Dupont de Ligonnès et le "faux prêtre" de M6 : un crash si prévisible
Sherlock Com' - - Plateau télé - 19 commentairesÇa, c'est vraiment pas de bol. Mardi 2 juin, dans le cadre de l'émission "Appel à témoins", M6 a diffusé en direct le témoignage d'un prêtre annonçant avoir reçu la confession de Xavier Dupont de Ligonnès en 2022. Incroyable… et faux. Le témoignage est bidon. "On s'est fait rouler dans la farine", a reconnu Julien Courbet le lendemain. C'est vraiment pas de bol car tout le reste du programme était vraiment carré carré : témoignages "exclusifs" et invérifiables, images inédites qui ne prouvent absolument rien, appels à témoins lunaires. Bref, on a regardé l'intégralité d'"Appels à témoins". Sortez le popcorn.
"Qu'une chaîne sérieuse comme M6 puisse se prêter à une séquence pareille sans me contacter, sans vérification d'aucune sorte, me laisse stupéfait"
. Ce mercredi 3 juin, la foudre divine s'est abattue sur Julien Courbet. En direct sur BFMTV, l'évêque de Carcassonne est en colère et dénonce "le manque de professionnalisme"
et "le manque de rigueur de M6"
.
La veille sur M6, Julien Courbet présentait un nouveau numéro d'Appels à témoins
. Une émission de faits divers qui tente de relancer des affaires criminelles non résolues. On vous en avait parlé en 2021, lors de la diffusion de la première émission.
Ce mardi 2 juin, c'est le 17e numéro. L'un des dossiers de la soirée est consacré à l'affaire Dupont de Ligonnès. Sur les coups de 23h, Courbet prend l'appel d'un homme se présentant comme un prêtre du diocèse de Carcassonne. Celui qui se fait appeler "le père Marc"
, affirme avoir entendu en confession, en 2022, Xavier Dupont de Ligonnès, principal suspect du meurtre de sa femme et de ses quatre enfants en 2011. Alors que les enquêteurs sont persuadés qu'il s'est suicidé, Dupont de Ligonnès serait donc vivant. Face à ces révélations, l'animateur se dit stupéfait : "Mais c'est complètement fou ce que vous êtes en train de nous dire"
.
Complètement fou. Mais surtout complètement faux. Le lendemain, toujours sur M6, Julien Courbet est obligé de reconnaître l'erreur : "le monsieur qui nous a appelés nous a peut-être un peu roulés dans la farine"
. Il n'y a pas de "père Marc" dans le diocèse en question, et l'évêque de Carcassonne n'a jamais été alerté de cette supposée confession. "Je ne cherche pas à me trouver d'excuses. Je sais qu'aujourd'hui, je vais en prendre plein la gueule"
, constate, amer, Julien Courbet.
En plateau, un autre journaliste de l'émission, Stan Vignon, tente d'expliquer les coulisses de ce crash : alors que le pseudo prêtre devait leur envoyer une photo du fugitif, rien ne se passe. "Une demi-heure après la fin de l'émission, on est quand même un petit peu chagrin en coulisse d'
Appel à témoins, raconte le journaliste. (...) On n'a qu'une envie à ce moment-là, c'est de pouvoir vérifier l'information, mais vérifier une information à 23 h, c'est quand même assez difficile".
Difficile de vérifier à 23h. Mais à 21h et à 22h, ce n'est pas évident non plus. Car si M6 s'est fait épingler par la patrouille pour ce faux prêtre (l'ARCOM s'est saisi de l'affaire), c'est l'ensemble du dispositif qui pose problème.
Appelez, appelez, appelez
Comme à ses débuts il y a cinq ans, mais de façon encore plus marquée aujourd'hui, la participation du public est au cœur du programme. Toutes les dix minutes, Julien Courbet lance des appels à témoins : "Si vous l’avez croisé : 0800 10 11 21. Si vous êtes en mesure de nous apporter la moindre preuve de vie de Xavier Dupont de Ligonnès, appelez"
, dit-il après avoir diffusé différentes hypothèses de vieillissement du visage de Ligonnès.
Dupont de Ligonnès aurait pu fuir dès 2011 aux Etats-Unis ? Allez hop, appel à témoins : "Vous l'avez peut-être eu dans le même avion, vous l'avez vu, vous l'avez reconnu, ça vous revient, aidez-nous et appelez tout de suite"
.
Un vol en particulier peut-être ? "Je m'adresse de manière spécifique aux passagers du vol Delta Airlines qui a relié Nice à New York,
explique l'avocat de l'émission. On sait même que c'était le 21 avril 2011 à 10 h 35".
C'est très précis. Ah en fait, non : "
Naturellement, ça peut être aussi une autre date"
, poursuit l'avocat. Oui, peu importe la date, si un jour, vous avez pris l'avion...
Et ça marche ! Quelques minutes plus tard, Courbet se réjouit : "On entend un petit bruit de fond. C'est plutôt bon signe. Ça veut dire que (...) ça appelle. Continuez, vous voyez le numéro s'afficher."
A l'écran, on voit d'ailleurs les personnes au standard qui s'affairent au premier plan, en train de griffonner des pages et des pages.
Au fil de la soirée, Sébastien Dias, le journaliste en charge de faire le lien entre Courbet et le standard, devient euphorique : "On n'a jamais eu autant d'appels honnêtement, Julien. Beaucoup d'appels, beaucoup de gens qui nous envoient des photos aussi. Il y a des ressemblances plus ou moins...".
Plus ou moins ? Dias, c'est un peu le maillon faible du programme, on sent qu'à tout moment, il peut dégainer la source la moins fiable de la soirée.
Les minutes passent, et on réalise que le fugitif a été vu un peu partout : "On a Marrakech, la Réunion, des gens qui l'auraient aperçu dans un avion. On a des villes en France en s'éloignant plus ou moins de la région PACA,
énumère Dias. On a les Alpes, on a l'autoroute de Genève, on a Besançon".
Besançon ! Mais bien sûr, si ça se trouve, Dupont de Ligonnès est tranquillement installé en Franche-Comté depuis quinze ans.
De son côté, Courbet n'hésite pas à prendre lui-même des appels en direct sur le plateau, une pratique qui n'existait pas dans les premiers numéros du programme. Avant le faux prêtre, Courbet a eu en ligne Nicolas, "un vendeur de voiture qui dit l'avoir vu"
après le 15 avril 2011.
Il a aussi eu en ligne Serge, "un ancien gendarme qui aurait vu Dupont de Ligonnès"
.
N'importe quel témoignage est susceptible de passer à l'antenne. C'est sans filet, et c'est ce qui tient en tension tout le plateau.
Il y a également des témoignages enregistrés. Ils sont tous plus ou moins foireux. Exemple ? Un client d'un bar assure avoir croisé le suspect à la terrasse d'un café après le 15 avril 2011. Il était à moto et portait un survêtement bleu. Un survêtement bleu ? M6 a la photo :
On n'a pas vraiment la preuve que c'était bien Dupont de Ligonnès, mais ça n'empêche pas Courbet de s'emballer en s'adressant à l'un des experts du plateau : "Il joue quand même avec le feu. Excusez-moi de vous poser la question comme ça... Est ce que ça l'excite ? On ne va pas à la terrasse d'un café quand on est l'homme le plus recherché de France ? Qu'est ce qui lui prend d'aller s'asseoir au café ?".
Réponse du profiler (oui, ils ont un profiler en plateau) : "C'est une attitude qui lui permet de montrer sa toute puissance. Il est plus fort que les enquêteurs, il a un côté mégalomaniaque, narcissique, particulièrement développé (...) Ce n'est plus le même Dupont de Ligonnès qu'avant. C'est celui qui a changé de peau, changé de personnalité.."
Ou alors peut-être que c'était juste pas lui…
Dans cette émission, outre ce profiler, il y a d'autres "experts" : un ex-procureur qui ne dit quasiment rien ("ça reste à vérifier"
), un médecin légiste (au cas où il faudrait procéder à une autopsie en direct). Et surtout, il y a Gina Ranalli, "cofondatrice de l'application Black-track"
. C'est notre experte préférée.
Black-track est une application collaborative dédiée aux disparitions et aux cold cases. Elle centralise des éléments de dossiers non résolus (photos, témoignages) via une carte interactive permettant de localiser chaque affaire. Les utilisateurs peuvent suivre les mises à jour en temps réel et soumettre des témoignages ou des pistes susceptibles d'aider les enquêteurs.
Une source très fiable et très utile. La preuve ? Sur l'application, un internaute a posté des images du suspect datant de 2025. Il s'agit d'une "vidéo récente et assez troublante"
, selon Courbet. La voici :
Prenant conscience qu'on ne voit rien du tout et que la ressemblance n'est pas évidente, Courbet sort son joker "chirurgie esthétique" : "Quel âge a aujourd'hui Xavier Dupont de Ligonnès ? 65 ans ? Ce n'est pas forcément un homme de 65 ans là. Donc est-ce qu'il aurait pu se faire des injections ou quelque chose comme ça ?"
Bah oui, comme l'homme sur la photo ne ressemble pas vraiment à Dupont de Ligonnès, l'hypothèse la plus probable, c'est la chirurgie évidemment. La responsable de cette fabuleuse appli va dans ce sens-là : "Alors évidemment, on n'affirme pas que c'est Xavier Dupont de Ligonnès. Maintenant, on a mis en lumière quelques ressemblances, donc déjà la silhouette, au niveau de son visage. On a rencontré un chirurgien pour lui demander ce qu'il était possible de faire. Alors évidemment, on peut se colorer les cheveux, ça tout le monde le sait. Mais aussi avec le Botox, on peut changer quelques particularités physiques et surtout combler les signes de la vieillesse."
Bref, du grand n'importe quoi, ponctué par des accès de prudence de l'animateur : "On essaie quand même d'avoir un minimum de filtre"
, "On pourrait nous reprocher de vouloir faire du buzz, de vouloir faire du sensationnalisme, de faire parler n'importe qui".
Oh, qui oserait dire ça Julien ?
Vous connaissez la fin : Courbet prend un dernier appel, celui du faux prêtre. Avec un questionnement qui ne permettait pas de démasquer l'imposteur : "Mon père, est ce que vous êtes sûr à 100 % qu'il s'agit de lui ?", "Pourquoi en parler ce soir ?", "Il était habillé comment mon père ?", "Quand il est parti, ça s'est passé comment ?", "Il vous a dit où il allait ?"
. En toute fin d'émission, Courbet tient quand même à faire cette précision : "Nous ne pouvons pas dire que c'est vrai à 100% tant qu'on n'a pas vraiment vérifié"
. Bref, rien n'est fiable, mais on diffuse tout.
De Dupont de Ligonnès à Lyhanna
Au-delà de la prestation de Courbet, c'est un changement dans la mécanique de l'émission qui peut expliquer ce crash : lors de son lancement, en 2021, Appel à témoins
était réalisé en partenariat avec le ministère de l'Intérieur. Des gendarmes prenaient les appels, la porte-parole du ministère faisait elle-même le point sur l'avancée de l'enquête. Aucun appel n'était pris en direct.
Cinq ans après, il n'y a plus aucun officiel, les gendarmes ont été remplacés par des bénévoles de l'ARPD (Association et recherche de personnes disparues), une association française qui accompagne les familles confrontées à la disparition d'un proche et qui aide à diffuser des avis de recherche.
Le filtre institutionnel a disparu, laissant la production seule face à la gestion et à la validation des témoignages.
Dans l'affaire Dupont de Ligonnès, ce type d'emballement médiatique est devenu une habitude. Quinze ans après les faits, ce faux témoignage s'ajoute à une longue liste de pistes fantaisistes, de révélations bidons. Mais lorsque ces mêmes recettes sont appliquées à des affaires récentes et encore en cours, c'est encore plus problématique. Ce soir-là, en parallèle de l'affaire Ligonnès, Julien Courbet lance plusieurs appels à témoins pour retrouver Lyhanna, une fillette de 11 ans disparue à Fleurance, dans le Gers.
En toute fin d'émission, le fameux Sébastien Dias affirme avoir reçu de nombreux signalements et évoque même, un peu précipitamment, une probable "preuve de vie"
, avant d'être immédiatement interrompu par l'animateur, conscient que son journaliste va beaucoup trop loin. Oui, même pour Courbet, c'en est trop.
Le corps sans vie de Lyhanna, collégienne de 11 ans disparue le 29 mai à Fleurance, a été retrouvé le 4 juin, soit deux jours après la diffusion de l'émission de Courbet. Ils ne vont pas chômer à l'ARCOM.