USA : silence sur Renee Nicole Good
Daniel Schneidermann - - Alternatives - Obsessions - 26 commentaires
Un silence de plomb. Remarquable, dans le tumulte. Et assourdissant. En dépit des forêts de micros tendus vers eux en permanence, il semble que ni Marine Le Pen, ni Jordan Bardella, ni Eric Zemmour, ni Eric Ciotti, ni Sarah Knafo, sans parler d'autres seigneurs tricolores de moindre importance, n'ait émis la moindre réaction au meurtre à Minneapolis de Renee Nicole Good, le 7 janvier, par un agent de l'ICE, de trois balles dans la tête. Sauf erreur de ma part, aucune réaction. Il est vrai que les porteurs de micro ne les ont pas interpellés sur le sujet. Il y a tellement d'autres questions plus urgentes ! Du Groenland à l'Iran, en passant par la déstabilisation du président de la Fed, l'actu Trump ne chôme jamais, tant l'intéressé s'ingénie à déployer chaque jour contre-feux et diversions aux développements du scandale Epstein. Il est vrai aussi que ce silence est largement partagé par la droite dite traditionnel, et l'auto-appelé "bloc central" (à la notable différence de LFI, et de Olivier Faure). Comme si cette mort était une affaire intérieure américaine.
Pire encore : aucun n'a réagi non plus aux réactions effroyables du pouvoir américain à la mort de Good. Trump et Vance, pour ne parler que d'eux, ont brodé sur le thème du terrorisme intérieur, de la militante extrémiste, malheureusement endoctrinée. Epaulés par la presse d'extrême droite, ils s'efforcent de présenter comme des terroristes les "ICE watchers", ces citoyens qui s'efforcent, par tous les moyens non-violents, et par une sagace utilisation des réseaux sociaux (voir cette excellente enquête de TV5), de documenter, de visibiliser et d'entraver les traques sauvages et violentes aux migrants de ICE. Comme si abattre des opposants dans la rue était désormais tacitement autorisé.
Les images de cette mort, filmée sous tous les angles par les camarades de la victime, ont heurté le monde, pourtant largement insensibilisé depuis un an au sidérant pré-fascisme trumpien. Cinq jours plus tard, l'émotion ne retombe pas. L'ONU exige une enquête "rapide et indépendante"
(que le pouvoir américain refuse obstinément). Deux États (le Minnesota et l'Illinois) ont annoncé leur intention de poursuivre le gouvernement. Des dizaines de milliers d'Américains continuent de défiler dans les rues, et de courageusement s'opposer aux assassins de ICE.
Pour une part pour de mauvaises raisons, sans doute : Renee Nicole Goode était une citoyenne américaine, et une mère de famille blanche. Elle accède donc plus facilement à l'identification blanche. C'est déplorable, on doit le déplorer, mais c'est la nature humaine. Tous les muets, les silencieux listés ci-dessus, ne peuvent pas être restés insensibles à ces images. Leur silence ne peut pas être de simple indifférence. Il est délibéré, stratégique.
On en comprend facilement les raisons. Si le RN devait, l'an prochain ou plus tôt, ou plus tard, arriver au pouvoir en France, et s'il devait mettre en application, comme aux Etats-Unis, un programme d'expulsions d'étrangers, avec objectifs chiffrés, tout conduirait mécaniquement à la constitution d'une milice simili ICE, avec pleins pouvoirs, et promesse d'impunité. Et il y aura donc, fatalement, sans que peut-être aucun responsable RN ne le souhaite consciemment aujourd'hui, par la simple dynamique des choses, une ICE française, des ICE watchers français dans les bastions de résistance, et donc des Renee Good françaises abattues par les miliciens. Etre citoyen français, blanc, père ou mère de famille, non-violent, ne protégera de rien. Voilà pourquoi se taisent les apprentis Trump de chez nous. Voilà pourquoi il faut simplement le savoir, le répéter, et les obliger à l'assumer et le reconnaître.