Politique sanitaire : le tour de passe-pass

Thibault Prévost - - Clic gauche - 513 commentaires

"Le pass sanitaire étendu est un cauchemar / le pass sanitaire étendu est inévitable. Défendre ces deux propositions à la fois revient à m'administrer une triple fracture de la cohérence idéologique. Et pourtant, m'y voilà, incapable de me prononcer frontalement contre un dispositif qui active toutes mes alarmes à la fois", écrit Thibault Prévost.

Dans le monde microscopique de la physique quantique, l'une des propriétés les plus contre-intuitives des particules subatomiques est la superposition, c'est à dire leur capacité à se trouver dans plusieurs états simultanément. Tel est le destin du fameux chat d'Erwin Schrödinger, simultanément vivant et mort dans sa boîte opaque, jusqu'à ce qu'un observateur soulève le couvercle pour vérifier. Dans le monde macroscopique en revanche, gouverné par la physique newtonienne, la superposition d'états reste théoriquement interdite. Reste le dilemme, la coexistence d'au moins deux réalités incompatibles dans notre esprit, entretenue aussi longtemps que nous refusons d'en sélectionner une au détriment de l'autre. 

Exemple : le pass sanitaire étendu est un cauchemar / le pass sanitaire étendu est inévitable. Défendre ces deux propositions en même temps revient à m'administrer une triple fracture de la cohérence idéologique. Et pourtant, m'y voilà, incapable de me prononcer frontalement contre un dispositif qui active toutes mes alarmes à la fois. Incapable de vilipender le worst case scenario des hypothèses techno-critiques, celui qui marie joyeusement police, surveillance et inégalités dans une union du pire célébrée sous les vivats. Incapable de nier l'implacable bien-fondé de cette horreur, au vu de l'urgence de la situation, pour envisager un jour une sortie de crise. 

Peut-être faut-il voir dans ce réflexe de rejet la conséquence d'une vie passée sous un régime moral libéral dans lequel la mise sous cloche des libertés individuelles est un péché mortel, fût-elle au nom de l'intérêt collectif (valeur cardinale des idéologies collectivistes de gauche, rappelons-le). Il suffit d'écouter les hurlements de "dictature" qui résonnent depuis l'allocution présidentielle (sans compter les "apartheid", "Shoah", étoiles jaunes et autres immondices nées avant la décence) pour mesurer la profondeur de l'hégémonie du soi. Des gémissements qui font écho à ceux, terriblement gênants, des années 70 (merci l'INA) où des conducteurs en veste de velours côtelé tiraient de leur manche le totem des "libertés individuelles" pour protester contre le péril fasciste... des contrôles d'alcoolémie au volant. La défense de la liberté individuelle sans autre horizon que sa propre pérennité, sans projet collectif pour la sublimer, n'est pas une revendication politique. C'est un désert, aussi aride que l'objectivisme d'Ayn Rand, aussi glacial que Thatcher essayant d'étouffer la sociologie d'un "il n'y a pas de société, il n'y a que des individus". Les deux muses de la droite-chacun-sa-gueule avaient tout faux à l'époque, et leur postulat égoïste est tout aussi foireux de nos jours. Nous faisons société et faire société, c'est savoir exercer ses libertés individuelles dans le cadre défini par l'intérêt collectif. Avec ou sans État, c'est pareil.

En fait, ce serait même l'un des principes de l’État : éditer des règles de vie commune qui brident la marge de liberté de chacun, avec l'espoir qu'on arrête de s'entretuer ou, ici, de s'entre-contaminer.

Hurler à la dictature, c'est aussi oublier un peu vite que, du Code civil au code de la route, de l'école obligatoire à la vaccination anti-polio en passant par l'interdiction de fumer dans les lieux publics, l’État empiète quotidiennement sur nos inestimables libertés individuelles pour garantir la cohérence du corps social. En fait, ce serait même l'un des principes de l’État : éditer des règles de vie commune qui brident la marge de liberté de chacun, avec l'espoir qu'on arrête de s'entretuer ou, ici, de s'entre-contaminer. Des règles qui, encore heureux, nous garantissent également le droit de critiquer la manière dont ces nouvelle entraves nous sont imposées. Puisqu'il est inévitable (le projet de loi a été transmis mardi 13 juillet au Conseil d’État, pour une mise en application "début août"), mais certainement pas inquestionnable, regardons le désastre droit dans les yeux. Et questionnons.

Jusqu'ici, la version beta du pass sanitaire, adoptée par amendement le 27 mai, prévoyait qu'à partir du 21 juillet et "le temps d'un été", promis-juré, l'accès aux "lieux de loisirs et de culture" rassemblant plus de 50 personnes et ne permettant pas de respecter les gestes barrière, soit réservé aux vaccinés ou à celles et ceux présentant un test négatif. Le 12 mai, la Cnil donnait son accord... à condition que le pass sanitaire ne concerne que les rassemblements. Saisi par l'association La Quadrature du Net (qui "défend les libertés fondamentales dans l’environnement numérique"), le Conseil d’État disait la même chose le 6 juillet - OK pour le système, tant qu'il n'affecte pas "les activités quotidiennes ou l’exercice des libertés de culte, de réunion ou de manifestation". Idem pour le Conseil constitutionnel, qui déclarait le pass sanitaire, première version,  conforme à la Constitution le 31 mai dernier. Vous l'aurez compris, aucun des trois n'a encore pu se prononcer sur la nouvelle version. 

Et pourtant, le pass sanitaire est nécessaire.

Dommage, parce que c'est du lourd. Début août, sous réserve d'avis favorable du Conseil d’État puis d'un vote du texte de loi autour du 19 juillet (et pas par amendement ; presque un luxe, de nos jours), la mise à jour du texte prévoit que les non-vaccinés seront refoulés à l'entrée des cafés, restaurants, centres commerciaux, avions, trains "longues distances" (pardon?), cars "longs trajets" (hein?) et établissements médicaux. Et ça continue. Près d'un million et demi de personnes, personnel soignant et assimilés, seront quant à elles menacées de perdre leur travail après deux mois de mise à pied si elles n'ont pas régularisé leur situation immunitaire au 15 septembre, estime Gabriel Attal.

Au passage, l'avant-projet du texte prévoit aussi une extension de l'état d'urgence sanitaire, fondation légale de ces dispositifs dérogatoires aux libertés, jusqu'au 31 décembre 2021 (il devait initialement prendre fin le 30 septembre). Pour montrer patte blanche, il faudra présenter son certificat de vaccination ou de rétablissement (QR code) sous format papier ou via l'inénarrable application TousAntiCovid, qui sait décidément ressusciter aux moments les plus opportuns, malgré une existence faite tout entière de casseroles

Et pourtant, le pass sanitaire est nécessaire.

C'est là qu'on commence à tiquer sévère. Quelles informations contiendra ce QR code? Oh, trois fois rien. Nom, prénom, date de naissance, type de vaccin, date d'injection et nombre d'injections - une, vous avez déjà été malade, trois, vous avez une déficience immunitaire. En clair, évidemment, puisque personne n'a rien à cacher, pas vrai. Et avec un code source fermé, puisque c'est toujours plus simple de faire confiance à une entreprise (IN Groupe, fabricant de la carte d'identité, détenu à 100% par l'État) qui dissimule le fonctionnement de son appli... mais dont on sait qu'elle faisait transiter les données par un serveur central - le gouvernement avait affirmé le contraire - et par un prestataire de sécurité américain. Face à la polémique, l'application a été corrigée. Une appli-passoire, dont n'importe qui capable de créer une liseuse de QR code peut lire les données stockées sur les téléphones. (Et pourtant, le pass sanitaire est nécessaire.)

Le gouvernement leur laisse donc généreusement le choix : auxiliaire panoptique, ou délinquant (...) On n'est plus (seulement) dans une mesure de santé publique.

Mais alors pendant qu'on y est, qui contrôlera l'identité sanitaire à l'entrée des lieux concernés? Les restaurateurs, serveurs, vigiles, employés de centres commerciaux, personnels navigants (qui devront obligatoirement être vaccinés, donc) en plus des habituels flics, douaniers, gendarmes et autres fonctionnaires du maintien de l'ordre (qui, eux, sont exemptés de vaccination obligatoire, ne riez pas). Soit beaucoup de monde soudainement transformé en auxiliaire de police. Et là où on tique encore plus fort, c'est en découvrant l'ébauche du futur texte de loi, grâce aux confrères de Contexte : il sanctionne de 45 000 euros d'amende et jusqu'à un an d'emprisonnement les responsables d'établissements qui refuseraient de vérifier les pass sanitaires de leurs clients. Le gouvernement leur laisse donc généreusement le choix : auxiliaire panoptique, ou délinquant. Confirmation, comme l'écrit Olivier Tesquet sur Twitter, qu'on n'est plus (seulement) dans une mesure de santé publique, mais qu'on se dirige sans trembler vers une mesure de police. 

Et pourtant, le pass sanitaire est nécessaire.

Alors on commence à comprendre que, pour inévitable (mais certainement pas inquestionnable) que soit l'instauration d'un régime de vaccination plus contraignant, le modèle retenu, celui du pass sanitaire, contient une philosophie de la gouvernance qui nous est devenue atrocement familière. Le président Macron ne rend pas le vaccin obligatoire, non -il avait promis qu'au pays des Lumières, ça ne se faisait pas-, il se contente de placer vaccinés comme non-vaccinés devant des choix qui n'en sont pas réellement. Pour les indécis, l'énoncé des possibles ressemble à un "tu préfères" complètement pipé : auxiliaire panoptique ou délinquant ? Citoyen modèle ou traître à la nation ? Se vacciner ou perdre son boulot ? Avec des dilemmes comme ça, la liberté de choix n'a plus fonction que de cache-sexe, et le consentement éclairé n'est plus là que pour faire joli.

Et à ce sujet, il est assez dingue de constater comme notre start-up nation emprunte encore une fois discrètement le manuel politique des Gafam, désormais obligés de récolter votre consentement exprès et éclairé pour vous traquer et monétiser vos activité... après s'être patiemment rendus indispensables à votre vie numérique. Vous pouvez refuser - salut, et bonne chance -, donc la démocratie est sauve. L’État néolibéral, c'est pareil : un monopole institutionnel et idéologique qui s'en défend en permanence, et sait que le pouvoir contemporain est celui qui se fond dans le décor. Hors de question de passer pour un État qui rend la vaccination obligatoire pour tous, par rendez-vous, sans discuter, géré par l'Assurance-maladie plutôt que par la préfecture de police (et pourtant, pourquoi pas ?). Ça la fout mal, dans les démocraties libérales liquides, invisibles, de faire des trucs d’État à l'ancienne - trop affirmé, trop présent, trop monolithique. Pas assez flexible, comme management de pays-entreprise.

Pourquoi cette éternelle impression d'incohérence au sommet de l’État? Parce que l'incertain permet de nier. De plaider l'urgence, l'amateurisme, l'erreur humaine. De prétendre, le temps venu, qu'on n'a pas vraiment voulu ce qui arrive. 

Alors, en y regardant de plus près, on comprend que cette obstination de l'en même temps macronien, cette politique du nudge conçue comme un magasin Ikea - on pense décider de ses mouvements, mais l'architecture même du lieu décide pour nous - nous emmène tout droit vers un de ces quotidiens absurdes dont la technocratie néolibérale nous a tant régalés depuis le début de la pandémie. Le pass sanitaire, c'est le régime de l'attestation / amende en version paroxysmique, le régime de la carotte et du bâton, de l'Autre comme potentielle menace bactériologique, des mille et uns régimes spéciaux (ce qui est particulièrement savoureux dans un contexte de réforme des retraites) et des paradoxes administratifs  à faire pleurer des larmes de sang à Kafka (un premier, cadeau : quelles libertés pour les vaccinés symptomatiques?). 

Pourquoi cette éternelle impression d'incohérence au sommet de l’État? Parce que l'incertain permet de nier. De plaider l'urgence, l'amateurisme, l'erreur humaine. De prétendre, le temps venu, qu'on n'a pas vraiment voulu ce qui arrive. Qu'on n'est pas vraiment responsable du monde qui advient, qu'il est advenu tout seul, hors de tout champ d'action politique ou de responsabilité morale et judiciaire. Qu'il en allait de vies humaines et que la vie humaine est un absolu non-négociable, qu'on vote un régime d'exception antiterroriste ou sanitaire. Dommage, parce qu'on aurait aimé, nous, négocier les modalités d'un truc pareil, d'autant qu'on est d'accord sur le principe - la vaccination généralisée, et vite. Répétez après moi : le pass sanitaire est inévitable.

Nous sommes le 1er août 2021, le pass sanitaire entre en vigueur pour six mois. Bienvenue dans la France de Schrödinger. Deux régimes superposés - celui du vaccin obligatoire, et celui du vaccin optionnel- sur un même territoire atomisé. Chaque restaurant devient une frontière, chaque commerçant un douanier. Dans la France de Schrödinger, les indécis du vaccin, bloqués dehors, voient en direct à quoi ressemble l'enviable monde des vaccinés - la liberté absolue d'aller et venir dans chaque bâtiment, moyennant le régime d'exception de celui-ci, moyennant son âge, son nombre d'injections, sa profession, moyennant la présentation de son sauf-conduit à chaque passage de porte (et bon courage si vous habitez dans un grand centre urbain). La liberté permanente, à justifier en permanence. Les indécis du vaccin vont s'étouffer de jalousie et, n'y tenant plus, se précipiter dans les vaccinodromes pour obtenir leur QR code.

Allez, une petite consolation: les fans de SF apprécieront le vertige de vivre dans Les Furtifs, le dernier roman d'Alain Damasio, où les habitants de la ville d'Orange (privatisée et administrée par... Orange), divisés en catégorie Standard, Premium ou Privilège, disposent de différents accès aux zones et services publics de la ville. Les frontières sont entièrement automatisées et les informations personnelles de chaque citoyen sont contenus dans une bague connectée, qui fournit également à chacun une expérience personnalisée de l'espace public. La France de Damasio se situe en 2040. 


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