Attal à Matignon, offensive de vide

Daniel Schneidermann - - Coups de com' - Obsessions - 97 commentaires

C'est Noël en janvier. Ils ont reçu une sacrée friandise. Un jouet extraordinaire, qui fait crac boum hue. Le plus jeune Premier ministre de la Ve République. 34 ans. Record de Fabius enfoncé. Trajectoire éclair. Fulgurante. Et cette envolée des courbes de popularité ! Et regardez, il vient à pied à Matignon. Il tourne dans la rue de Varenne. Toute proche de la rue de Grenelle. C'est leur géographie. Leur territoire, le même que le sien. Sûr qu'ils s'y promènent en famille, le dimanche. Au coeur du coeur de leur zone de confort. Les mots se bousculent, quelque part entre le livret scolaire, et le jury de patinage artistique : "un peu emprunté", juge sur BFM Alain Duhamel, qui a noté tous les patineurs depuis Pompidou. Comme ils vont s'amuser !

Et nous, les autres, il va bien falloir y passer, conscience professionnelle oblige. Se réarmer, c'est à la mode, pour ressortir de la penderie les mots du vide, puisque l'offensive de vide glacial de ce sourire-là est appelée à demeurer en stationnaire sur la majeure partie du pays. Un jour une image, c'est la peine de harcèlement dont on vient d'écoper. Débat conjugal : ça ne peut pas marcher ! Pas encore une fois ! Les gens, on leur a trop fait le coup de la nouvelle tête, depuis le sac de riz de Kouchner, au siècle dernier. Ils ne peuvent pas se laisser prendre encore une fois. Regarde par exemple ses promesses sur le harcèlement scolaire. De l'esbroufe, des grands gestes, et finalement rien. L'enquête annoncée sur le suicide d'un adolescent n'a jamais seulement commencé. Ils le disent dans Mediapart. Mais qui lit Mediapart ? Pas les vraies gens, en tout cas. Ni ceux qui s'agitent sur le plateau. Bien sûr que ça va marcher, ça marche toujours. Tu paries ? 

Fulgurante. Trajectoire-éclair. Abaya. Choc des savoirs fondamentaux. Les bandeaux s'entrechoquent avec les bilans. Stratégie de survie, opter pour un aménagement de peine : ok pour l'image, mais sans le son. C'est parti pour un voyage en hypnose. La caméra de BFM est braquée sur les portes coulissantes du ministère de l'Education. Elle s'ouvrent, se ferment. Des camionnettes sortent. Des passants promènent le chien. Régulièrement, le plateau retourne à la recherche des traces de vie des envoyés spéciaux dans Attalland, qui se pèlent, mais font face.

Passée la séquence "cher Gabriel" "très chère Elisabeth" sur le perron de Matignon, l'image du jour, on va aller la fabriquer parmi les inondés du Pas-de-Calais. Parfait, le Pas-de-Calais pour le coron-washing. Aux antipodes de la rue de Grenelle, une réserve de vrai peuple, à deux heures de Paris. S'élance de Matignon un interminable cortège de vans gris, pisté par la moto de BFM des grands jours. Un feu rouge grillé, deux, trois, et puis je renonce à compter. Une dizaine de lignes continues aussi, allègrement franchies.

Et hop, voici le prodige au coeur de la réserve, avec pompiers et gendarmes au garde-à-vous. Que d'eau, que d'eau ! Tentative d'établir le dialogue. Je remets le son. "Je suis venu vous voir. Vous pouvez compter sur nous". Je tends l'oreille. J'entend le mot "harcèlement". "Merci pour ce que vous avez fait pour le harcèlement !" lui lance un Monsieur. Bien sûr, dans un premier temps, ça va marcher !


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