L'union, ce rêve modeste et fou

Daniel Schneidermann - - Alternatives - Obsessions - 397 commentaires

"Décision historique !" répètent sous le choc de la dissolution de l'Assemblée les présentateurs de la soirée télé. En une minute, effacées les Européennes. Historique ? Peut-être. On verra bien. Mais parlons Histoire, justement. Dans le chaos intellectuel, politique, psychologique où vont nous plonger les quatre semaines qui viennent, l'Histoire nous dicte un ordre simple : le RN ne doit pas entrer à Matignon, et donc ne doit pas avoir la majorité absolue, ni seul, ni avec d'éventuels alliés. Pour rien au monde. Les militants socialistes réunis hier soir au QG de Glucksmann, et cités ce matin par France Info, ne s'y trompaient d'ailleurs pas qui, les larmes aux yeux, évoquaient 1938. Parce qu'une fois entré, nul ne sait quand ni comment on l'en fera sortir. 

Répétons-le : le 30 janvier 1933, quand Hitler est nommé chancelier, avec l'appui de la droite qui compte lever l'hypothèque nazie en quelques mois,  son gouvernement ne compte qu'un seul ministre national-socialiste.  "Le soir, je discutai avec mon père, raconte Sebastian Haffner, alors jeune juriste brillant (Histoire d'un Allemand, Babel). Nous étions d'accord pour estimer que le gouvernement aurait l'occasion de faire pas mal de dégâts, mais guère de chances de se maintenir longtemps au pouvoir. Dans la population, il avait nettement la majorité contre lui, notamment le bloc des ouvriers. On pouvait interdire les communistes, ils n'en deviendraient que plus dangereux. Tous comptes faits, ce gouvernement n'était pas un motif d'inquiétude"Deux mois plus tard, les nazis se sont emparés de tous les pouvoirs, ou presque. 

Je ne vais pas gaspiller des lignes à établir ce qui fait les deux situations incomparables. Elles le sont. Mais que personne ne se laisse prendre à l'amour des chats de Marine Le Pen, ou au charisme Tiktok de Jordan Bardella. Nous nous croyons, en 2024, à l'abri des barbaries ? Erreur. Nous titubons, pauvres de nous, sur la crête éternelle de l'inimaginable à perte de vue. Nous ne sommes à l'abri ni de la guerre civile, ni des famines, ni des bombes. De la police à l'Armée, de la haute administration à la Finance, en passant par la Justice, l'effet de souffle d'une nomination du RN au pouvoir est juste impossible à prévoir. Prendre le risque, sous quelque prétexte que ce soit, au nom de quelques malins calculs, comme cela semble être le cas de Macron, serait criminel. Pour la gauche, aucune alliance, sous quelque forme que ce soit, ni explicite ni implicite, n'est donc possible avec la macronie -qui a, en outre, le culot de nous demander de faire barrage au nom du dérèglement climatique !

Face au "taré" (Ruffin) qui "joue avec les allumettes" (Faure) à l'Elysée, il existe pour la gauche, la pauvre gauche en miettes, dans les vingt jours utiles de campagne, un programme simple : le programme de la NUPES de 2022, rien que le programme NUPES.

  Tout le programme ? Bien sûr que non. Il va bien falloir l'adapter à la durée utile de la législature qui s'ouvre, soit pas même trois ans jusqu'à la prochaine présidentielle, si même elle tient jusque là. Avec des investitures sans doute légèrement rééquilibrées numériquement en faveur du PS, car il faut bien enregistrer le résultat des Européennes. Mais on n'a jamais vu des pondérations interdire une union. Peut-être cette union rafistolée, branlante, dont Faure et Ruffin, opportunément invités ensemble ce lundi matin par France Inter, ont jeté les bases,  n'empêchera-t-elle aucune catastrophe. Mais mieux vaut une union rafistolée que pas d'union. Et au moins ses constructeurs auront-ils la satisfaction d'avoir, quand ils  le pouvaient, où ils le pouvaient "arrêté les conneries" (Ruffin, encore).

Le principal obstacle est psychologique. Taisez-vous aujourd'hui Mélenchon, qui avez eu si souvent raison contre tous dans le passé, et laissez-les enfin "faire mieux" ! Taisez-vous Glucksmann, et welcome back à Bruxelles ! Toute insulte, tout reproche, adressé d'une composante à l'autre de l'ex-NUPES, est aujourd'hui une faute. On prétend que Gaza et l'Ukraine ont creusé un fossé entre deux gauches irréconciliables ? Aucun fossé n'est infranchissable. Et toute la gauche (c'est ma contribution personnelle) pourrait se retrouver autour d'une franche condamnation des deux Etats voyous que sont la Russie et Israël. Laissez la gauche utile de tous les partis, dans l'urgence, faire l'union comme elle peut, une union claire contre le fascisme et son reflet macroniste, laissez-la sauver les sièges de députés qui peuvent l'être, et en gagner autant qu'il sera possible. Et si le sommet en est incapable, alors que sorte sur les places le peuple de gauche, et qu'il le leur impose ! 





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