Le bouquet de Thuringe

Daniel Schneidermann - - Coups de com' - Le matinaute - 170 commentaires

Après tous les jetés de robes, de blouses, et de codes du travail en France, un jeté de fleurs au réveil. Une femme jette aux pieds d'un homme un bouquet de fleurs. L'homme s'appelle Thomas Kemmerich. C'est un élu du Parti libéral allemand (FDP), qui vient d'accéder au poste de ministre-président du Land de Thuringe, dans l'Est de l'Allemagne, grâce aux voix du parti d'extrême-droite allemand AfD. La femme qui jette les fleurs s'appelle Susanne Hennig-Wellslow, présidente du groupe Die Linke (gauche) au parlement de Thuringe. Elle proteste ainsi contre cette alliance avec les néo-nazis, une première en Allemagne depuis 1945.

L'AfD est dirigée en Thuringe par une de ses personnalités les plus radicales, Björn Höcke, qui est accusé par le renseignement intérieur allemand de "relativiser le nazisme dans sa dimension historique". "C’est un grand problème de décrire Hitler comme le mal absolu, alors que nous savons que l’histoire ne s’écrit pas en noir et blanc" a-t-il notamment déclaré. Et pourtant, pour la première fois en Allemagne, un parti allié à la chancelière Merkel (et, au parlement européen, à LREM), a accepté les voix des néo-nazis. Nathalie Loiseau, cheffe du groupe parlementaire LREM au Parlement Européen, a immédiatement condamné cette élection, et appelé à la démission de Kemmerich. Mais si Kemmerich ne démissionne pas, son groupe ira-t-il jusqu'à rompre avec le FDP ?

Pour attirer mon attention, au milieu de dix autres sujets du matin, tous dignes d'intérêt, il aura fallu ce jeté de fleurs, cette vidéo de cinq secondes, cette "petite image", équivalent pour les réseaux sociaux de la "petite phrase" politique dont  la vieille télévision est grosse consommatrice. Un homme, une femme, des fleurs : en soi, l'image n'a rien d'inquiétant. Et pourtant, elle découvre cette réalité : pour la première fois, un élu accepte les voix des néo-nazis allemands.  

L'image évoque une situation que les mots sont impuissants exprimer. Elle dit que cette situation est sans retour : personne ne ramassera le bouquet de Thuringe. Sans comporter elle-même aucun élément violent, elle exprime la violence potentielle de la situation politique allemande.  Et elle est d'autant plus violente qu'elle est intrigante, et nous oblige à découvrir par nous-même l'indicible violence qu'elle anticipe peut-être. Mission accomplie.



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