Marine le Pen, les fonds publics et l'immunité sondagière
Maurice Midena - - Médias traditionnels - Quoi qu'il en coûte - 28 commentairesMarine Le Pen a bien été condamnée pour détournement de fonds publics. Pourtant, le récit dominant n'a porté ni sur les faits ni sur la fraude, mais sur la préservation de son destin présidentiel. Entre clémence judiciaire et indulgence médiatique, l'affaire révèle le traitement d'exception réservé à la figure de proue du Rassemblement national. Et au deux poids, deux mesures, de la doxa médiatique quand il est question de finances publiques.
Il faut accepter de discuter les décisions judiciaires, même si de prime abord, on a l'impression qu'elles vont dans le bon sens, alors que tout de même, à regarder de plus près, ça nous paraît un peu étrange, ces faits graves punis d'une peine légère. S'indigner de décisions de justice, la presse de droite ne s'en est jamais empêchée, tapant sans retenue sur les condamnations qui n'intègrent pas son logiciel. Surtout dans les affaires politico-financières, où soudain, la justice - d'ordinaire laxiste - devient une horde zélée. Nouveau cas d'école cette semaine, alors que Marine le Pen, figure tutélaire du Rassemblement national (RN), a été condamnée le 7 juillet par la cour d'appel dans l'affaire des assistants parlementaires du Front national : 45 mois d'inéligibilité, dont 15 fermes, trois ans de prison, dont un ferme, vraisemblablement aménagé en bracelet électronique.
Ainsi, pour l'éditoriocratie libérale-conservatrice, les juges ont usé de fourberie : "La cour d'appel redoutait d'essuyer des critiques en rendant une décision qui aurait interdit à Marine Le Pen de se porter candidate en 2027",écrit dans le Parisien
,Nicolas Charbonneau. "Elle lui a donc tendu une forme de piège en la condamnant, mais en la laissant libre de décider si elle se présentait ou non, sachant que la cheffe de file du RN s'était «auto-entravée» en déclarant ne pas pouvoir faire campagne sous bracelet électronique." Un "piège"
, rien que ça. Drôle de piège que cette condamnation qui va lui permettre, grâce au pourvoi en cassation, de suspendre sa peine de prison ferme, et lui permettre, justement, de commencer sa campagne sans avoir la cheville qui sonne. Dans le Figaro,Vincent Tremolet de Villiers se demande également qui sont ces juges qui sifflent sur la tête de Le Pen : "La décision rendue par la cour d'appel dans le procès des assistants parlementaires du Front national est un brillant mélange de prudence et de malveillance teintée d’une forme de perversité." Et le journaliste de qualifier le bracelet électronique de "forme contemporaine du tatouage du forçat". Alors qu'il est tout à fait probable que Marine le Pen puisse atteindre le premier tour de l'élection présidentielle sans voir le début de la queue de l'application de sa peine – on est loin des bagnes et du cassage de cailloux.
Immunité présidentielle anticipée
Mais comme souvent, ces analyses à l'intelligence chaotique émanent de gens qui n'ont pas couvert le procès. Du reste, il est remarquable à quel point il est rare pour la presse plus critique des pouvoirs de discuter des décisions de justice, surtout dans ce genre de dossier. Aussi, c'est avec une agréable surprise que l'on lit dans Mediapart, à travers la plume de son chroniqueur judiciaire Michel Déléan, une critique que l'auteur de ces lignes partage : la cour d'appel a fait preuve de "clémence" envers Marine le Pen. Même son de cloche du côté de Libération. Bien que Nicolas Massol, le journaliste qui a suivi le procès, ne s'est guère exprimé outre mesure sur la sentence, le journal a publié un entretien avec la maîtresse de conférence en droit public Camille Aynès, qui a suivi le procès. Elle note que "la durée de la peine prononcée est inhabituellement basse. […] La peine retenue permet à Marine Le Pen d'avoir déjà exécuté, au jour de l'arrêt, la part effective de sa sanction. Le recours au sursis, inhabituel pour une telle mesure, accentue cette impression de calibrage."
Car au fond, c'est à cette aune qu'il faut analyser la décision de la cour d'appel :tout se passe comme si elle avait décidé d'une condamnation sur-mesure pour punir la députée sans l'entraver dans sa course présidentielle. Cette condamnation fait tiquer. Les faits sont graves, a répété Michèle Agi, la présidente du tribunal, lors du rendu de son verdict. Mais elle ne condamne MLP qu'à 15 mois fermes d'inéligibilité. "S'agissant des peines d'inéligibilité, la cour rappelle qu'à l'époque des faits, elles n'étaient pas obligatoires,peut-on lire dans son communiqué. Elle considère qu'il lui appartient d'apprécier la proportionnalité de la sanction au regard de l'atteinte portée au droit d'éligibilité,auquel doivent être rattachées la liberté des candidatures mais aussi la liberté de choix de l'électeur, condition d'expression du suffrage démocratique." Voilà un bien drôle de raisonnement. D'une part, empêcher Le Pen de se présenter n'a jamais empêché le RN de présenter un autre candidat. D'autre part, le législateur, poussé en ce sens par le FN qui a toujours insisté sur sa prétendue vertu, a justement créé une loi pour punir d'inéligibilité –jusqu'à 10 ans ! – les personnes s'étant rendues coupables d'atteintes graves à la probité – ce qui est incontestablement le cas du FN dans cette affaire. Finalement, l'atteinte à la liberté de choix du citoyen est une mythologie désormais défendue par une cour d'appel, pour justifier une absence de sévérité. Et pourquoi MLP jouit-elle de cette clémence ? Car elle est la favorite des sondages. Car elle et son camp ont mis la pression sur les juges en ce sens, notamment durant les plaidoiries de la défense. De telle sorte qu'avec cette jurisprudence, la cour d'appel crée un étrange précédent : celui de l'immunité sondagière. Finalement, et ironiquement, Robert Ménard ne s'est pas trompé sur LCI en qualifiant ce verdict de "bonne nouvelle", et même de "sage décision" sur CNews.
L'argent public ne pose plus problème
Finalement, le traitement médiatique qui a suivi la décision du tribunal a joué le jeu de Marine le Pen. Il fallait voir sur BFM TV les plateaux en boucle sur l'information "principale" : non pas la condamnation pour détournements de fonds publics, mais bel et bien l'absence d'inéligibilité de Marine le Pen. Sur CNEWS, c'était un déluge de soulagement, où l'on remarquait qu'en outre, il n'y avait pas eu d'enrichissement personnel dans cette affaire... Et alors ? La vérité c'est que le Front national a vécu pendant douze ans au-dessus de ses moyens, et a profité des fonds publics européens pour payer un garde du corps à 5 000 euros mensuels et à mi-temps à Marine le Pen.
Depuis quelques jours, ce ne sont plus que des tergiversations sur la chronologie de la cour de cassation, et les scénarios multiples, sur le fait de savoir si Marine le Pen est présumée ou non innocente, et tant d'autres circonvolutions qui mettent de côté le fait que le FN a salarié avec l'argent du parlement européen des individus en tant qu'assistants parlementaires alors qu'ils n'ont pas travaillé comme assistants parlementaires. Mais sur LCI, comme au Figaro, et comme sur CNews, on pense déjà aux sondages, et à l'absence d'impact qu'a eu cette condamnation sur la popularité de Marine le Pen, le phénix de la presse droitarde.
Mais les faits ? Le jugement ne laissait guère de doute, pour qui aura suivi de près le procès : le FN est accusé d'avoir mis en place un système de détournement de fonds publics européens pour son parti. Cela représente 2,8 millions d'euros sur onze ans. Et alors que la question des dépenses publiques agite sans cesse la presse libérale-réactionnaire lorsque l'argent public est utilisé pour aider les étrangers ou les chômeurs, cette fois, alors que cet argent a été gaspillé pour servir les intérêts d'un parti, cela n'intéresse plus personne. D'autant plus pour un parti qui n'a de cesse de revendiquer une gestion financière en "bons pères de famille". En vérité, le FN a vécu pendant des années au-dessus de ses moyens, financé par les fonds du Parlement européen. Ce parti et ce camp politique qui ne cessent de se jeter sur les bénéficiaires du RSA pour dire d'eux qu'ils sont des profiteurs ou des assistés, n'ont rien à redire sur un parti qui a usé d'assistanat illégal pendant plus d'une décennie. L'indulgence médiatique envers un parti délinquant, mise en perspective avec le zèle qu'ont ces mêmes médias pour s'inquiéter de la dépense publique légale, laisse pantois, mais surtout fait système. Système où le respect de la loi n'intéresse pas certains médias, tant qu'il sert les puissants, et où l'usage de l'argent public doit être discuté uniquement s'il sert les plus faibles.