Maggy Biskupski, icône disponible

Daniel Schneidermann - - Le matinaute - 68 commentaires

Cette colère qui bouillonne, cette colère informe qui rebondit sur Facebook de statut en statut, cette colère a désormais un visage. Ce n'est pas celui des papys sexagénaires. C'est le visage d'une femme, une belle femme aux longs cheveux, une femme flic, Maggy Biskupski. La policière de la BAC des Yvelines, fondatrice du mouvement Mobilisation des Policiers en Colère, constitué après l'attaque au cocktail Molotov en 2016 contre une voiture de police à Viry-Chatillon (deux policiers gravement brûlés), s'est suicidée hier soir chez elle, avec son arme de service.

Depuis deux ans, Maggy Biskupski était apparue sur plusieurs plateaux de télévision. Je visionne ce matin ses interventions. Le mot qui revient le plus souvent, plutôt que cette colère qui transparait de sa page Facebook (voir ci-dessus) c'est souffrance. Elle parle aussi de suicide, du suicide des collègues. Elle parle des dotations inadaptées de matériels. Elle parle de la surdité de l'institution policière. Normal. Dans le fameux extrait de l'émission d'Ardisson, à la rentrée dernière, où Yann Moix évoque devant elle "les policiers qui chient dans leur froc", on ne sait pas ce qu'elle lui répond.  Mais à en juger par son face à face avec Théo chez Hanouna, elle a compris instinctivement que chez Hanouna ou Ardisson, la souffrance digne "passe" mieux que la colère.

Il n'est pas facile, pour les agents des forces de sécurité, d'exprimer publiquement des souffrances individuelles.  Ils s'exposent à des réponses à la Moix : souffre en silence, et fais ton job. T'as signé. Disons que Maggy Biskupski était exactement la bonne personne pour glisser d'un media l'autre de la colère à la souffrance, et retour. Les télés ne s'y sont pas trompées. Une femme-flic aux longs cheveux, jeune et belle : la bonne affaire !

Pour toutes ces interventions, Maggy Biskupski était sous le coup d'une enquête de l'IGPN pour manquement à son devoir de réserve. Persécutée par sa hiérarchie ? Les choses sont peut-être plus compliquées, si j'en crois cet article du Point, selon lequel une prime lui avait été attribuée après Viry-Chatillon, provoquant une certaine jalousie chez les syndicalistes policiers "traditionnels".

Pas besoin d'une grande perspicacité pour réaliser que ce suicide survient à un moment électrique. Sur sa page Facebook, le Mouvement des Policiers en Colère appelle les policiers à mettre en évidence leur gilet  jaune "police" le 17 novembre, lors des blocages contre la hausse du prix de l'essence. Entre les gilets jaunes et les uniformes bleus, le parallèle est évident : deux colères surgies des profondeurs des stations service ou des  commissariats, c'est à dire de nulle part, pulvérisant toutes les paroles institutionnelles. Deux colères offertes à la droite, et fracturant la pauvre gauche. Deux colères aux conséquences ce matin imprévisibles.

Comme tout suicide, le suicide de Maggy Biskupski n'appartient qu'à elle. Il serait tout aussi obscène d'en accuser l'institution policière, ou le gouvernement, ou l'IGPN, que d'en accuser Yann Moix. Mais pour lutter contre celles d'Adama (voir ici notre émission avec Assa Traoré) ou de Théo, son image est là, désormais, épousant parfaitement un vide. Disponible.


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