Mensonge au-delà de la Manche...

Daniel Schneidermann - - Intox & infaux - Le matinaute - 39 commentaires

Parmi tous les reproches dont l'accable la presse française, le Premier ministre britannique Boris Johnson est régulièrement accusé de mentir. Il a menti (comme tous les brexiteurs) sur le coût de l'adhésion de la Grande-Bretagne à l'UE, il ment aujourd'hui sur les négociations qu'il mènerait soi-disant avec l'UE pour trouver un accord de sortie avant la date du 31 octobre, il ment sur tout, et toujours. Ces accusations contre le camp du "leave" étaient d'ailleurs récurrentes au cours de la campagne du référendum de 2016. Symétriquement, les brexiteurs accusaient alors les "remain" d'agiter les peurs en cas de Brexit (mais ce mensonge-là, nul n'a encore été capable de le fact-checker).

Les ministres brexiteurs britanniques mentent-ils davantage que, par exemple, leurs homologues français ? La porte-parole du gouvernement français Sibeth Ndiaye était interrogée la semaine dernière, sur France Inter, à propos de l'occultation, par le gouvernement, de la procédure de recueil des signatures pour le RIP sur la privatisation d'Aéroports de Paris. Avec cette comparaison : quelques mois plus tôt, pour le "Grand débat", les cordons de la bourse gouvernementale étaient au contraire largement ouverts. Alors Sibeth Ndiaye, avec tous les accents de l'indignation : "Est-ce que le gouvernement a engagé matériellement de l'argent pour faire la promotion de ce grand débat national ?" Et de rappeler que le "Grand débat" n'avait pas donné matière à un seul spot télé.

C'est parfaitement vrai pour la télé. Mais dès le lendemain, Checknews rappelait à son tour que 1 275 000 euros ont bien été engagés, pour une campagne "de communication digitale et de radio" autour du "grand débat", notamment par l'achat de mots clés dont, étrangement "Lidl". Le gouvernement souhaitait informer du Grand débat des internautes intéressés par Lidl. Pour autant, la presse française a-t-elle fustigé le "mensonge" de Sibeth Ndiaye ? Une recherche "Ndiaye mensonge" ne donne aucun résultat. En quoi la presse apparait plus timorée que la porte-parole elle-même qui, à en croire L'Express, avait déclaré au cours de la campagne de 2017 (elle n'était alors que conseillère en communication à l'Elysée) : "j'assume parfaitement de mentir pour protéger le président", citation généreusement ressortie à Ndiaye sur les réseaux sociaux.  (Il est vrai que cette citation concernait alors un point mineur : la porte-parole avait tenté de détourner les photographes d'un bain de foule du candidat). Au mieux, on parlera des "erreurs", des "approximations", de la "méprise" des ministres français. L'erreur est le mensonge de son camp. Le mensonge est l'erreur du camp adverse.

Sur le fond, la disproportion de la médiatisation entre le Grand débat et le RIP reste un scandale démocratique. Elle n'est certes pas seulement imputable au gouvernement, mais aussi aux télés elles-même. Mais comment imaginer que le gouvernement n'envisage même pas l'envoi d'une lettre, d'une simple lettre, aux électeurs, pour les avertir de l'existence de cette grande première démocratique ? C'est le sens d'une demande que formule aujourd'hui, auprès du Conseil constitutionnel, l'avocat Christophe Lèguevaques, notamment chargé de contester la privatisation de l'aéroport de Toulouse.

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