Grasset : mort d'une principauté

Daniel Schneidermann - - Obsessions - 17 commentaires

J'épluche l'impressionnante liste des 115 écrivains de la maison Grasset, qui vont demander en groupe l'asile éditorial dans le monde libre, après l'exécution du PDG de Grasset Olivier Nora par Vincent Bolloré. Bien entendu, je suis solidaire. Qui ne le serait pas ? Gros embouteillage en vue aux guichets des éditeurs encore indépendants. Il y a une morale : Bolloré a cassé son jouet.

C'était quelque chose, Grasset. Cette liste a une couleur, une musique, un parfum. Un étrange bric à brac chic, sans autre cohérence apparente que les engouements, les fulgurances, et les fidélités du patron. BHL, Fourest, Malka, Beigbeder, bien sûr, mais aussi Laurent Binet, Virginie Despentes, ou David Dufresne. Cet empilement impressionnant de talents authentiques, de ronds de serviette dans les médias, de présidences inamovibles de conseils de surveillance de ceci ou cela, de renvois d'ascenseur, de prix littéraires décrochés de haute lutte à la fin des déjeuners. Ce fouillis de micro-réseaux qui capillarisent dans un maxi réseau. Ce parfum de pluralité de bon ton, à l'intérieur du cercle de la bienséance.

Bonne chance, oui, à cet élan, impulsé par Colombe Schneck, vieille connaissance d'ASI-salut Colombe, bienvenue au purgatoire des parias ! Comment ne pas saluer ce sursaut collectif ?

Mais tout de même, il y a quelque chose qui gratouille. C'est en 2023 que Bolloré pose sur Grasset sa patte griffue de prédateur. Trois ans. Et pendant ces trois ans, toutes et tous sont restés chez Bolloré ? Ces trois ans m'interpellent. Ils savent où ils sont. Bolloré a déjà massacré Canal+, s'est approprié CNews, a tenté de propulser Zemmour à la présidentielle. Il a transformé Fayard, la maison voisine au sein du groupe Hachette, en succursale de Facholand.

Et eux ? Trois ans à s'imaginer qu'ils vont passer entre les gouttes. Qu'ils ont trouvé refuge dans une principauté, une oasis, une safe place germanopratine. Que cela ne les concernera pas. La purge, c'est pour les humoristes, les journalistes d'investigation, les petites mains des radios, les intermittents du spectacle, la piétaille. Eux seront protégés de l'orage par le totem Olivier Nora. Et surtout protégés par leur notoriété, leur talent, leurs ventes, les droits de leur oeuvre, leur mainstream attitude, par leur nombre même. Après tout, sauf quelques-uns, ils sont très peu gauchistes. La prédation, c'est sûr, fera une exception pour eux. Il suffira de rester en groupe, de se tenir chaud, et le nuage de Tchernobyl contournera le pays.

Mais non. La prédation générale ne fait pas d'exception. Ni celle de Bolloré et Arnault au sein de leurs empires, ni en géopolitique la prédation des Empires contre les dignes démocraties. Toutes les proies y passeront, un jour ou l'autre, si elles ne se réveillent pas.

Je repense, pardonnez-moi, à la Nuit des longs couteaux, et à la petite communauté des journalistes occidentaux à Berlin, en 1933, que j'ai un peu étudiée. Rien à voir bien entendu, mais tout de même ceci. En 1933, cette petite communauté ne prit pas la mesure dans l'immédiat de la sauvagerie nazie. Les premières victimes, en effet, ne furent que les commerçants juifs passagèrement boycottés, et les communistes envoyés se faire tabasser à Dachau, autant dire des nobodies. Il fallut, un an plus tard, ce qu'on appelle "la Nuit des longs couteaux", purge sanglante dont les victimes furent des visages familiers de la direction nazie et du microcosme politique berlinois, pour sentir un effroi authentique transpirer dans les reportages sidérés de la presse étrangère. Et quelque chose comme un début de conscience que tout le monde, riches ou pauvres, notables et anonymes, allait un jour ou l'autre y passer.

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