Quelques réflexions (sérieuses) sur le Thermidor du LOL

Daniel Schneidermann - - Humour - Le matinaute - 63 commentaires

Ce coup-ci, on ne pourra pas dire que la presse ne fait pas le ménage. Cinq suspensions ou retraits, un édito outré du directeur de Libé, Laurent Joffrin, la Une du journal d'aujourd'hui, les témoignages de victimes qui s'étalent partout. En quelques heures : c'est le 9 Thermidor. Après les différentes affaires #Metoo, aucun harceleur ou agresseur sexuel n'avait été vraiment sanctionné dans les médias français. Paradoxalement, c'est en descendant d'un degré dans l'échelle de gravité, que pleuvent les sanctions -provisoires pour l'instant. 

Même sur Twitter, le LOL se retourne contre le LOL. Plus largement, c'est Internet, qui s'est retourné contre Internet. Si Checknews, cette rubrique de Libé qui s'est donnée pour mission de répondre aux questions en ligne, ne s'était pas saisie de l'affaire, sans doute les ligueurs loleraient-ils encore tranquillement dans leurs rédactions. C'est une enquête sans LOL, que celle de Check News, signée Robin Andraca (un ex de par ici). Sans un gramme de LOL. Une enquête qui prend au sérieux le sujet qu'elle traite, comme d'ailleurs tous les sujets que traite CheckNews. A ce titre, le journaliste de fact-checking est peut-être le contraire absolu du LOL.

Nombreuses questions à prévoir dans la période qui s'ouvre. Voici la première qui me vient à l'esprit : faut-il jeter l'humour dans l'information, ou la dérision comme mode d'expression, avec le bain des harceleurs de la Ligue ? Personnellement, je pense que non. On peut, par le rire, faire passer bien des messages (cf par exemple le Bingo LOL ci-dessus). Traiter par la dérision une information étouffante, désespérante, peut être une thérapie efficace pour ceux qui reçoivent cette information -et ceux qui la produisent. Le rire ouvre les coeurs, et les esprits. A condition bien entendu de ne pas laisser cette dérision établir sa dictature. A ceux qui entreprendraient de réfléchir à la question, je ne saurais trop conseiller de (re) voir un de mes films culte : Ridicule, de Patrice Leconte. Le rire comme système de domination, et d'humiliation : tout y est déjà. Les loleurs sont les héritiers directs des abbés de Cour de Versailles.

A propos de délolisation, et pour rester au XVIIIe, je dois dire ma légère inquiétude devant la réaction thermidorienne que je vois poindre, notamment dans l'édito de Laurent Joffrin cité ci-dessus, quand il parle d'amorcer une réflexion sur "les règles qui doivent présider à l'expression des journalistes sur les réseaux sociaux". Après avoir enduré dix ans la Terreur plus ou moins clandestine du LOL, va-t-on pourchasser le moindre gramme d'humour, ou d'expression personnelle, dans les tweets des journalistes ? Je ne crois pas que la presse traditionnelle y gagnerait.

PS : Réactions en chaîne. Ce matin, sur mon réseau social préféré, des bouches s'entrouvrent, dans le milieu des soignants, ou de la grande cuisine. A la presse d'y faire écho, aussi largement, je l'espère, qu'elle nettoie ses propres écuries.

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