 68 dans la jeunesse, donc c'est un événement qui nous apprend des choses sur notre pays et surtout sur cette génération-là, elle est incroyable."
Une nouvelle coupe suit. De nouvelles dégradations apparaissent à l'image. "Et pendant ce temps-là, place de la République", dit seulement la voix off. Suivent cinq longues minutes de nouvelles images sans commentaires, similaires à celles de la première moitié : re-pompiers, re-incendies, re-dégradations. La séquence se termine par une vue de la fumée prise de Montmartre, puis des images de devantures ravagées. "Paris reste belle, vue de Montmartre, malgré les émeutes qui l'ont par endroits saccagées", est-il conclu.
La diffusion de ces onze minutes au 20 Heures pose quelques questions, et a fait l'objet d'une intense polémique... y compris au sein de France Télévisions. "C'est le dérapage, total et non contrôlé, avec cette séquence qui est un ovni. Une analyse que nous partageons à peu près tous, rédacteurs, chefs de service et même certains rédacteurs en chef. On est tous unanimement heurtés par cette séquence", s'est ému le président de la Société des journalistes dans Télérama le 20 octobre. L'on y apprend aussi que ce sujet a été monté en quelques heures seulement, afin de pouvoir "improviser vingt minutes de journal en plus" à la place de l'interview de la chanteuse Angèle, décalée à plus tard compte tenu de l'actualité.
"La diffusion de ce reportage a aussi suscité des interrogations en interne. A l'heure où les réseaux sociaux diffusent souvent des images sans suffisamment de contexte, le JT doit-il faire de même ?", se demandent le même jour Pascal Doucet-Bon et Jérôme Cathala, tous deux médiateurs au sein de France Télévisions. La réponse du directeur de l'information Philippe Corbé élude complètement les vraies raisons de cet incompréhensible reportage, puisqu'il assure que ce "reportage long format avec une écriture différente" participe des usages de "l'offre d'information après 20h40", et que "le sujet soulignait aussi que le défilé syndical et politique" se déroulait dans le calme.
Il finit toutefois par reconnaître que "nous aurions dû être plus précis dans le montage, la contextualisation et le commentaire pour qu'il n'y ait pas de confusion". Surtout, ni Philippe Corbé, ni Jérôme Cathala et Pascal Doucet-Bon ne signalent qu'au-delà de la séquence "en immersion", la polémique a aussi jailli de l'intercalation improbable de quelques dizaines de secondes du seul Jean-Luc Mélenchon en plein milieu, présenté comme analysant "la situation" en louant la jeunesse.
"Vous l'aurez compris, le leader insoumis répond à une question sur les revendications des manifestations, et non sur la violence et les casseurs que l'on nous a servi tout au long du sujet. Un contre-sens évident, assumé par l'autrice du reportage et sa rédaction en chef. Un procédé grossier et malhonnête qui fait honte à la profession et qui par la même occasion éclabousse la crédibilité de toutes les rédactions de France Télévisions, de toutes les équipes qui peuvent en subir les conséquences sur le terrain", déplore la CGT de France Télévision, qui exige la démission de "toute l'équipe du 20h" présente ce jour-là dans un communiqué furieux lui aussi diffusé le 20 octobre. Sans aller jusque-là, il eût à minima été décent de raconter réellement ce qui a pu se passer dans le billet du médiateur. Et peut-être de présenter, qui sait, des excuses explicites.