Conférence de presse : soliloque et intermèdes

Daniel Schneidermann - - Déontologie - Obsessions - 30 commentaires

Président après président, la "conférence de presse présidentielle", reste sous la 5e République la cérémonie par excellence, où se mesurent connivences et rapports de force entre pouvoir politique et contre-pouvoir médiatique -et évidemment à l'intérieur de chacun de ces champs. Pour les faire apparaître, rien ne vaut la bonne vieille technique du pavé dans la mare, pavé jeté hier par ASI avec cette enquête, initialement (et un peu rapidement) titrée "Les questions étaient connues à l'avance". Quelques réactions indignées de certains confrères et consoeurs plus tard -sur le thème : comment donc ! Personnellement, nous n'avons transmis aucune question à l'Elysée- elle était re-titrée : "DES questions étaient connues à l'avance".

La réaction la plus circonstanciée est celle de Hervé Rouach, chef du service politique de l'AFP, dont l'article comparait la question à celle, non retenue, de Mediapart : "Nous n'avons transmis aucune question à l'Elysée. Nous avons décidé au dernier moment de la question juste avant que notre journaliste, Francesco Fontemaggi ait la parole,  après avoir constaté que personne à ce stade de la conférence n'avait interrogé Emmanuel Macron directement sur Amélie Oudéa-Castera., principal thème d'actualité du moment. Des échanges sur notre boucle WhatsApp en attestent. Nous avions préselectionné plusieurs thèmes de façon à ne pas poser une question à laquelle Emmanuel Macron aurait déjà répondu." Dont acte. De la même manière, en réponse à un de mes messages sur X, Ilyes Ramdani, de Mediapart a précisé que "Mediapart n'a évidemment pas transmis sa question à l'Élysée en amont de la conférence de presse. On a demandé le micro (longtemps), en précisant la thématique à laquelle ça se rattachait".

En l'état actuel des réactions des uns et des autres, trois catégories de journalistes semblent se dessiner, comme les trois classes d'un paquebot transatlantique d'antan. Tout en haut, avec accès privilégié au pont supérieur, les médias assurés de poser au moins une question, sans obligation d'en préciser à l'avance le sujet (AFP, Le Monde, France Info). Au milieu, les médias ayant (de leur propre chef ? A la demande de l'Elysée ?) comme Mediapart, précisé le thème de leur question, sans en dévoiler les termes.

Et tout en bas, la troisième classe des médias dangereux, dont on se défie tellement qu'il leur a fallu préciser les termes de la question espérée (CNN Turquie, L'Orient-Le Jour, Reporterre). L'ensemble de la cérémonie apparait donc comme marquée, surtout, surtout, par le souci d'éviter toute question non prévue, éviter par exemple que se reproduise la catastrophe de la confidence au débotté de la ministre de l'Education sur sa vision des écoles publique et de privée, qui a provoqué le cataclysme que l'on sait.

Heureusement, le pont supérieur ne s'inquiète pas trop des cales. Parmi tous les heureux bénéficiaires du privilège de choisir seuls le thème de leur question, et qui ont donc tenu à ne pas être confondus avec les autres, pas un seul media ne s'est étonné de cette disparité de traitement. L'Association de la Presse Présidentielle a  même semblé considérer que les participants qui auraient soumis leur question au préalable l'auraient fait "de leur propre chef", et hors de toute "consigne" de l'Elysée, s'agrippant ainsi contre l'évidence à la règle officielle rappelée lors de l'événement par son président Jean-Rémy Baudot (journaliste à France Info):  "Aucune question n'est jamais soumise en amont au chef de l'Etat."

Cette facette du contrôle par l'Elysée du degré de liberté des questionneurs, en a éclipsé deux autres.  

Dès le début de la séance de questions, Jean-Rémy Baudot, avait énoncé les règles (publiques) du jeu. D'abord, la division de la conférence de presse en trois parties (1° Les annonces présidentielles. 2° L'actualité politique. 3° L'international). Ainsi la part du Roi était réservée aux annonces du chef de l'Etat, notamment sur le "réarmement démographique". Et surtout, annonçait Baudot, "l'APP vous encourage à ne poser qu'une seule question par prise de parole, question courte s'il vous plait. "Le droit de relance ainsi évacué d'emblée,  aucun participant n'avait plus aucune chance d'arracher au président aucune réponse précise à aucune question. La conférence de presse pouvait rester conforme à sa nature éternelle depuis 1958 : un soliloque, agrémenté d'intermèdes décoratifs.



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