Pessimisme et grosses ficelles (avec rectificatif)

Daniel Schneidermann - - Coups de com' - Le matinaute - 156 commentaires

Avant de lire cette chronique, que nous maintenons en ligne, lire attentivement le rectificatif, à la fin. 

C'est au cours du sommet de l'Union européenne à Versailles, le 11 mars dernier. Interrogé par les télévisions françaises, Emmanuel Macron s'avoue "inquiet et pessimiste", à propos de la guerre d'Ukraine. Quelques jours plus tôt, après un appel téléphonique à Poutine, il avait laissé fuiter que "le pire est devant nous". Et toutes les têtes parlantes de la télévision de répéter en choeur : le président est "inquiet et pessimiste". Se répand sur la France un nuage de pessimisme, aussi insaisissable que les sables du Sahara. 

Mais sitôt après la presse française, Macron s'adresse à la presse étrangère. Je vous laisse découvrir la traduction de "pessimiste" en anglais. C'est un opportun montage de l'émission Quotidien (TMC).

"Inquiet et pessimiste" pour les Français, Macron est donc "definitely optimistic" pour les étrangers. Considérée isolément, cette incohérence n'a aucun sens, et pourrait amener à s'interroger sur la santé mentale du président-candidat. Mais voilà, quelques jours plus tard, que l'Élysée diffuse des photos du même opti-pessimiste, mal rasé et en sweat-shirt (voir le Matinaute d'hier). L'ensemble, pour le coup, fait sens : dans un contexte angoissant, heureusement, un chef est à la barre, un Zelensky sans les bombes, qui ne ménage pas ses heures, ne prend le temps ni de se raser ni d'enfiler un costume, se précipite dans sa war-room à dorures au saut du lit. 

La ficelle est grosse ? Oui. Pas plus grosse que la suppression de l'obligation des masques au seuil d'une sixième vague épidémique, ou l'annonce du dégel du point d'indice des fonctionnaires. C'est grossier mais ça marche, le président-candidat, ce "président devenu comédien" (The Spectator) progressant dans les sondages. Cette stratégie nous en dit davantage sur nous que sur lui.

Rectificatif, 15 heures 

Pan sur le bec. Ça m'apprendra à faire confiance aux montages de Quotidien. "I'm définitely optimistic", n'est que le début de la réponse en anglais d'Emmanuel Macron après lequel il énumère... toutes les raisons d'être pessimiste. Selon la traduction de Libération, la réponse complète est la suivante : "Vous savez, je suis définitivement optimiste. Mais j’essaie également d’être réaliste. Je dois dire que nous sommes constamment engagés dans la discussion avec le président Poutine. A la toute dernière minute avant qu’il ne lance cette guerre et après qu’il a décidé de la lancer, nous avons essayé de rouvrir les négociations et d’obtenir un cessez-le-feu. Néanmoins, je dois avouer qu’aujourd’hui, les conditions qu’il a mises sur la table ne sont acceptables pour personne, pour être honnête. La question est donc la suivante : Monsieur Poutine est-il prêt à renouer le dialogue honnêtement et à proposer quelque chose, et nous travaillerons sincèrement, collectivement. J’espère que le scénario est réalisable. Mais, aujourd’hui, quand je regarde les faits, soyons lucides, les faits sont les suivants : la Russie a décidé de lancer une guerre. La Russie bombarde l’Ukraine. La Russie bombarde même des civils. Et en parallèle, il y a une négociation, mais cette négociation n’est pas prête à être conclue. Nous restons donc très engagés, nous parlerons encore dans les prochaines heures avec le président Poutine. Nous restons unis en tant qu’Européens. Nous restons unis avec nos alliés. Nous avons eu une discussion il y a quelques jours avec le président Biden, le Premier ministre Johnson également. Tous les deux avec le chancelier Scholz et moi-même. Donc cette unité des Européens, cette unité des Alliés sont très importantes pour nous. En même temps, je suis engagé et je resterai engagé à discuter avec le président Poutine et à essayer d’obtenir ce qui semble être irréaliste, mais je pense que cette option reste, pour moi, la meilleure. Un cessez-le-feu et une négociation. Je ne vois pas ce cessez-le-feu devenir réaliste dans les prochaines heures. Pour être honnête avec vous. Ce cessez-le-feu ne me paraît pas réaliste dans les prochaines heures, pour être honnête avec vous."

Sur le plateau de Quotidien, le journaliste Julien Bellver a précisé le 14 mars que "visiblement, les Russes et surtout l’extrême droite française n’ont pas compris que cette séquence, c’était du second degré, un raccourci volontaire. Qui peut croire que le président français donne à quelques minutes d’intervalles deux versions devant les mêmes caméras en fonctions des médias auxquels il s’adresse?" Qui peut le croire ? Les téléspectateurs de Quotidien, par exemple, émission qui relève fréquemment ce type de contradictions dans les discours politiques. Dont moi. Et beaucoup d'autres, sans aucun doute.

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