Rima Hassan, la "3-MMC" et ASI : occasion manquée

Robin Andraca - - La vie du site - 79 commentaires

Le 24 avril dernier, Rima Hassan, invitée pour évoquer sa garde à vue récente, et le ratage médiatique qui s'en est suivi, a quitté notre plateau après 28 minutes d'interview, rendant la diffusion de cet entretien impossible. Explications.

Début avril 2026, le Parisien et l'AFP écrivent que de la drogue de synthèse a été retrouvée dans le sac à main de la députée européenne Rima Hassan, placée ce jour-là en garde à vue pour "apologie du terrorisme". A l'origine de cette garde à vue : un tweet publié le 26 mars par Rima Hassan - supprimé depuis - dans lequel elle relayait une citation, visible ci-dessous, de Kōzō Okamoto, co-auteur en 1972, au nom du Front populaire de libération de la Palestine, d'un massacre à l'aéroport de Tel-Aviv, qui a fait 26 morts. 

De la drogue dans le sac à main d'une députée européenne : "l'information", labellisée AFP, est reprise sans aucune pincette par la plupart des titres de presse, et commentée à l'envi sur les plateaux des chaînes d'info, bandeaux spectaculaires à l'appui. Une semaine plus tard, le parquet du tribunal judiciaire de Paris, à l'origine de l'intox, est pourtant formel : "le scellé ayant fait l'objet de la fuite abusivement présenté comme contenant de la « 3-MMC » ne contient en réalité aucun produit stupéfiant".

Comment expliquer ce ratage médiatique d'ampleur, alimenté par la communication pour le moins nébuleuse de ce même parquet ? Ce sujet s'imposait à nous. Pourtant, comme vous l'avez peut-être remarqué, nous n'avons pas consacré une seule ligne à ce sujet (traité notamment par Libé et Acrimed). C'est pour expliquer cette anomalie que nous publions aujourd'hui ce texte. 

Cette absence ne résulte pas d'un choix éditorial : nous avions prévu de traiter cette séquence dans le cadre de notre émission hebdomadaire, avec Rima Hassan comme invitée unique. Mais cette émission, que nous avons pourtant essayé de tourner à deux reprises - le 17 puis le 24 avril - n'a jamais pu être diffusée. 

La première a été annulée par l'eurodéputée quelques heures avant le tournage. Motif invoqué : les révélations publiées la veille par Mediapart sur sa garde à vue. L'émission est alors repoussée à la semaine suivante, et l'équipe s'est démenée pour en monter une autre très rapidement, consacrée à la commission d'enquête sur l'audiovisuel public

24 avril, seconde tentative. Le tournage a cette fois bien lieu. Il débute à 14h et ne pourra pas aller bien au-delà d'une heure, Rima Hassan ayant un autre tournage dans la foulée. Il n'ira même pas jusque-là : au bout de 28 minutes, Rima Hassan, excédée, interrompt l'interview, menée par Nassira El Moaddem, et quitte le plateau. 

Au centre des tensions pendant les quinze dernières minutes de cet échange, une question que notre animatrice pose plusieurs fois : "Est-ce que vous vous considérez qu'on est face à un cas de résistance armée avec Kōzō Okamoto ?". Cette question, Rima Hassan estime y avoir répondu, arguant notamment du fait que la résistance est un droit légitime pour les peuples opprimés, que cette citation renvoyait à la philosophie de la résistance, et permettait par ailleurs, toujours selon elle, d'évoquer un moment historique de la cause palestinienne, dans les années 70, quand le mouvement mobilisait des dizaines de nationalités à travers le monde. 

Quid du seul Kōzō Okamoto ? Estimant ne pas avoir compris sa réponse, Nassira El Moaddem relance, insiste. Après avoir, notamment, accusé notre journaliste de poser "la même question que des journalistes d'extrême droite" (en faisant référence à la conférence de presse organisée après sa garde à vue), la députée européenne quitte notre plateau. Une première à ASI depuis 2009, et le départ de Pierre Péan (sur lequel nous nous étions déjà expliqués). 

La discussion, très houleuse, se poursuit hors-plateau. Décision est prise non pas de retourner l'émission - comme Rima Hassan l'a proposé - mais d'en publier une autre, sur la crise à Grasset, qui avait été tournée le matin-même et devait être initialement publiée la semaine suivante (au cours de laquelle nous vous avons finalement proposé un entretien passionnant avec Ziad Majeb sur l'offensive israélienne au Liban).

Restait toutefois à déminer une question complexe : que faire de ces 28 minutes d'interview, et plus globalement de cet épisode ? Comment en parler, faut-il publier, ou non, les rushs ? Rima Hassan nous a interdit de le faire, nous menaçant même de porter plainte le cas échéant. Mais ce n'est pas cet avertissement qui a guidé notre réflexion : une large partie de l'équipe ne le souhaitait pas. Présenté tel quel, l'extrait présentait simplement, du point de vue d'une grande majorité de la rédaction, trop peu de valeur informative. 

Contactée depuis, l'équipe de Rima Hassan justifie ainsi le départ de la députée de notre plateau : "Des divergences sont apparues concernant la place accordée au sujet initial de l'émission, qui devait se concentrer sur l'analyse de la séquence politico-médiatique liée à la garde à vue". La très large partie de notre conducteur était pourtant bien consacrée à cet aspect, mais l'émission n'a pu aller à son terme. "Rima Hassan reste ouverte à intervenir de nouveau dans cette émission", assure toutefois son équipe. Dont acte. 

Cette séquence, en plus d'impacter notre rythme de publication pendant plusieurs semaines, a été l'objet de plusieurs débats au sein de la rédaction d'ASI. Nous poussant à nous interroger sur la construction de nos émissions, mais aussi la meilleure manière de se situer, en tant que journaliste, face au pouvoir politique. Nous continuerons à en recevoir (dès le 26 mai en direct de Toulouse), et leur poser les questions qu'on souhaite leur poser, en toute indépendance. Et si les choses ne se passent pas comme prévu, nous continuerons à le raconter. 

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